L’Univers de carton, de Christopher Miller

Avant de parler du livre de Christopher Miller, je voudrais faire une petite parenthèse personnelle. La biographie de Philip K. Dick par Emmanuel Carrère intitulée Je suis vivant et vous êtes mort est le premier livre dont je garde un réel souvenir en tant que lecteur. Bien entendu, j’avais lu d’autres livres auparavant, mais il s’agissait de lectures ennuyeuses et forcées imposées par l’école. A 16 ans, je suis parti au lycée dans une petite sous-préfecture où il y avait une bibliothèque municipale. Comme j’ai grandi dans un milieu rural, sans librairie à proximité et sans beaucoup de livres à la maison, la découverte de la bibliothèque a été un choc et une révélation : je séchais souvent les cours pour aller trainer entre les étagères et les rayonnages. Pourquoi le livre de Carrère a-t-il été le premier à capter mon attention ? Je ne sais pas. Peut-être à cause du portrait hypnotique de Dick par Robert Crumb qui ornait la couverture de l’édition originale ? Ou alors c’était le titre. Toujours est-il qu’à partir de là, j’ai commencé à lire pour moi, sans y être forcé. J’ai d’abord lu des romans de Dick, et puis toutes sortes d’autres livres, suivant mon propre agenda. Bref, je suis devenu un lecteur.

Bien que ma lecture de Carrère remonte presque 20 ans en arrière, la mythologie dickienne m’a fortement marqué et elle est toujours bien présente dans mon esprit. Je me rappelle encore de Jane, sa sœur jumelle morte à la naissance, du magasin de disques où il bossait étant jeune, des romans mainstream qu’il n’a jamais réussi à vendre, du Yi-King utilisé pour écrire le Maître du haut château, de la « fille aux cheveux noirs », du cambriolage de sa maison pleine de junkies et des délires paranoïaques qui ont suivi, de sa révélation mystique et de l’Exegèse, etc. Tout ces éléments réunis ressemblent un peu au portrait d’un personnage de fiction. Plusieurs écrivains ont d’ailleurs fait de Dick un personnage de roman. Le livre de Carrère a lui-même la réputation d’être très romancé (pour une approche plus solidement ancrée dans le réel, on recommande généralement la biographie de Lawrence Sutin, Invasions divines, que je n’ai pas lu). Et puis Philip K. Dick en personne s’est mis en scène dans Siva sous les traits de son alter-ego, Horselover Fat.

Si je fais cette petite digression c’est pour expliquer pourquoi j’étais particulièrement curieux de me plonger dans L’Univers de carton. Le livre de Christopher Miller est en effet une biographie fleuve de Phoebus K. Dank, un écrivain de SF imaginaire mais très fortement inspiré par Philip K. Dick.

dick

Un extrait de la bande dessinée de R. Crumb consacrée à la révélation mystique de Philip K. Dick. La bd est une parodie de tract évangéliste.

Pour commencer, le plus simple est peut-être de décrire la construction de l’ouvrage (c’est un peu compliqué, alors suivez bien). L’Univers de carton est en fait une encyclopédie de l’oeuvre dankienne rédigée par son plus fervent admirateur, l’universitaire Bill Boswell.

Boswell a écrit chaque entrée l’une après l’autre, en faisant de nombreuses digressions sur sa situation personnelle actuelle. Alors que les entrées se succèdent dans l’ordre alphabétique, on découvre à la fois la relation fusionnelle que Boswell a entretenu avec Dank pendant les 15 dernières années, mais aussi le récit au présent de Boswell – qui vit en ermite depuis l’assassinat mystérieux de Dank. L’encyclopédie est écrite à quatre mains (mais à distance, par le biais de mails) avec Owen Hirt – un écrivain raté, ami de longue date de Dank – qui semble se cacher quelque part en Europe et que Boswell accuse d’avoir tué Dank. Tandis que les textes écrits par Boswell sont dithyrambiques, Hirt écrit les pires horreurs sur l’écrivain décédé qu’il semble détester profondément.

Si l’on se fie au récit de Boswell, Dank vit dans un petit monde bien à lui : la ville de Hemlock, avec son université, son magasin Food Market, et son club d’écrivains ratés (la confrérie des Melvilliens). Le personnage est manifestement calqué sur le véritable Philip K. Dick. Les amateurs reconnaitront sans peine de nombreux clins d’œil souvent moqueurs. Par exemple, Dank s’est (comme Dick) imaginé un alter-ego littéraire, l’écrivain Philip K. Dick, une version de lui-même mais en plus réussi. Dank vient (comme Dick) à douter de la réalité de l’univers qui l’entoure et il est même un temps persuadé d’être un personnage de roman ! Dans la vraie vie, Dick était déjà passablement timbré. Dank joue encore une catégorie au dessus. Je serais bien incapable de dresser en quelques mots un tableau clinique du personnage (le livre est essentiellement une longue succession d’anecdotes relatant les différents coups de folie de Phoebus). Disons que ce dernier est à la fois agoraphobe, paranoïaque, obèse, hypocondriaque, malheureux en amour, passablement idiot, et obsédé par des lubies toutes plus absurdes les unes que les autres (comme fabriquer un détecteur de réalité, fuir la police à bord d’une motocrotte, ou embaucher un acteur pour le remplacer dans les conventions de SF).

Si Dank est timbré, c’est également un auteur de SF prolifique et – à sa manière très particulière – génial. Les oeuvres Dank sont à l’image de leur auteur (c’est-à-dire complètement barrées). Ce n’est pas étonnant puisqu’il s’agit bien souvent d’un écho déformé des événements qui se produisent dans sa vie personnelle. Parmi les thèmes de prédilections de Dank, on peut citer pêle-mêle les altérations des sens (The Future Tense of Ouch : un monde où la douleur met une heure à se manifester), les dystopies absurdes (Appointment Book : une société totalitaire où les gens sont punis s’ils font autre chose que ce qu’indique leur agenda), et bien sûr – thème éminemment dickien – les réalités truquées (Virtually Immortal : grâce à des bases de données constituées de leur vivant, les personnes décédées continuent d’exister sur les forums de discussion après leur mort). Les nombreux résumés des romans et des nouvelles de Dank sont peut-être la partie la plus savoureuse du livre de Miller. Le spectre de ces oeuvres est assez large puisqu’il va du pitch purement débile, à la parodie acerbe de science fiction, jusqu’à la vraie bonne idée de SF (j’aime particulièrement ces deux titres là : Si les nazis avaient gagné la guerre de Sécession et L’Homme qui s’est intenté un procès et est parvenu à un règlement à l’amiable).

L’Univers de carton est au moins autant un portrait de Boswell, le critique et l’universitaire, que de Dank, l’écrivain de SF. Avec Hirt, ils forment un triumvirat d’écrivains ratés : Hirt est un poète médiocre qui n’a jamais rien publié, Boswell (malgré ses aspirations littéraires) est incapable de s’extraire de la microniche universitaire dans laquelle il s’est fourré (les « études dankiennes »), et Dank… disons que Dank est ce qu’il est, c’est-à-dire un écrivain de seconde zone. Ce sont aussi trois parasites : Hirt et Boswell vivent plus ou moins aux crochets de Dank, et Dank semble incapable de vivre sans s’entourer de pique-assiettes dans leur genre, qui lui fournissent un réconfort affectif (et une source d’inspiration tordue pour ses romans).

A un autre niveau, l’un des thèmes centraux du livre est l’intertextualité – les différentes manières dont une œuvre peut en parasiter une autre. Avec ses remarques désagréables, Hirt parasite l’hagiographie rêvée par Boswell ; Boswell est un parasite qui se nourrit de l’oeuvre dankienne ; Dank est un parasite du véritable Dick, etc. Le traducteur du roman, Christophe Claro (qui est également directeur éditorial de l’excellentissime collection Lot 49) s’est permis d’ajouter une couche supplémentaire à ce mille-feuille en rédigeant des notes en bas de page sarcastiques qui sont complètement de son invention.

L’histoire de Boswell (et l’énigme du meurtre de Dank) est un fil rouge important dans le roman, il  empêche le livre de devenir un simple kaléidoscope d’anecdotes amusantes mais finalement dépourvues de sens. Le problème, c’est que les éléments qui font avancer cette intrigue sont bien trop clairsemés. En fait, je pense qu’un lecteur qui lirait uniquement les 150 premières pages et les 150 dernières aurait une vision parfaitement fidèle du roman. On touche là au problème principal de L’Univers de carton : avec ses 600 pages et des poussières, il m’a semblé interminablement long et redondant. Miller pratique un art difficile en littérature : l’humour. J’admets sans peine que le livre m’a fait ricaner plus d’une fois, les parodies de romans SF m’ont fait sourire, les cachoteries de Boswell et le mystérieux meurtre de Dank m’ont maintenu à l’affût d’un retournement final. Mais j’avais également assez peu de temps pour lire ces derniers temps et j’ai bien mis 10 jour pour venir à bout du pavé. Au final, j’ai bien aimé L’Univers de carton mais je suis aussi un peu perplexe, comme si j’avais écouté quelqu’un me raconter pendant 10 jours une interminable plaisanterie. Certes, la chute est bonne. Mais 10 jours ?…

miller carton

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11 réponses à L’Univers de carton, de Christopher Miller

  1. lian00 dit :

    À oui dix jours quand même. J’avoue que la thématique m’a bien plu et je l’avais mis dans ma liste des bouquins à acheter mais dix jours…

    • Nicolas dit :

      Bon, les 10 jours c’est parce que j’ai été particulièrement lent (j’ai surtout lu dans les transports en commun). Mais objectivement, oui, le livre est un peu trop long et du coup je me suis un peu forcé pour le finir. C’est dommage parce qu’à part ça c’est une lecture plutôt sympa.

  2. Cachou dit :

    J’hésite deluis sa sortie. Et tu me fais hésiter encore plus!

    • Nicolas dit :

      C’est un livre très sympa hein, mais ça ne va pas beaucoup plus loin (il n’y a pas de vrai point de vue sur la littérature de sf par exemple, juste des pastiches et des vannes). Vu le nombre de pages, le rapport coût/bénéfices est un peu limité du coup.

  3. Solesli dit :

    La confrérie des Melvilliens… hmm… ça doit donner :-))

  4. Escrocgriffe dit :

    Ca a l’air bien barré en tout cas ^^

  5. Quintezus dit :

    N’ayant lu que trois romans de P.K. Dick, je risque de passer à côté de nombreuses références du livre ?

    • Nicolas dit :

      Oui et non. Il y a énormément de références à Dick mais elles concernent finalement plus sa vie personnelle que ses romans. Par exemple, il s’est passé une chose importante dans la vie de Dick en février-mars 1974. Forcément, il se passe quelque chose de très important pour Dank à la même date. Ce type de clin d’oeil est une gâterie pour le lecteur qui sait le repérer mais ce n’est absolument pas indispensable pour comprendre ou apprécier le livre. Pour cela, le minimum requis me semble être de simplement voir à peu près qui est Philip K. Dick, quel genre de bonhomme c’était, quel genre de livre il écrivait. Si tu as lu 3 romans de lui, c’est ton cas.

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