Toni Erdmann, de Maren Ade

imageWinfried vient de prendre sa retraite. Le dernier élève auquel il donne des leçons privées de piano vient de lui annoncer qu’il arrête tout. Et puis son chien vient de mourir et, cerise sur le gâteau, à l’occasion d’un bref retour au pays de sa fille Ines, il se rend compte qu’il a perdu toute attache avec elle depuis qu’elle travaille dans le monde de la finance en Roumanie. Bref, il y a comme un grand vide qui est en train de se creuser autour du sexagénaire. Il faut dire qu’il l’a un peu cherché : amateur d’humour décalé, il adore mettre son entourage dans l’embarras. Son passe-temps favori consiste à s’affubler d’un dentier et d’une perruque pour interpréter un personnage de clown qu’il a inventé, du nom de Toni Erdmann. Après une première tentative infructueuse pour renouer le contact avec Ines, Winfried décide que c’est à Toni de s’en charger…

J’ai vu avec un peu de retard le film qui affole les critiques sur la croisette. Alors qu’on approche de la fin du festival, la réalisatrice Maren Ade est toujours la grande favorite dans la course à la palme. Pourtant, sur le papier ce n’était pas vraiment gagné. Je vous laisse juger vous même tout ce qui cloche dans ces quelques mots : « une comédie allemande de 2h40. »

Commençons par la durée : ce n’est qu’une fois la projection terminée qu’on réalise que ces 160 minutes sont absolument indispensables pour permettre la lente montée vers la folie pure que constitue le film. Toni Erdmann, c’est un genre de cousin germanique de Monsieur Hulot ou de Mister Bean. Comme ses homologues, son pète au casque est un moyen de déconstruire l’absurdité du monde qui l’entoure, en l’occurrence l’univers froid, machiste et hautain dans lequel Ines a plongé la tête la première en perdant une partie de son âme (« Est ce que tu es encore humaine ? » s’exclame le père dans un moment de crise qui constitue le nœud dramatique du film).

L’arme de Toni, celle qui fait sa singularité, c’est le malaise, la gêne, l’embarras. Son irruption va être particulièrement cruelle pour les certitudes d’Inès. Il lui suffit de prendre des poses absurdes de coach en management pour voler la vedette à sa fille face aux cols blancs machos qui l’emploient : l’hyper compétente Inès est immédiatement réduite au rang de « bonne femme » chargée d’accompagner dans une virée shopping l’épouse d’un quelconque client important.

Si le film était une leçon de vie, une démolition en règle des choix de vie d’Inès, il serait particulièrement cruel. Mais ce n’est pas le cas : Winfried est un fou furieux impossible à ériger en modèle à suivre. Maren Ade ne prend partie ni pour le baba cool déjanté, ni pour la jeune louve. Elle se contente de les mettre en contact, comme deux éléments chimiques incompatibles, en attendant l’explosion inévitable, qui a lieu au cours d’une scène d’anthologie digne de Blake Edwards, impossible à raconter car il s’agit du climax du film. Disons simplement que l’absurdité de l’environnement d’Inès va se retrouver complètement mis à nu pendant que, parallèlement, Winfried va achever sa mue définitive en un monstre grotesque, via un déguisement totalement improbable, un costume traditionnel bulgare qui rappelle Chewbacca ou l’abominable homme des neige (une folie qui va pratiquement lui coûter la vie : il fait drôlement chaud là dessous !)

Le film de Maren Ade laisse une impression tenace mais indéfinissable au spectateur : impossible de dire après l’avoir vu s’il est drôle ou triste, bouleversant ou grotesque, intelligent ou complètement idiot. La réalisatrice allemande a peut-être bien inventé un genre nouveau : la comédie de l’inconfort.

Mise à jour post-cérémonie : Finalement, aucun prix pour le film chouchou des critiques !

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5 réponses à Toni Erdmann, de Maren Ade

  1. Li-An dit :

    Ah ben c’est intrigant – même si 2h40 ça fait un peu peur… Mais une Palme d’Or allemande, ça nous changerait un peu.

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