Dheepan, de Jacques Audiard

Sri Lanka. La guerre civile fait rage. Les deux communautés, les tamouls de religion hindoue et les les cinghalais bouddhistes s’entretuent. Il y a une issue possible pour échapper au bain de sang : quitter clandestinement le pays pour la France, ou mieux, la Grande-Bretagne. Trois individus, un homme désertant l’armée des tigres, une femme et une enfant, réussissent à se procurer des passeports, mais ils devront jouer la comédie et se faire passer pour une famille de réfugiés. Désormais, ils s’appellent Dheepan, Yalini et Illayaal et ils vont vivre au Pré-Saint-Gervais, en Seine-Saint-Denis.

De plus en plus souvent, on voit des réalisateurs français tenter d’associer des éléments naturalistes venus du film social et d’autre ingrédients inspirés des films de genre ou même des films d’action. Cette année à Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, Alice Winocour proposait par exemple Maryland – le récit de la relation entre un garde du corps et sa riche cliente – une tentative ratée de faire un Drive à la française. À la Quinzaine des Réalisateurs, on pouvait voir Les Cowboys, le premier film de Thomas Bidegain, un essai un peu plus convaincant, relatant les péripéties d’un père à la recherche de sa fille qui a rejoint un réseau djihadiste. Bidegain a été le scénariste de Jacques Audiard et ce dernier est sans aucun doute possible l’un des plus doués dans ce registre casse-gueule dont Dheepan constitue un nouveau spécimen (« le film de genre naturaliste » ?)

Le film débute comme le portrait d’une pseudo-famille de sans-papiers. L’enjeu est clair : Dheepan, Yalini et Illayaal vont-ils s’en sortir en France ? Vont-ils finir par former une véritable famille ou leur association fragile va-t-elle éclater ? Bref, un film social. On en a vu d’autres. Et puis rapidement, on bifurque vers autre chose.

Le film est lointainement inspiré des Lettres persanes où Montesquieu décrivait l’étonnement de deux orientaux découvrant la France du XVIIIe siècle. Il y a de cela dans certaines séquences qui jouent sur le choc des cultures ou la difficulté à comprendre des codes étrangers (lorsque Yalini constate « Au Sri Lanka, si tu as mal, tu souris. Si tu tombes, tu souris. Ici, si tu souris, les gens pensent qu’on se moque d’eux. ») Très rapidement, on comprend que le regard d’Audiard sur la banlieue va être particulièrement corrosif : lorsque Dheepan pousse Yalini à s’intégrer, il lui demande si elle ne pourrait pas « mettre un voile, comme toutes les femmes ici.« 

En adoptant le point de vue biaisé de ces trois déracinés, Audiard livre surtout un drôle de portrait des banlieues française : le Pré-Saint-Gervais est dépeint comme une véritable zone de guerre civile, avec ses seigneurs de guerre, ses fusillades, ses dealers qui jouent aux miliciens en fouillant les passants en pleine rue avant de les autoriser à passer. La principale conclusion du film, c’est que la grille de lecture d’un tigre sri-lankais reste parfaitement valable dans une cité française. L’égorgement à la machette comme meilleur instrument de survie en banlieue.

Le propos du film est hyperviolent mais Audiard peine à maîtriser tous les chevaux de son attelage. En tant que film de genre, Dheepan bénéficie d’une lente montée en tension qui tient le spectateur en haleine. Mais après une explosion de violence qui constitue le climax du récit, le réalisateur semble soudainement se rappeler de ses prémisses « sociales » et livre une étrange conclusion qui semble sortie d’un autre film.

Dheepan a de grande qualités, non seulement la réalisation d’Audiard mais également la prestation excellente des trois sri-lankais (Jesuthasan Anthonythasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithalby), largement supérieure à celle du médiocre casting francais. C’est un bon Audiard, selon les standards qu’il a lui même contribué à établir, mais il peine à faire la synthèse de ses différents éléments (on est très loin de l’ampleur d’Un Prophète par exemple). Ces caïds de banlieue, livrés avec capuche et kalachnikov assorties, ressemblent un peu trop à des caricatures issues d’une production Europa corp. Du coup, il est difficile de ne pas ressortir de la séance avec un sentiment de superficialité et d’inachevé. Dommage, mais on savait que l’exercice était casse-gueule.

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2 réponses à Dheepan, de Jacques Audiard

  1. Li-An dit :

    J’adore les films de Audiard fils et je me demande quels sont ces fameux critères de qualité ? Le truc est super ambitieux et je crois que j’irai quand même le voir – même tout seul :-)

  2. Nicolas dit :

    Tu veux dire les qualités d’un bon Audiard selon moi ? je dirais un certain ancrage social ou réaliste, une ampleur narrative qui rappelle les bonnes séries US , une vraie proposition de cinéma de genre qui lorgne parfois du côté hollywoodien tout en gardant une personnalité propre, la capacité aussi à faire certains décrochages oniriques ou poétiques. Ce mélange précis me semble très rare dans le cinéma français mais beaucoup y aspirent.

    Si tu aimes Audiard, tu vas sans doute apprecier le film, mais c’est nettement un cran en dessous d’un film comme Un Prophète…

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