Interstellar, de Christopher Nolan

affiche_interstellar_imaxDans un futur proche, la terre est en train de devenir inhabitable, sa surface est balayée par des tempêtes de sable et les élevages agricoles meurent peu à peu rongés par le mildiou. L’humanité s’est résignée à son sort. La population s’est convertie à la culture du maïs qui peut encore pousser, tout en sachant qu’elle devra bientôt se réfugier sous terre et sans doute disparaitre. Cooper, un ancien pilote, est guidé par un mystérieux message codé jusqu’à une base secrète de la Nasa. Pour le professeur Brand qui la dirige, l’humanité est née sur Terre mais ce n’est pas là qu’est son avenir. Un trou de ver a été découvert à proximité de Saturne. Il conduit dans une autre galaxie où trois planètes sont susceptibles d’accueillir la vie. Cooper est recruté pour une mission d’éclairage. Afin de sauver l’humanité, il devra abandonner sa fille sur terre mais aussi affronter les distorsions temporelles à l’œuvre dans l’autre galaxie.

« Check »

Il y a un cliché qu’on retrouve dans beaucoup de films où les protagonistes sont aux commandes d’un avion, d’une fusée ou d’un vaisseau : je pense à la scène de check-up où le pilote appuie les uns après les autres sur une succession de voyants lumineux pour vérifier la fonctionnalité de chaque pièce de son appareil. Nolan nous épargne cette scène mais son film donne l’impression de la répéter tout au long de ses 2h40. On peut en effet considérer Interstellar comme un vaste remix des nombreux « thrillers galactiques » qui l’on précédé. Il est aisé d’aligner les références comme dans une check-list : depuis 2001 (qui constitue plus ou moins la matrice du genre) jusqu’à Gravity, en passant par Appolo 13, Mission to Mars, Contact ou Sunshine.

Nolan n’est pas Tarantino mais on sentait déjà dans ses précédents films une volonté de rendre hommage au média cinéma (je pense par exemple aux strates successives de rêve dans Inception qui correspondent à différents genres de films d’action, du polar urbain à la Michael Mann jusqu’au final à la James Bond). Dans Interstellar, les références se succèdent et parfois même les hommages appuyés. Il est difficile de ne pas être séduit par certaines propositions du réalisateur qui signe un film bourré d’idées de mise-en-scène et de tours de force. Kubrick avait par exemple trouvé un contrepoint génial au vide galactique dans la musique classique, Nolan nous propose quant à lui de faire dériver son vaisseau spatial sur un fond sonore qui évoque un orage au milieu de l’océan. J’ai également beaucoup aimé le design de TARS, le robot qui accompagne l’équipage, un étonnant mélange entre le HAL de Kubrick, le monolithe de 2001 et une sorte de puzzle chinois.

Un film plein à craquer

On a souvent reproché à Nolan de réaliser des films trop intellectuels et grandiloquents. Ce n’est pas les termes que j’utiliserais. Ses films sont blindés d’idées mais ils ne sont pas vraiment intellectuels. Plus le temps passe et plus Nolan affiche un goût marqué pour un style baroque, chargé et même pompier. Ce n’est pas un hasard s’il est un grand admirateur de Michael Bay. Ce n’est pas un hasard non plus s’il a troqué David Julyan – le compositeur attitré de ses premiers films – contre le pompeux Hans Zimmer.

Son dernier film, The Dark knight rises illustre bien ce goût pour l’accumulation : le film donnait l’impression de concentrer en 2h40 une saison entière d’une série télé. On a la même sensation devant Interstellar et ça se ressent lourdement dans la narration : les scènes clés s’enchainent de façon mécanique, chacune brassant une métaphore, un enjeu, une thématique supplémentaire, jusqu’à ce que, gavé comme une oie, le spectateur soit au mieux un peu perdu, ou au pire sceptique devant certains dialogues d’exposition lourdement fonctionnels (« les parents sont les fantômes du futur de leurs enfants » nous dit-on sur un ton sentencieux. Mais y a-t-il vraiment des gens qui peuvent dire une chose pareille au milieu d’une conversation, en dehors de trois scénaristes en plein brainstorming ?)

Face au rouleau compresseur narratif qu’il a lui-même construit, Nolan semble parfois oublier l’essentiel. A force qu’on lui répète, le spectateur finit par comprendre que la thématique du film est la transmission et la survie : l’avenir qui compte le plus est-il le nôtre, celui de nos enfants ou celui de notre espèce ? Pour traiter cette question un peu théorique, le réalisateur se focalise sur la relation entre Cooper et sa fille. Bonne idée… sauf que Nolan oublie peu à peu que Cooper a également un fils, complètement et mystérieusement rayé de l’histoire à la fin du film. Comme dans le dernier Batman, les spectateurs tatillons ne manqueront pas de relever de nombreuses incohérences du même acabit. C’est que Nolan n’hésite pas à sacrifier les détails de son récit, la logique et certains personnages kleenex, pour mieux asseoir le schéma d’ensemble qu’il a en tête.

La marque Nolan

Le script d’Interstellar, basé sur une idée originale du physicien Kip Thorne, a tourné entre de nombreuses mains avant d’arriver jusqu’à Nolan. Parmi les noms attachés un temps à ce projet, il y a en particulier Steven Spielberg, dont on sent encore la patte dans les scènes qui se déroulent sur terre et qui sont hantées par l’imaginaire du Dust Bowl. L’aspect monolithique du film – typiquement nolanien – signifie-t-il que le réalisateur et son frère Jonathan qui cosigne le scénario final sont parvenus à se l’approprier ? J’ai envie de répondre oui, sauf que cela ne suffit pas à lui insuffler un supplément d’âme.

Tout au long de sa carrière, le réalisateur britannique a fait preuve d’une rare cohérence dans ses thématiques de prédilection autant que dans sa mise-en scène. Depuis Following il dépeint des personnages hantés par leur passé, pris dans des intrigues éclatées où se pose la question du rapport entre le temps, la mémoire et l’identité. Nolan est le grand spécialiste des récits non linéaires, des montages parallèles et des révélations finales sur fond d’accord musical tonitruant. Dans Interstellar, tous les gimmicks nolaniens sont présents – encore cette impression de parcourir une check-list. En tant que spectateur, c’est le premier film de Nolan où rien, absolument rien, ne m’a surpris1 jusqu’au twist final lui-même… puisqu’on sait que dans un film de Nolan il doit forcément y avoir un twist et un « grand final »

Avec ses précédents films, Nolan avait réussi à nous convaincre qu’il était un véritable auteur, avec un style et une identité unique. Avec Interstellar, il confirme qu’il est devenu une marque. Est ce vraiment un hasard si le film narre la mission du professeur « Brand » ?

  1. Ha si : à la réflexion, l’apparition d’un acteur très connu à mi-parcours, alors qu’il n’est pas crédité au générique, m’a surpris. Mais cette astuce m’a plus sorti du film qu’autre chose… []
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15 réponses à Interstellar, de Christopher Nolan

  1. Li-An dit :

    Pierre Murat l’assassine dans Télérama. Ça m’arrange, le Ozon plaira sûrement plus à ma femme cette semaine.

    • Nicolas dit :

      Le Ozon m’intrigue également beaucoup.
      Concernant Interstellar, je suis peut-être un peu sévère ? je ne sais pas. Tous les gens qui l’ont vu avec moi ont adoré (mais c’était une avant première donc un public de fans). Moi, j’aime beaucoup le Nolan de Memento, du Prestige et même d’Inception. Par contre je trouve qu’il y a dans son dernier film tous les mauvais plis qui m’agacent dans ses Batman et en particulier dans TDKR. Je suis plutôt d’accord avec David Cronenberg quand il dit que Nolan aurait fait de bien meilleurs films en dehors d’Hollywood…

      • Li-An dit :

        J’ai dû voir un Batman et j’ai déjà tout oublié. Inception m’a laissé perplexe. J’aimerai bien revoir Memento :-)

        • Nicolas dit :

          Memento c’est vraiment un grand film pour moi. J’aime beaucoup Following également, son tout premier, juste avant Memento, par contre c’est un film de fin d’étude donc pas à juger selon les mêmes critères que ses films produits professionnellement.

  2. Lorhkan dit :

    Tu avais raison : le fan de SF qui est en moi l’a aimé.
    Après, il faut être honnête, il y a des défauts : trop long, des personnages un peu fades, et une base scientifique solide que le film se permet de faire voler en éclat quand ça l’arrange.
    Malgré ça, le vertige science-fictif est bien présent, et j’aimerais vraiment que ce style de SF space-opera (sérieuse et un brin ambitieuse, loin des sempiternels pan-pan-boum-boum)revienne sur le devant de la scène. Contact et 2001, c’est toujours aussi bon (quoique je suis loin d’être fan de ce dernier mais Interstellar lui fait un tel hommage qu’il est difficile de ne pas en parler) mais ça commence à dater un peu…

    • Nicolas dit :

      On est d’accord : le sense of wonder est au rendez-vous, dommage pour les faiblesses dans l’écriture.

      A propos, je ne sais pas si tu connais un manga qui s’appelle 2001 Night Stories ? Interstellar m’y a beaucoup fait penser. L’idée de départ de l’auteur (Yokinobu Hishino) est de raconter de petites histoires inspirées de 2001 et puis progressivement l’auteur décide de se lancer dans quelque chose de plus ambitieux et de raconter l’histoire de la colonisation de l’espace par l’homme. Forcément, puisque les sources d’inspiration sont identiques, on retrouve énormément d’éléments communs avec Interstellar. C’est une lecture que je te conseille, je pense que ça te plaira… Je ferai peut-être un petit billet sur ce sujet dans les jours qui viennent, la sortie d’Interstellar est un bon prétexte.

      • Lorhkan dit :

        Non je ne connais pas ce manga, mais je viens de regarder de quoi il s’agit en deux minutes, et ça a l’air diablement intéressant ! Mais cher aussi : 99€… Noël approche… ;)

        J’attends ton article avec impatience du coup !

        • Nicolas dit :

          On me l’a offert à Noël il y a un an ou deux ! L’éditeur français a fait le choix complètement idiot de sortir uniquement une édition de luxe sous coffret à un prix exorbitant, avec sérigraphie signée et tout le toutim…. Tu peux peut-être le trouver en bibliothèque… ou bien en ligne.

  3. Solesli dit :

    Ou c’est que ça s’achète les robots qui marchent et qui parlent même au coeur du trou noir? :-)

  4. Moon dit :

    Est-ce que tu savais que Nolan, en collaboration avec l’auteur de BD Sean Gordon Murphy, a écrit une BD qui raconte l’histoire du docteur Mann ? Tu peux la lire ici :
    http://www.wired.com/2014/11/absolute-zero/

  5. Escrocgriffe dit :

    Excellent article, j’ai aimé ce que tu as écrit sur les dialogues avec notamment « les parents sont les fantômes du futur de leurs enfants ». Personnellement, j’appelle ça de la « dialoguite », je trouve qu’il y a vraiment beaucoup trop de discussions improbables dans « Interstellar »… Et sinon j’adore également « Memento », je l’ai visionné au moins quatre fois, quel film ! :) Peut-être que Tarantino a raison : les cinéastes n’ont peut-être pas vocation à réaliser éternellement, ils vieillissent…

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