La loi du marché, de Stéphane Brizé

Thierry (Vincent Lindon) est un homme d’une cinquantaine d’années, chef de famille et père d’un enfant handicapé. Il a également été licencié il y a quelques mois et ses droits au chômage arrivent bientôt à échéance. C’est donc un chercheur d’emploi menacé par la précarité, dont nous allons suivre le parcours laborieux dans le marché du travail, jusqu’à un nouveau métier de vigile dans une grande surface, qui va le placer au cœur d’un système économique impitoyable pour les individus…

La loi du marché, c’est un peu trois films en un. J’ai trouvé le premier aussi fort que rugueux, le deuxième efficace mais plus didactique, alors que le troisième m’a moins convaincu. Explications.

Le premier segment du film (et le plus réussi selon moi) est composé d’une succession de scènes où Thierry est confronté au discours de différents interlocuteurs : un fonctionnaire du pôle emploi, un formateur spécialisé dans la réinsertion professionnelle, un recruteur auditionnant des candidats par Skype, un conseiller bancaire… La mise en scène de ces séquences est à la fois simple, brute et efficace. Brizé est allé chercher Éric Dumont, chef op qui travaille habituellement dans le documentaire, en lui laissant carte blanche. Les dialogues sont entièrement filmés à hauteur d’homme et les échanges sont saisis dans leur nudité la plus crue. Les discours stéréotypés qui sont servis à Thierry (sur la « mobilité professionnelle », la « communication non-verbale » ou les « sacrifices à faire ») apparaissent entièrement pour ce qu’ils sont : des fadaises vides de sens et cruelles mêlant doxa libérale et charabia bureaucratique. Si on a déjà été confronté à ce type de discours – si on les a déjà entendus ou si on les a déjà tenus – on ne peut qu’être frappé par la véracité et l’acuité de la reconstitution réalisée par Brizé. Une dame présente à côté de moi à la projection qui était probablement dans ce cas ne cessait de soupirer en murmurant des « c’est honteux » ou des « c’est vraiment intolérable ».

Dans la seconde partie du film, Thierry a trouvé un emploi de vigile dans une grande surface. Après avoir été confronté au discours économique dominant, il doit maintenant en être le bras armé (le directeur du magasin qui est chargé de faire baisser la masse salariale est à l’affût de la moindre faute chez ses caissières et les vigiles surveillent autant leurs collègues que les voleurs à l’étalage). Dans cette partie du film, la mise-en-scène continue d’être proche du format documentaire mais un dispositif complémentaire est introduit : des images filmées par des caméras de surveillance montées sur rails, un œil abstrait, un panoptique, qui contraste avec la proximité organique de la caméra le reste du temps. Le ton du film se fait un peu plus varié dans cette partie : les contradictions, les hypocrisies et les violences symboliques du système continuent d’être traquées, mais parfois avec une touche d’humour supplémentaire (ce client, pris en flagrant délit de vol, qui est d’abord piteux, puis qui devient très arrogant dès qu’il accepte de payer étant donné que « le client est roi »). Ce second volet du film est aussi plus didactique, plus démonstratif et il verse parfois dans le pathos (la caissière qui se suicide après avoir été licenciée pour un motif futile).

Cette tendance au pathos est le principal défaut du dernier pan du film composé de séquences centrées sur le milieu familial de Thierry qui ponctuent les autres segments. Il n’était pas forcément utile d’attribuer au personnage principal un fils handicapé pour comprendre que c’est un homme à la fois courageux et plein de compassion. De la même manière, la longue séquence de négociations pour la vente d’un mobile-home, où Thierry refuse finalement de vendre à prix cassé, n’était pas non plus indispensable pour illustrer le fait que c’est un homme aux abois mais qui n’est pas prêt à sacrifier sa dignité… Tout cela, Lindon le fait parfaitement passer dans son interprétation excellente qui rayonne de colère intériorisée et de dignité offensée.

Au final, le film de Brizé m’a donc laissé une impression mitigée. C’est indéniablement un film fort qui frappe là où ça fait mal. Le portrait du discours économique contemporain est aussi implacable que juste. Mais j’ai également trouvé que le réalisateur n’assumait pas jusqu’au bout la radicalité rugueuse de sa mise en scène et que les notes dramatiques introduites par ailleurs étaient des éléments superfétatoires.


Bonus :

J’aime beaucoup la critique de Screen (revue américaine de cinéma dont des  exemplaires sont distribués tous les jours sur la croisette), qui arrive vraiment d’une autre planète que la mienne :

Alors que le primat du profit sur les gens est depuis longtemps la tendance dominante dans de nombreux pays industrialisés, l’effondrement du marché de l’emploi français est un phénomène plus récent (On parle par exemple de rendre hors la loi les entreprises qui font des profits et qui licencient des employés ou qui se délocalisent). Ce que des spectateurs non-francais seraient en droit de considérer littéralement comme du business ordinaire a toujours la capacité à faire lever des sourcils indignés au public local.

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3 réponses à La loi du marché, de Stéphane Brizé

  1. Li-An dit :

    Béh, béh, pas le dernier Depleschin chroniqué ici ? – le seul de cette semaine qui me donne envie.

    Ce qui est triste dans ce film, c’est que le discours pointé du doigt n’a que faire d’un cinéma qui le dénonce puisque l’immense majorité des gens qui iront le voir sauront à quoi s’attendre. Mais en même temps, c’est l’accumulation de dénonciations qui peut avoir un petit poids – mais comme le dit le critique US, les Français sont les derniers à penser que le profit ne doit pas se faire au détriment de l’individu (avec les Coréens du Nord ?) et peut-être – paradoxalement – une partie de la société chinoise qui vit avec difficultés les contradictions communisto/libérales. Et Daesh aussi peut-être ? Mais bon, ils ne produisent rien à part la guerre pour l’instant.

    Ce qui est encore plus déprimant, c’est que certaines des personnes qui apprécieront la dénonciation du discours économique qui tourne à vide utilisent eux-mêmes dans d’autres circonstances ce même type de vide langagier – pensons au délire « pédagogique » (je peux en parler, j’ai été enseignant pendant dix ans). Je n’ai jamais compris comment une « science » censée aider aux gens à apprendre est incapable de proposer un discours compréhensible par tous.

    • Nicolas dit :

      J’ai zappé le Desplechin. C’est une prequelle de « Comment je me suis disputé… » dont je ne suis pas fan et les échos n’étaient pas enthousiastes.

      Je ne parle pas non plus de tous les films que je vois. J’ecris mes billets sur l’ipad posé sur mes genoux dans les files d’attente. Certains films ne s’y prêtent pas trop…

      Sur le film de Brizé et le paradoxe qui consiste à apprécier la critique d’une certaine novlangue tout en la pratiquant soi-même, je peux me reconnaître en partie là-dedans (j’encadre dans la fonction publique, donc je suis forcément familier d’un certain jargon politique, managerial, administratif, etc) Je trouve que cette réflexivité est une des forces du film…

      • Li-An dit :

        Ah moi j’avais beaucoup aimé « Comment je me suis disputé… » :-) En tous les cas Télémérou a adoré. Mais ça va être compliqué d’aller au ciné cette semaine.

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