Le Nuage radioactif, de Benjamin Berton

BertonDenis Caplan vient de plaquer son boulot de représentant en piquant dans la caisse. Persuadé qu’une catastrophe nucléaire majeure s’apprête à éclater, il enlève son fils Ian à sa femme. Ensemble, le père et le fils vont passer trois jours à errer le long de la Loire. Aux abords de la centrale de Chinon, ils assistent à la naissance d’un étrange nuage bleu qui stagne dans le ciel et grossit de façon inquiétante. Le nuage semble altérer la réalité et transformer la vie de ceux qu’il croise : Denis et son fils, mais aussi une travailleuse précaire, une ado boutonneuse, une hôtelière handicapée, un vieux châtelain qui vit en état de siège, deux sœurs cyclistes, un pilote de montgolfière, un Suédois inquiétant qui pourrait bien être Anders Breivik, et un homme de main corse lancé aux basques de Denis par son patron…

J’ai connu Benjamin Berton grâce aux critiques qu’il rédige pour Fluctuat, un site web que je lisais beaucoup avant qu’il soit massacré racheté par Première et où j’ai découvert beaucoup d’écrivains intéressants, en particulier des anglo-saxons comme Dave Eggers, David Mitchell, Mark Danielewski… C’est donc avec beaucoup de curiosité et avec l’espoir de retrouver une filiation avec cette littérature particulière que je me suis plongé dans Le Nuage radioactif.

Avant de poursuivre, une remarque préliminaire : le livre n’est pas forcément celui auquel on peut s’attendre après avoir vu le trailer des éditions Ring ou si l’on a entendu parler des convictions écologistes de l’auteur.1 Le Nuage radioactif parle bien d’un accident nucléaire et d’un père en cavale, mais ce n’est pas un thriller, ni une fable écologique ou un roman catastrophe traditionnel. On est plus proche de l’atmosphère et du parti pris des premiers romans de Ballard, où la catastrophe environnementale est avant tout un prétexte pour évoquer d’autres formes de crises plus intimes et pour explorer des paysages intérieurs.

Quel est l’effet du nuage radioactif décrit dans le livre ? On pourrait l’envisager comme une contamination progressive du réel par la fiction. Le décor du roman est en effet bien réel (les bords de Loire, la centrale de Chinon, le château d’Ussé) mais les personnages qui sont touchés par le nuage voient la réalité qui les entoure se dédoubler en se modelant sur leurs fantasmes ou sur leurs rêves. Si les prémices du roman sont relativement terre à terre (à quelques bizarreries près), la fin se situe en plein territoire imaginaire. Certaines scènes surréalistes sont d’ailleurs assez drôles, comme ce passage au milieu du livre qui voit les protagonistes pourchassés par une véritable meute de caniches-à-sa-mèmère assoiffés de sang après être revenus à l’état sauvage.

En tant que lecteur, j’ai éprouvé un sentiment étrange en lisant Le Nuage : alors qu’on bascule progressivement dans l’imaginaire, j’ai eu la sensation que tout devenait – paradoxalement – de plus en plus concret (comme si la fiction était dotée d’une pesanteur particulière qui manquerait à la réalité). Les premières pages sont vaporeuses, la toute première phrase est presque agrammaticale, la scène initiale où Denis se rend chez la mère de son fils pour l’enlever est un sommet de confusion et d’étrangeté. Il y a d’ailleurs un doute qui peut traverser à ce moment là l’esprit du lecteur : Denis ne serait-il pas schizophrène ? Est-ce que les étranges phénomènes auxquels on assiste ne sont pas simplement des hallucinations ? Heureusement, Berton garde cette éventualité (un peu cliché !) à l’état de simple possibilité, logée quelque part dans la tête du lecteur sans être envahissante.

J’ai parlé d’un dédoublement de la réalité, c’est un phénomène qui touche la structure même du roman : une première fois par le biais d’un récit parallèle qui relate la vie du compositeur Aaron Copland et qui ponctue l’intrigue principale en suscitant des échos et des résonances ; une seconde fois, à la fin du volume, à travers une courte bande dessinée qui met en images l’une des histoires de Denis. Ces histoires que le père invente pour endormir son fils jouent un rôle essentiel dans leur relation (« le goût du faux est peut-être ce qu’il y a de plus précieux à transmettre » ). La description du rapport père-fils et la façon dont les deux personnages s’apprivoisent mutuellement est d’ailleurs l’une des réussites du livre : aux yeux du père (qui n’a pas élevé son fils et qui le connait à peine), le gamin apparait tour à tour comme un autre lui-même, un boulet, un phénomène curieux à expliquer, un enfant à éduquer… Je parlais de l’hypothèse d’un Denis schizophrène – l’une des conséquences possibles de ce scénario est que Denis n’est peut-être pas le père de Ian. Il aurait simplement kidnappé un môme au hasard (à nouveau, c’est une simple idée qui peut traverser l’esprit du lecteur mais en aucun cas un ressort de l’intrigue). Si on suit cette piste, l’un des thèmes principaux du livre pourrait être l’angoisse qui plane au dessus de toute paternité (est-ce que je suis vraiment le père de mon fils ? est-ce que notre relation est autre chose qu’une fiction ?). C’est en tout cas l’un des repères qui m’a guidé dans le roman et qui m’a aidé à apprécier son étrangeté et ses divagations.

J’ai parfois regretté que les lignes de force du livre comme celle-là ne soient pas plus lisibles, plus solidement affirmées. Certains choix de l’auteur m’ont également semblé un peu gratuits (pourquoi la biographie d’Aaron Copland comme fil rouge par exemple ? On a l’impression qu’un autre sujet aurait aussi bien fait l’affaire). Le Nuage radioactif n’en demeure pas moins un beau spécimen de transfiction – ces récits à la limite de la littérature blanche et du roman de genre qui jouent sur l’ambiguïté des mots et des choses pour dépeindre des univers inquiétants, insaisissables. J’ai mis du temps avant de rédiger ce compte-rendu et le livre a agréablement mûri en moi. Le roman de Benjamin Berton plaira aux amateurs d’imaginaire qui n’ont pas peur de voir leurs attentes prises à rebrousse poil.

CITRIQ

  1. « Ce sera le premier roman éco-compensé de la rentrée littéraire ! […] Pour 25 exemplaires vendus du ‘Nuage radioactif’, je donnerai un euro à titre personnel à l’association Planète Urgence. Un don d’un euro permettra de planter un arbre », source []
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2 réponses à Le Nuage radioactif, de Benjamin Berton

  1. Cachou dit :

    J’aime bien la dernière phrase ^_^.

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