Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, de Michael Chabon

Il y a quelque temps de cela, j’étais plongé dans la lecture de Des Comics et des artistes de Christopher Irving et Seth Kushner. Il s’agit d’un recueil de portraits (portraits écrits et portraits photographiques) qui retrace 80 ans de bande-dessinée américaine. Le livre est intéressant par endroits, assez joli à feuilleter (Kushner a l’habitude de photographier des stars du cinéma et de la chanson), et quelque peu frustrant dans sa structure (un vaste kaléidoscope d’anecdotes).

J’ai surtout été marqué par les pages pleines de nostalgie consacrées aux pionniers des comic books, ceux qui ont inventé la bande dessinée de super-héros à la fin des années 30. A cette époque mythique que les historiens appellent the golden age of comics, un adolescent passionné de dessin pouvait facilement – après avoir présenté son portfolio à un éditeur véreux – se retrouver propulsé au sein d’un studio aux côtés d’autres camarades, trimant comme lui pour inventer des histoires de surhommes en collants, imaginées au cours de brainstorming fiévreux et couchées sur le papier à l’issue de journées épuisantes passées à suer sur une table à dessin. Devenir auteur de comics dans les années 30, c’était une aventure à mi-chemin entre être intégré de force dans une galère romaine et fonder un groupe de rock dans son garage. Mine de rien, ces gamins de 18 ans payés au lance-pierre étaient en train d’inventer la pop culture du XXe siècle (et même du XXIe, vu les blockbusters dont Hollywood nous abreuve depuis plus de dix ans).

Je rêvassais en me disant qu’il y avait là une formidable matière romanesque lorsque je me suis tout à coup souvenu qu’il y avait justement un roman consacré à ce sujet qui m’attendait depuis bien longtemps sur ma pile de livres à lire : Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay de Michael Chabon, lauréat – excusez du peu – du prix Pulitzer en 2001.

punch

Captain America en train de tancer Adolph Hitler en décembre 1940 – un an avant Pearl Harbor et l’entrée en guerre des USA. Michael Chabon décrit (ou plutôt réécrit) la genèse de cette image dans son roman.

Le roman de Chabon relate les aventures de deux cousins juifs, Josef Kavalier et Sammy Clay, dont on suit les péripéties sur une vingtaine d’années. Les deux garçons font connaissance en 1939 et ils vont rapidement devenir inséparables. Josef arrive à New-York après avoir fui les persécutions nazies en Bohème. Ses parents ont réussi à lui faire quitter Prague en cachette pour l’envoyer rejoindre la branche américaine de sa famille dont il ignore à peu près tout. Les cousins se reconnaissent immédiatement comme deux âmes sœurs. Josef est un surdoué du dessin, il est passionné par la magie qu’il pratique en amateur, et il est affreusement torturé par le souvenir de ses parents et de son petit frère qui sont restés derrière lui en Europe. Son cousin Sammy est un garçon fragile et exubérant, élevé seul par sa mère. Il est extrêmement malin mais au début du livre il se contente encore de se rêver en self-made man sans parvenir à concrétiser aucun de ses projets miteux.

Ensemble, les deux garçons vont se lancer dans l’aventure des comic books. A cette époque, la bande dessinée est en train de migrer des colonnes de la presse généraliste vers des fascicules entièrement illustrés qui se substituent progressivement aux romans pulp dans le cœur du public. Leur succès est fracassant depuis l’apparition de Superman dans les pages d’Action Comics et il y a sans doute moyen de se faire beaucoup d’argent en se faufilant dans la brèche. En mêlant leurs talents (Joe dessine et Sammy écrit les histoires) mais également leurs angoisses, leurs passions, leurs rêves et leurs espoirs, les deux cousins donnent naissance à un super-héro de leur cru – l’Artiste de l’évasion – qui va les faire passer à la postérité.

superman

Le numéro 1 d’Action Comics (1938), qui a lancé la mode des superhéros en collant.

Sans sombrer dans le didactisme, Chabon s’appuie sur une solide documentation historique. En lisant le livre, on a l’impression que l’auteur s’est efforcé dans un premier temps d’analyser l’histoire et le concept de super-héros pour en tirer une série de thèse élémentaires de ce type :

– Les super-héros ont été inventés par les juifs pour botter les fesses des nazis, un petit peu comme le Golem qui défendit Prague autrefois
– Les super-héros sont largement inspirés des artistes de foires et des magiciens comme Houdini
– Les super-héros sont des papas ou des grands frères de substitution
– Les super-héros ont une sexualité ambiguë et ils sont peut-être même un peu gays sur les bords
– etc.

La véritable trouvaille de Chabon ne réside pas dans ces différentes idées qui sont énoncées de façon plus ou moins explicite et qui, pour la plupart d’entre elles, n’ont rien de vraiment original, mais dans la façon – extrêmement habile – dont le romancier extrait un fil narratif de chacun de ces éléments, les ré-assemble puis les tresse ensemble pour composer son récit et tracer un vaste tableau avec au centre ces deux personnages particulièrement attachants : Kavalier et Clay. Les 200 premières pages du roman – qui mettent en place ces différents motifs – comptent parmi les plus jubilatoires que j’ai lues depuis longtemps. Le récit commence à Prague où Josef est initié aux arts magiques – et en particulier aux techniques d’évasion à la Houdini (crochetage, enchaînement et libération, etc.) par un vieux maître juif. Bien que le roman ne bascule jamais dans le surnaturel, la fuite rocambolesque de Prague par Josef est nimbée de fantastique : il quitte la ville caché dans un cercueil gigantesque qui renferme le cadavre inanimé du Golem – la créature légendaire façonnée dans la glaise qui aurait défendu les juifs de Prague au XVIe siècle.

Une fois en Amérique, le livre change de ton et prend un tour davantage documentaire, ce qui ne l’empêche pas de replonger par-ci par-là dans le fantastique (en particulier le temps de deux chapitres qui relatent à la façon d’un roman pulp les aventures des personnages créés par Joe et Sammy). L’incursion des deux cousins dans le monde des comics est entièrement inventée mais, si on connait un peu l’histoire de la bande dessinée, on reconnait sans peine les péripéties et les personnages qui ont servis de modèles à Chabon : Joe est bagarreur comme Jack Kirby, ses collages psychédéliques rappellent également ceux du King, son intégrité et son exigence artistiques sont celles de Will Eisner, Sammy a eu la polio enfant tout comme Lou Fine, son imagination débridée rappelle Stan Lee, le duo est plus ou moins escroqué par son éditeur à l’instar de Jerry Siegel et Joe Shuster (les créateurs de Superman), etc, etc, etc.

Ces différents chevauchements entre le réel et la fiction sont amusants pour un lecteur averti mais le name dropping échevelé auquel se livre Chabon peut être un poil déroutant pour un lecteur lambda. La traductrice a eu la bonne idée d’ajouter de nombreuses notes qui permettent de saisir telle ou telle référence obscure. Naviguer entre le roman et les notes en fin de volume reste tout de même un peu rébarbatif. Il y a un autre moyen plus agréable de pénétrer plus profondément l’univers du roman : Will Eisner a consacré une brève bande dessinée semi-autobiographique intitulée Le Rêveur à ses débuts dans le métier. Il est amusant de lire le roman et la bd en parallèle car on retrouve certains événements identiques mais transposés de façon légèrement différente par le dessinateur et par le romancier (un exemple : le procès pour contrefaçon du personnage de Superman auquel Eisner est convoqué comme témoin en 19401).

The Dreamer

Dans Le Rêveur, Will Eisner se met en scène aux côté d’autres amis dessinateurs comme Bob Powell, Jack Kirby, Lou Fine ou Bob Kane (dans la bd, les noms sont légèrement déguisés). Le studio d’Eisner est l’une des sources d’inspiration évidente de Chabon.

Venons-en aux points négatifs. Le roman est épais (près de 850 pages dans la version de poche) et ce vaste édifice est quelque peu inégal. Après le passage dans les coulisses de la bande-dessinée, l’histoire bifurque vers une fresque du New-York de la fin des années 30 (les deux cousins croisent la route de célébrités comme Orson Welles et Dali). Le récit ronronne, lancé sur des pistes relativement conventionnelles (des intrigues amoureuses et une tentative de sauver la famille Kavalier captive en Europe), ou bien au contraire il fait d’étranges embardées (comme dans ce long segment qui forme un récit de guerre à l’intérieur du roman). La dernière partie du livre se déroule dans les années 50. J’ai trouvé que dans ces 200 dernières pages, les différents faisceaux du récit étaient assemblés avec moins de rigueur, la matière du roman devient plus laborieuse, comme si elle s’effilochait petit à petit. Chabon semble fatigué par son propre roman, tout aussi rincé que ses personnages vieillissants qui sont confrontés à l’opprobre injuste qui s’abat sur eux et sur leur art (au début des années 50, le Pr Wertham et le Sénat américain mènent une croisade absurde, et dans une certaine mesure victorieuse, contre les comics – c’est la fin de « L’âge d’or »).

Au final, Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay n’est pas le chef d’œuvre que laissent espérer ses premières pages mais ça reste un formidable roman, qui tire admirablement bien profit de son matériau de base, en mêlant le réel et l’imaginaire, la vérité et la fiction. Après ma lecture, lorsque j’ai rouvert Des Comics et des artistes (le recueil de portraits dont je parlais au tout début de ce billet), je n’ai pas pu m’empêcher de chercher l’âme de Kavalier et Clay derrière les regards fatigués des vieux messieurs ridés photographiés par Seth Kushner.

Les-Extraordinaires-Aventures-de-Kavalier---Clay

CITRIQ

  1. En 1940, l’éditeur d’Eisner, Victor Fox, est poursuivi en justice par DC qui lui reproche d’avoir contrefait Superman avec le personnage de Wonder Man dessiné par Eisner, ce qui est évidemment le cas. Dans Le Rêveur ainsi que dans sa biographie Eisner se dépeint sous les traits d’un jeune homme d’une intégrité à toute épreuve qui dit benoîtement la vérité au procès. Dans Kavalier et Clay, Sammy fait une fausse déposition dans l’espoir de sauver les meubles. Dans les minutes du procès qui ont récemment été dévoilées (bien après la publication du roman), Eisner n’est finalement pas si honnête qu’il voudrait nous le faire croire. Dans ce cas précis, le romancier est donc plus proche de la vérité que les témoins historiques ! []
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8 réponses à Les Extraordinaires aventures de Kavalier et Clay, de Michael Chabon

  1. Moon dit :

    J’avais bien aimé les quelques pages que j’avais lues au début du roman quand tu découvres Joseph et Sammy essayant de faire leur premier comics. C’était agréable de voir un processus de création étape par étape ! Par contre, je ne suis pas sûr de prendre autant de plaisir pour le reste du roman, à cause notamment de toutes les références implicites que je ne connais pas… Merci pour cet article, ça fait plaisir de te relire après cette interruption de l’été !

    • Nicolas dit :

      Ho, c’est pour ça que tu as laissé tomber le livre en cours de route ? C’est dommage ! C’est vrai que saisir les petits clins d’œil est agréable mais ce n’est pas indispensable. Tu n’es pas obligé de saisir toutes les références à la bande dessinée ou aux années 30 pour apprécier l’histoire. Les noms cités c’est plus pour faire un effet de « background » qu’autre chose. On retrouve assez régulièrement ce type d’effet dans tous les romans qui prétendent faire une fresque d’un milieu, d’une époque. Ceci dit, comme je l’écris, je comprends que les nombreuses notes soient un peu intimidantes ou rébarbatives…. Merci pour ton commentaire en tout cas ! :-)

  2. Li-An dit :

    C’est un bouquin que je prévois de lire, j’ai donc survolé rapidement l’article. Je n’ai pas lu les bouquins semi autobio de Eisner quand même moins excitants graphiquement que ses grandes réussites.

    • Nicolas dit :

      Je l’ai lu cet été et c’est une bonne lecture de vacances, à la fois intéressante et divertissante.
      Pour Eisner, c’est vrai qu’avec l’âge son dessin s’est un peu rouillé et a perdu en subtilité (une chose qui m’a frappé dans l’histoire que je cite c’est que le personnage qui le représente a l’air d’avoir 35 ans alors qu’il en a à peine 20)

      • Li-An dit :

        On peut difficilement lui reprocher de vieillir :-) mais il faisait ça tranquillou avec des assistants je suppose. On est loin des recherches et de l’énergie de choses plus anciennes.

  3. Escrocgriffe dit :

    Ce roman a l’air passionnant ! Merci pour cette chronique enflammée, j’ai bien envie de le lire du coup ;)

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