A la recherche de Vivian Maier, de J. Maloof et C. Siskel

S’il y a un domaine artistique pour lequel ma sensibilité est peu développée c’est bien la photographie. Si je jette un œil sur ma bibliothèque personnelle, j’y trouve un recueil de portraits de Georgia O’Keeffe par Alfred Stieglitz, l’anthologie Camera Work éditée par Taschen, et… c’est à peu près tout. Les autres ouvrages de photographie que je possède portent sur des thématiques précises (tatouages, architecture, paysages…) mais pas sur l’art de la photographie en tant que tel. Je suis la plupart du temps incapable de distinguer les œuvres d’un photographe de renom de celles d’un amateur éclairé. Parmi les grands noms de la photographie, il y en a beaucoup qui me laissent de marbre (Salgado m’ennuie, je trouve les photos de Depardon moches, et je n’ai pas retenu grand chose de l’expo Cartier-Bresson que j’ai visitée récemment). Les très rares photographes que j’aime sont ceux qui sont situés tout au sommet de leur art, et qui ont produit une œuvre à la fois très iconique et très personnelle. Il s’agit de photographes  connus du grand public et qui sont finalement assez consensuels : des Stieglitz, Man Ray, Helmut Newton… Rien de bien original là-dedans. Pour moi, Vivian Maier fait indubitablement partie de cette catégorie là, celle des grands classiques, suffisamment doués pour me parler, à moi et à ma sensibilité rustique. Dans la plupart de ses photos, je vois immédiatement quelque chose d’intéressant, de touchant ou d’intrigant. Je comprends pourquoi cet instant précis méritait d’être immortalisé et j’admire l’œil qui a été capable de le repérer dans le désordre de la réalité.

Pourtant, sur les milliers de photos que Vivian Maier a prises de son vivant, elle n’en a pratiquement développée aucune. Charlie Siskel et John Maloof (qui a mis à jour l’œuvre de Vivian Maier complètement par hasard, en achetant à l’aveuglette une malle de négatifs dans une vente aux enchères) consacrent un documentaire à ce personnage mystérieux, auteur d’une œuvre foisonnante mais entièrement posthume.

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Vivian Maier par elle-même. Les autoportraits sont un motif récurrent chez la photographe.

A la recherche de Vivian Maier prend la forme d’une enquête menée par Maloof. En 2007, ce jeune homme de 25 ans achète la fameuse malle de négatifs pour 380 dollars. Il est à la recherche d’iconographie inédite pour un livre qu’il envisage d’écrire sur Chicago. Les négatifs se révèlent peu utiles dans le cadre de ce projet, mais les photos sont réussies, et même belles. Maloof en numérise certaines, puis il les met en ligne sur un blog qui remporte un vif succès. Il essaie naturellement de se renseigner sur l’auteur des photos, une certaine Vivian Maier, qui vient tout juste de mourir. De fil en aiguille, il parvient à mettre la main sur les derniers biens de la vieille dame avant qu’ils soient jetés aux ordures : une tonne d’affaires minutieusement classées parmi lesquelles le jeune homme exhume des milliers de bobines photographiques jamais développées (mais aussi de nombreux films et des enregistrements sonores). Maloof découvre également que Vivian était tout sauf une artiste : c’était une modeste nounou qui a passé sa vie à déambuler de famille en famille pour garder des enfants de la bourgeoisie américaine, et à prendre des photos – énormément de photos – avec son appareil favori, un Rolleiflex bi-objectif éternellement pendu à son cou.

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Le film, qui s’appuie sur des témoignages des familles dans lesquelles Vivian à travaillé, devient rapidement un portrait de cette étrange nanny. Au cœur du documentaire, il y a bien sûr un mystère : cette œuvre photographique majeure, comme sortie des limbes. Mais ce n’est pas tout. Vivian est une sorte de Mary Poppins un peu loufoque : très grande, elle s’habille avec de larges habits d’homme et à la mode désuète des années 20. Lorsqu’elle marche, elle balance ses longs bras comme un soldat qui défile. Cette originale n’a quasiment aucune vie en dehors des enfants qu’elle garde. Elle n’a aucune famille connue. Les hommes lui inspirent un dégout profond. Elle semble avoir peu d’estime pour les riches familles qui l’hébergent. Un jour, sur un coup de tête, elle part pour un tour du monde de plusieurs mois. Elle prend des centaine de photos et puis, à son retour, elle reprend sa vie habituelle. Encore plus bizarre : pure américaine née à New-York, elle va passer sa vie entière à contrefaire l’accent français de sa mère. Obsédée par le secret, elle évite autant que possible de donner son vrai nom aux administrations, aux commerçants, et même à ses patrons (son pseudonyme préféré : « V. Smith »). Vers la fin de sa vie, elle est persuadée que des inconnus l’espionnent en cachette. Elle s’intéresse aux pauvres gens et aux faits divers violents. Parfois, elle part en vadrouille dans son supermarché armée d’un magnétophone à bandes pour interviewer des clients. Elle emmagasine des milliers de coupures de journaux qu’elle traine avec elle d’un foyer à l’autre. Cette masse de paperasse pèse tellement lourd qu’elle fait ployer le sol d’un étage chez l’un de ses derniers employeurs. Un jour, lorsqu’elle doit décliner sa profession pour s’inscrire dans un cours de langue, elle donne cette réponse énigmatique : « je suis une sorte d’espionne. »

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Le métier de nounou est dans tous les cas la couverture idéale pour exercer sa passion pour la photographie : les ballades interminables qu’elle impose aux gamins qu’elle garde sont autant de prétextes pour partir en safari photo dans les rues américaines. Son Rolleiflex permet de prendre des photos discrètemnt car le viseur se trouve sur le dessus. Ce type d’appareil se tient niveau du torse et non des yeux. Il permet de prendre des photos sans en avoir l’air et il produit des images caractéristiques, aux accents subtilement théâtraux car elles sont souvent en légère contre-plongée.

Au fur et à mesure que le film déroule l’étrange histoire de sa vie, Vivian apparaît comme un personnage de plus en plus inquiétant. Un enfant, une fois devenu adulte, se rappelle qu’il devait poireauter des heures dans la rue pendant que sa nanny prenait en photo des mannequins sans tête dans une vitrine. Une autre se rappelle sa visite… d’un abattoir (un endroit certes intéressant pour prendre des photos mais un brin traumatisant pour une enfant de 6 ans). Lorsqu’un des mômes dont elle est responsable est renversé dans la rue (il s’agit d’un accident sans gravité), sa baby-sitter voit surtout dans l’événement une bonne opportunité pour prendre des photos originales…. Drôle de nounou !

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Vivian finit sa vie seule, pauvre, abandonnée de tous, et sans doute un peu folle. Elle a consacré sa vie entière à une œuvre photographique et audiovisuelle cohérente, dans laquelle on retrouve des thématiques récurrentes, des projets parfaitement pensés, une intention artistique évidente – bref, une véritable œuvre –  qu’elle ne s’est pratiquement jamais souciée de diffuser, de montrer, ou de partager avec qui que ce soit… jusqu’à ce que Maloof mette la main dessus. C’est un mystère que le film parvient sans peine à rendre captivant. En allant au cinéma, j’étais pourtant sur mes gardes – je peux même dire que j’étais un peu méfiant – parce que la démarche de Maloof et la figure de Vivian Maier posent de nombreuses questions. Par exemple :

– Qu’est-ce qui distingue un artiste de génie d’un simple amateur ?
– Une œuvre artistique majeure peut-elle être entièrement posthume ?
Quels sont les méandres qui permettent (ou pas) à un artiste d’accéder à la reconnaissance ?

Et, si l’on souhaite s’aventurer sur un terrain plus polémique :

– Comment fabrique-t-on un artiste ?
A-t-on le droit de devenir milliardaire en commercialisant les « affaires » d’une vieille dame un peu folle qui est morte dans la misère ?
Est-il tout à fait éthique de diffuser mondialement une « œuvre » que son auteur semble avoir tout fait pour garder secrète ?

Maloof effleure bien ces questions du doigt mais sans trop s’attarder dessus et en se donnant plutôt le beau rôle du découvreur de talent. J’avoue m’être bien fait prendre : pris par le tourbillon de l’enquête et la découverte du personnage (dont je ne savais à peu près rien), j’ai totalement oublié mes interrogations pendant la durée de la projection. A la recherche de Vivian Maier est un documentaire fascinant, c’est un portrait touchant d’une dame talentueuse et bizarre, un personnage qui aurait parfaitement pu être imaginé par Paul Auster ou Sophie Calle. Le film est un récit à énigme qui appartient à mon genre favori : celui où le mystère demeure intact à la fin de l’histoire.

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Quant à Maloof, s’il a trouvé la poule aux oeufs d’or, il faut également lui reconnaître de véritables talents d’enquêteur, de bonimenteur et de dramaturge, qui lui ont permis de faire amplement fructifier sa découverte : Vivian Maier est maintenant exposée partout dans le monde. On fait des films sur elle, on édite des catalogues de son œuvre, on en tire des cartes postales (« on », c’est à dire John Maloof). Les stars de cinéma et les collectionneurs d’art s’arrachent les tirages limités de Vivian Maier (signés bien sûr… John Maloof). Mais sous les artifices du storytelling, les questions éthiques et esthétiques que pose « l’invention » de l’artiste Vivian Maier persistent. Il y a là de quoi faire un second documentaire, et même de quoi alimenter les futurs essais, enquêtes et analyses, qui ne manqueront pas de fleurir prochainement afin de percer (probablement en vain) le mystère de Vivian Maier (…et de John Maloof ?)

Mise à jour le 22/07/2014 : J’apprends, au hasard d’un tweet qui me conduit sur cet article, que l’histoire est – comme on pouvait s’y attendre – plus compliquée qu’il y parait. Ce n’est absolument pas mentionné dans le documentaire mais Maloof n’est pas le seul à avoir acheté des photos de Maier lors de la vente aux enchères de 2007. Il y a également eu deux autres acheteurs : Ron Slattery et Randy Prow (le second ayant ensuite revendu sa trouvaille au collectionneur Jeffrey Goldstein). Slattery a mis en ligne des photos de Maier avant Maloof. Goldstein vend comme Maloof des tirages de Maier qu’il signe lui-même. Ce volet de l’histoire n’est absolument pas mentionné dans A la recherche de Vivian Maier. Il existe apparemment un autre film (un documentaire tourné pour la BBC) qui se penche sur ces détails supplémentaires… Mais Maloof a refusé d’y participer ! Ces détails occultés rendent presque le film plus passionnant. Ils confirment que ce n’est pas un simple documentaire, mais une pièce appartenant à une machine plus large, qui vise à fabriquer un mythe contemporain, en arrangeant légèrement la réalité si nécessaire.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=ZRKEU2LSxbc?rel=0&w=638]

Les images qui illustrent ce billet sont des autoportraits de Vivian Maier.

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11 réponses à A la recherche de Vivian Maier, de J. Maloof et C. Siskel

  1. Cachou dit :

    Oh, quelle histoire fascinante O_O. Voilà une photographe dont on n’a pas parlé au cours d’histoire de la photo que j’ai suivi (forcément, dans l’option cinéma…). Bon, en même temps, j’avoue avoir oublié les 3/4 des artistes étudiés… Par contre, si tu ne l’as pas encore lu, un livre découvert pour ce cours m’a vraiment marquée: « La chambre claire » de Roland Barthes. Il faudrait que je le relise d’ailleurs, pour voir s’il me parle encore 10 ans après…

    • Nicolas dit :

      Si tu as suivi ce cours d’histoire de la photo il y a 10 ans, c’est normal qu’on ne t’ai pas parlé d’elle : Vivian Maier vient littéralement d’être découverte (première grosse expo en 2011). J’ai entendu son nom pour la première fois il y a moins d’un an et, jusqu’à ce film, je ne connaissais que les très grandes lignes de l’histoire.

      J’ai lu La Chambre claire il y a très longtemps quand j’étais étudiant. Je garde le souvenir d’un très beau livre.

      • Cachou dit :

        Ceci expliquant cela, c’était à l’unif il y a un peu plus d’une dizaine d’années donc ^_^. Je n’ai pas entendu parler de cette découverte, c’est dommage, heureusement que tu es là ;-p. Il faudra que j’attende la sortie DVD du film, sauf miracle, j’aimerais bien voir ça.

  2. Solesli dit :

    La phrase « je suis une sorte d’espionne » m’a trotté dans la tête un moment après le film… je trouve que cette phrase, prise au sérieux, peut donner une idée de pourquoi elle a gardé cette oeuvre à l’écart du public, pourquoi elle n’a pas développé ses négatifs et pourquoi elle n’a jamais révélé à son entourage qu’elle était une artiste : un espion n’existe que dans la mesure où les autres ignorent ce qu’il sait, mais surtout, à condition que les autres ignorent d’abord et avant tout qu’il est un espion. Le secret est la condition sine qua non de son existence et si ce secret est mis en lumière (ou « développé »), alors il n’y a plus d’espion. De ce point de vue là une des grandes énigmes soulevées par le film (pourquoi n’a-t-elle jamais fait connaître son oeuvre de son vivant?) peut cesser d’être une énigme, et relever au contraire d’une vision tout à fait cohérente de son activité…

    • Nicolas dit :

      J’aime bien cette phrase moi aussi. Plus qu’un espion je la vois comme une sorte d’extraterrestre enquêtant sur l’espèce humaine ! Vu sous cet angle, ses photos seraient un travail de documentation plutôt que de l’art, ce que corroborent ses autres manies (collections, classement, coupures de journaux, films, interviews sonores…).

  3. Solesli dit :

    un extraterrestre… en chapeau de feutre! :-)

  4. lian00 dit :

    Très bon article. J’étais intrigué – j’avais croisé ses photos en faisant des recherches sur un tout autre sujet – mais je n’ai pas trop le courage d’aller en salle pour des documentaires. J’aime bien ton analyse sur l’exploitation d’une artiste inconnue qui n’est évidemment pas abordée dans le film.

    Je pense qu’elle est fascinante parce qu’elle fait penser à d’autres artistes « inconnus » comme Gauguin ou Van Gogh révélés vraiment qu’après leur mort. En période de médiatisation à outrance, découvrir une oeuvre entière complètement inconnue avec une vraie force artistique pose des questions sur la notion d’artiste aujourd’hui – en gros, un type connu qui vend ses oeuvres très chères si on en croit les médias – un questionnement loin d’être inutile à une époque d’industrie culturelle. Et puis son apparente « folie » sert le mythe de l’artiste fou sans compter qu’on rejoint la thématique de la contre-culture limite mystère complotiste.

    De toute manière, il est difficile d’aborder son oeuvre dans l’esprit où elle l’a conçu: il faudrait se contenter des photos et encore, ce sont probablement des images intériorisées, la preuve de son passage sur Terre.

    Pour ce qui est des « manques » dans le documentaire, j’imagine que certains protagonistes ont refusé de participer au projet et qu’il y avait risque de procès.

    J’ai fait des photographies avec un appareil du même type – le premier cadeau de mon père à ma mère – mais j’ai laissé tomber assez vite. La photo est assez désolante parce que l’on peut produire beaucoup d’images rapidement et à l’époque je ne pouvais même pas les partager via Facebook. Aujourd’hui, le problème ce serait de trouver des pellicules compatibles. Et c’est vrai que ce genre d’appareil est assez génial parce que les gens ne comprennent pas que l’on est en train de prendre une photo.

    • Nicolas dit :

      Je viens de voir que le film connaissait un succès inattendu en salle. Ca ne m’étonne pas parce que le storytelling est très efficace. Je pense qu’il y a deux façon de voir le film : en spectateur « naïf » (dans ce cas, on a droit à un excellent conte de fées) ou avec un oeil plus critique (et là c’est intéressant aussi de voir « en direct » cette construction post-mortem d’un artiste qui peut rappeller en effet des précédents fameux à la Van Gogh)

      Pour le Rolleiflex, je me rappelle que ma grande soeur en avait un quand j’étais môme à la fin des années 80. Les petits écrans (de smartphone ou autre) qu’on voir partout maintenant n’existaient pas encore et la lucarne au sommet de l’appareil était absolument fascinante. Il existe cette version moderne qui évite le problème des pellicules : http://www.geekalerts.com/digital-rolleiflex-mini-camera/ (Bon, dommage, c’est un simple gadget)

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