The Lobster, de Yorgos Lanthimos

lobsterCa va mal pour David (Colin Farrell) : il vient juste de se faire plaquer par sa femme alors que le célibat est prohibé et durement puni. Cela signifie qu’il va être interné dans l’Hôtel. Là, il disposera de 45 jours pour trouver une nouvelle âme sœur, sans quoi il sera transformé en l’animal de son choix, comme son frère Bob qui l’accompagne fidèlement sous la forme d’un vieux chien…

Sur le papier, The Lobster bénéficiait du pitch le plus improbable de la compétition cannoise cette année. Toute la question était de savoir quel genre de film se cachait derrière ces prémisses invraisemblables. Réponse : un excellent film qui défie les catégorisations.

On peut en effet se demander à quel genre appartient vraiment The Lobster : Sf ? (Le résumé du film parle d’un futur proche), Dystopie ? (l’Hôtel, à mi chemin entre une résidence Pierre et vacances, un séminaire d’entreprise et l’univers concentrationnaire est un bel avant-goût de l’enfer façon 1984) On pourrait même parler de comédie romantique (avec une hilarante variation sur le thème de la visite chez les beaux-parents). Il y a un peu de tout ça en effet mais s’il fallait établir des analogies, ce serait surtout du côté des auteurs qui ont arpenté les zones obscures aux limites de l’imaginaire et de l’absurde, les disciples de Kafka ou de Gogol. Ce type d’univers a finalement été assez peu exploré par le cinéma. Cette filiation plutôt littéraire est perceptible dans le film, avec la narration en voix off de Rachel Weisz, très écrite. On pourrait estimer que le goût pour l’absurde rapproche Lanthimos d’un contemporain comme Quentin Dupieux mais il y a chez le réalisateur grec une logique et une rigueur qui manquent sévèrement au français. Enfin, au petit jeu des ressemblances, on peut aussi discerner une touche de Wes Anderson, dans le casting A+ polyglotte ou la mise en scène à la fois ironique et psychorigide.

Dans ce fameux Hôtel où le film resté confiné une heure avant de suivre d’autres pistes, les gens n’ont pas de noms mais des attributs : la femme-qui-saigne-du-nez, l’homme-qui-a-un-défaut-de-prononciation, etc. C’est sur la base de ces atomes crochus superficiels que les résidents doivent s’accoupler. Pour gagner quelques jours supplémentaires, ils ont la possibilité de partir en chasse : tout célibataire abattu dans les bois rapporte un jour de sursis supplémentaire. Le problème c’est que David, une sorte de Ned Flanders bedonnant, n’a pas grand chose qui le distingue. Il se rend compte rapidement que pour cette raison son sort risque d’être réglé en moins de deux. Etant donné qu’il est plus aisé de masquer ses affects plutôt que de feindre en avoir, il décide de se rapprocher d’une femme-qui-n’éprouve-absolument-pas-de-sentiments.

Mauvaise idée : le subterfuge est vite découvert, David doit s’échapper et se réfugier dans les bois pour rejoindre la guérilla célibataire menée par Léa Seydoux. Manque de chance : les tendances à l’accouplement et toutes formes de rapprochement sont sévèrement punies et les règles sont tout aussi cruelles de ce côté-ci de la barrière (chaque célibataire doit creuser lui-même sa tombe parce que personne ne le fera pour lui !). Double manque de chance : David fait dans les bois la connaissance d’une autre célibataire (Rachel Weisz) avec laquelle il a un atome crochu – elle est myope, comme lui.

De quoi parle The Lobster, qui a tant désarçonné certains spectateurs (notamment ceux qui n’ont pas saisi d’emblée les règles de cet univers imaginaire) ? De la vie en couple, de la pression sociale, mais aussi de l’inadaptation et des gens comme David qui ne rentrent dans aucune petite case (contrairement à la plupart des gens qui demandent à devenir des chiens en cas d’échec, il fait ce choix étrange du homard). Lanthimos déroule implacablement la logique de son univers. Chaque scène explore une petite idée basée sur  le postulat de départ et le film déborde de situations originales. On pourrait reprocher au réalisateur de se contenter de développer une situation de base, d’en explorer soigneusement et avec humour les conséquences, mais sans parvenir à raconter une histoire pleinement satisfaisante. Ce n’est pas tout à fait faux et c’est la raison pour laquelle l’enchaînement des scènes-concepts peut paraître un peu long. Le film divisera. Moi, en tant que spectateur, il m’a comblé en me rappelant le sentiment de jubilation et de mélancolie suscité par d’autres films « high-concept » qui comptent parmi mes classiques personnels, comme Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou Dans la Peau de John Malkovich.

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4 réponses à The Lobster, de Yorgos Lanthimos

  1. Li-An dit :

    Bon, c’est intrigant mais je ne suis pas sûr que ma douce moitié appréciera…

  2. Nicolas dit :

    Je pense que les films que je cite à la fin ou même un Reality de Quentin Dupieux sont de bons étalons pour se faire une idée du film avant de l’avoir vu…

  3. Cachou dit :

    Hum, ça sonne bon tout ça, surtout vu à côté de quels films tu le ranges (films qui font partie de mes classiques personnels aussi)…

    • Nicolas dit :

      Je commence à regretter un peu ces références qui ne font pas l’unanimité autour de moi. Des amis qui aiment Gondry et Spike Jonze n’ont pas accrochés, ils ont aussi été perturbés par certains passages violents…

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