Grave, de Julia Ducournau

imageDans la famille de Justine, tout le monde est végétarien : interdiction formelle de manger quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à de la bidoche ! Lorsque la jeune femme rejoint l’école vétérinaire où sa grande sœur l’a précédée, elle doit subir les brimades qui attendent tous les nouveaux venus et on la force à avaler une rate de lapin. Justine est contrainte de transgresser le tabou familial… Et elle s’aperçoit que ça ne lui déplaît pas. Elle se découvre même une passion irrépressible pour la chair fraîche. Il y a peut-être une bonne raison si ses parents lui avaient interdit le régime carnivore…

Au cas où les points de suspension du pitch que je viens d’ébaucher ne seraient pas assez clairs, Grave est un film d’horreur, mais ce n’est pas n’importe quel genre de film d’horreur, comme It follows, projeté à Cannes en 2014, Grave est un film d’horreur malin. J’entends par là que la réalisatrice Julia Ducournau (dont c’est le premier long) se propose à la fois de relire un thème classique du cinema d’horreur (le loup-garou) et de le transplanter dans un milieu inattendu traité de façon réaliste (l’école vétérinaire avec ses carcasses d’animaux à disséquer et ses séances de bizutages répugnantes), tout en chargeant son film d’une forte dimension métaphorique (angoisse du changement, transformation du corps, acceptation de sa sexualité, troubles alimentaires…)

Ce n’est pas très original : au cinéma, on a compris depuis longtemps que les monstres classiques du folklore fantastique (vampires, loups-garous, zombies…) sont de bons moyens pour aborder les questions existentielles qui travaillent les ados. Grave joue évidemment sur ce terrain. Ce n’est pas le fait d’être un teen movie horrifique qui fait sa singularité mais plutôt son parti-pris crade et répugnant façon body horror. Julia Ducournau explore un type de répulsion bien particulier : le dégoût de ce qui rentre et de ce qui sort par la bouche. Ce sont ces scènes là, des scènes qui parlent du rapport intime au corps, qui feront fermer les yeux et faire la grimace au spectateur, plutôt que les quelques passages sanglants ou violents. L’idée de traiter l’adolescence comme une transformation monstrueuse est visiblement quelque chose qui travaille la réalisatrice depuis un moment : dans son court-métrage Junior (2011), la sortie de l’enfance était déjà traitée, littéralement, comme une mue un peu dégueu et quasiment fantastique.

Grave à le ton balbutiant d’un premier film : le caractère purement fonctionnel de certains personnages (le copain gay), les changements de registre (du ton potache à la violence gore), ou la conclusion en forme de chute donnent au film un certain charme rock’n’roll mais également des faux-airs de court-métrage étiré. Ducorneau s’impose cependant comme une réalisatrice à suivre, parce qu’elle remporte son pari : opérer un mariage a priori improbable entre le naturalisme à la française et le gore tendance body horror. Sur Twitter, certains spectateurs (peut-être un peu trop enthousiastes ?) n’ont pas hésité à évoquer un croisement réussi entre Riad Sattouf, Claire Denis et David Cronenberg.

Ce contenu a été publié dans Cannes 2016, Cinéma et télé, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

3 réponses à Grave, de Julia Ducournau

  1. Li-An dit :

    « Chair fraîche » j’imagine :-) Rigolo cette idée que les végétariens sont des loup-garous qui s’ignorent. Un bon début pour se moquer gentiment des végétariens…

  2. LN dit :

    Gloups… je ne pense pas que j’irais voir ce film donc merci pour ce post!
    ps : « la chair fraîche » avec un e la chaire c’est autre chose;
    bon festival 2016!

  3. Nicolas dit :

    Merci d’avoir remarqué la coquille ! J’écris sur un iPad, ce qui fait autant de mal à mes doigts qu’à mon orthographe !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *