Elle, de Paul Verhoeven

ob_7f708f_elle-paul-verhoevenÀ l’écran, un chat observe silencieusement la scène qui se déroule devant ses yeux. On entend des bruits de lutte et des cris. Un homme vient de briser la vitre d’une porte fenêtre. Une femme est plaquée au sol dans un intérieur bourgeois. Elle est en train de se faire violer par un agresseur masqué d’une cagoule de ski. « Elle », c’est Michèle (Isabelle Huppert). Une fois l’homme disparu, elle se relève et reprend ses esprits. Elle retourne vaquer à ses activités de femme d’affaires et de créatrice de jeux vidéo, résolue à découvrir qui l’a agressée.

« Elle », c’est un petit peu trois films en un. Il y a d’abord une comédie de mœurs à la française située dans le milieu de la bourgeoisie parisienne, un film qui peut faire penser à Chabrol, ce qui est pas mal dû à la présence d’Huppert bien sûr mais aussi à une jolie brochette de personnages, tous plus ou moins ratés ou pervers.

Le simple fait que cet aspect du film tienne la route mérite déjà d’être souligné. Les acteurs sont parfaitement dirigés, ce qui n’est pas toujours le cas lorsque des réalisateurs étrangers font tourner des français (je pense à certaines séquences gênantes chez Tarantino par exemple). Le réalisateur néerlandais s’approprie si bien les codes de notre cinéma national qu’on pourrait dire qu’il répète chez nous ce qu’il a déjà fait à Hollywood avec des blockbusters comme Robocop ou Starship Troopers : investir un genre qui lui est étranger, se l’approprier, l’avaler et le subvertir de l’intérieur.

Le deuxième film dans le film est une sorte polar centré sur l’enquête de Michèle pour retrouver son agresseur. Cette partie de l’histoire est cousue de fil de blanc mais cela n’a absolument aucune importance parce qu’elle se prolonge au delà de ce qui devrait constituer sa fin conventionnelle (la découverte du coupable et la confrontation à visage démasqué de la victime et de l’agresseur).

C’est là qu’on entre dans un troisième film où Verhoeven fait vraiment « du Verhoeven » : il réinvente le genre du « rape and revenge » en le faisant pénétrer dans une étrange zone grise de malaise moral. Un réalisateur moins adroit aurait pu faire quelque chose de catastrophique en essayant d’explorer comme lui l’étrange mélange de désir et de répugnance qu’une victime peut éprouver face à un agresseur sexuel. C’est un territoire où on flirte dangereusement avec un ignoble « en fait, elle a aimé ça ». C’est là que réside le malaise du film, mais le réalisateur et son scénariste David Birke (qui adapte « Oh.. », le roman de Philippe Djian) se gardent bien de tomber dans ce piège, grâce au superbe personnage de Michèle.

Habituellement, dans les films de vengeance, on assiste d’abord à l’agression d’une victime, réduite à néant dans sa dignité, mais qui va peu à peu reconquérir son statut de sujet en passant du rôle d’agressé à celui d’agresseur. C’est ce canevas que réinvente « Elle » en le bousculant. Dans une brève séquence de test d’un jeu vidéo, l’un des testeurs demande aux joueurs : « devant cette scène, vous éprouvez plutôt de la peur ou de la colère ? » Michèle n’éprouve ni l’une ni l’autre, plutôt une sorte de curiosité malsaine sur l’identité de son agresseur mais aussi sur elle-même et ses propres limites. Pour elle, il est hors de question de passer par le stade du traumatisme, ce qui en fait un personnage à la fois superbe, bizarre et terrifiant. En fait, Michèle est un monstre (comme l’illustre un évènement de son enfance qui constitue une sous-intrigue du film), mais un monstre de résilience. Confrontée à un évènement aussi cauchemardesque qu’un viol, elle va rapidement l’absorber pour en faire une partie d’elle-même.

On voit mal qui d’autre qu’Isabelle Huppert pouvait camper cette femme froide, ironique, reptilienne, située au delà de la psychologie ordinaire, pour laquelle la catastrophe est avant tout une occasion de s’affirmer face à son agresseur, mais aussi face aux différents hommes de son entourage. J’oublie de dire que, parmi ses multiples tours de force, le film est souvent drôle dans le portrait des hommes médiocres qui entourent Michèle : son voisin marié à une grenouille de bénitier, son père, le gigolo de sa mère, son ex, son amant, son fils entiché d’une marâtre, ses collègues transis ou jaloux…

« Elle » a été projeté le tout dernier jour du festival de Cannes. On voit mal comment il pourrait passer à côté d’une récompense : prix d’interprétation féminine, Grand prix, prix du scénario ou peut-être même la palme d’or.

Mise à jour post-cérémonie : Bon, aucun prix pour Elle. Allez le voir quand même ! :)

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3 réponses à Elle, de Paul Verhoeven

  1. Li-An dit :

    Visiblement, les récompenses ne font pas l’unanimité – comme d’hab ? – puisque le film allemand passe à la trappe. Le journaliste de France Cul semble partager ton avis en préférant le Verhoeven, l’Allemand et un film brésilien. Il a détesté littéralement le Ken Loach.

  2. Nicolas dit :

    Le Ken Loach je n’ai même pas été le voir. La récompenses pour Personnal Shopper d’Assayas est également étonnante parce que j’ai trouvé le film vraiment moyen…

    • Li-An dit :

      Je trouve TOUS les films d’Assayas moyens – mais du coup je n’en ai pas beaucoup vu. J’ai l’impression qu’il est surcoté comme metteur en scène ou alors je passe à côté de sa mise en scène.

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