The Clock, de Christian Marclay

Lorsqu’on travaille dans un endroit comme le Centre Pompidou (ce qui est mon cas), on a la chance d’avoir un accès privilégié à certaines œuvres. Depuis quelques jours, lorsque j’ai un moment de libre – pendant ma pause déjeuner ou bien avant de rentrer chez moi – j’ai pris l’habitude d’aller faire un tour dans l’espace 315 où on peut actuellement visionner The Clock, une installation de Christian Marclay (qui est encore accessible quelques jours, jusqu’au 2 juillet). Il s’agit d’un film d’une durée de 24 heures. Certains spectateurs rentrent dans la salle et s’assoient juste deux minutes, tandis que d’autres restent plusieurs heures devant l’écran. Pour ma part, j’ai pris l’habitude de faire un saut d’une demi-heure ou une heure. The Clock est une expérience presque hypnotique et je n’arrive pas à me lasser de cette petite virée quotidienne qui va bientôt se terminer.

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The Clock, de Christian Marclay

Le film repose sur une unique idée relativement simple :  c’est un très long montage composé exclusivement d’extraits d’autres films. C’est un collage cinématographique ou un « mashup » sur lequel Christian Marclay et son équipe ont travaillé pendant 3 ans. Pendant tout ce temps, les assistants de Marclay ont visionné des milliers de films issus de tous les âges du cinéma afin de repérer des passages où on donne l’heure, ou dans lesquels une horloge ou une montre apparait. Une séquence a été exhumée pour chaque minute qui compose une journée. Marclay a ensuite monté ces extraits dans l’ordre chronologique afin de créer un unique film de 24 heures qui se déroule « en temps réel ».

The Clock est donc un dispositif qui égrène les minutes de la journée comme n’importe quelle horloge, sauf qu’il le fait à travers des extraits de film. Si on se limite à cette description, le film de Marclay a l’air d’une proposition simpliste, presque idiote, comme on en trouve beaucoup dans l’art contemporain. Je pense par exemple à 24h Psycho de Douglas Gordon – une version de Psychose d’Alfred Hitchcock ralentie à environ deux images par seconde afin de faire durer le film une journée entière. Je ne suis pas certain que 24h Psycho soit très intéressant à regarder. Au contraire, The Clock est un film captivant, ce qui est largement dû aux talents de monteur de Marclay.

vlcsnap-2014-06-20-22h01m10s132Christian Marclay, qui est également DJ, pratique l’exercice du mashup depuis plusieurs années (bien avant la popularisation de ce procédé sur Youtube). En 1995, il réalise Telephones, une vidéo d’environ 7 minutes constituée d’extraits de films hollywoodiens où des gens téléphonent. Avec Telephones, on est encore dans l’exercice de style : le montage donne lieu à certains effets burlesques, absurdes ou comiques mais tout cela devient quand même assez vite ennuyeux. Dans The Clock, réalisé 15 ans plus tard en 2010, les extraits s’enchainent (la plupart du temps) de façon tellement naturelle que c’est presque miraculeux. Marclay recourt à tous les artifices possibles afin de réaliser des raccords harmonieux : lien thématique, unité de lieu, insert dissimulant une transition, champ/contre-champ, etc. Parallèlement au montage visuel, Marclay utilise la matière sonore comme une véritable « glue » : la bande son, la musique ou les effets sonores d’un extrait débordent souvent sur le suivant, sans solution de continuité.

vlcsnap-2014-06-20-22h01m35s124D’une certaine manière, The Clock est une longue démonstration de l’effet Koulechov. Dans les années 20, le cinéaste et théoricien du cinéma soviétique Lev Koulejov aurait proposé à ses étudiants de visionner une séquence composée d’un même plan sur un acteur inexpressif regardant hors champ, monté en alternance avec trois contrechamps différent : un bol de soupe, un cadavre et une fillette en train de jouer. Selon la légende, bien que le plan sur l’acteur soit toujours identique, les étudiant auraient été soufflés par sa capacité à jouer une si vaste palette de sentiments (la faim, la tristesse, la joie). L’effet Koulechov est supposé prouver la toute-puissance du montage, le fait que « le simple collage de deux images permet le surgissement d’un lien ou d’un sens, absents des images élémentaires » (Vincent Pinel). Contrairement à ce qu’on pourrait croire a priori, les milliers de séquences assemblées par Marclay ne ressemblent pas à un patchwork dénué de sens, on a sans cesse l’impression que quelque chose est en train de se passer ou va se passer. Les images semblent naturellement aimantées les unes par les autres, comme si elles étaient travaillées de l’intérieur par un besoin puissant de faire sens ou de raconter une histoire – qui ne verra pourtant jamais le jour.

Une tentative de reconstruction a posteriori de l’expérience de Koulechov (les images montées en contrechamp et l’effet produit varient en fonction des sources)

The Clock est également une expérience hautement cinéphilique : au milieu d’un flot de séquences indéterminées, on reconnait parfois des scènes, des décors ou des visages familiers. Certains passages éveillent la nostalgie ou la curiosité du spectateur, ils donnent une terrible envie de découvrir ou de revoir le film dont ils sont issus. C’est d’ailleurs un peu frustrant de ne pas connaitre l’origine des extraits qui sont montrés (il n’y a aucune indication, pas même de copyright : Marclay n’a jamais demandé d’autorisation à personne, les extraits sont bien trop nombreux et il ne s’en serait jamais sorti). [MàJ : Patrick Peccatte me signale dans les commentaires ci-dessous qu’il existe un projet collaboratif de recensement des clips utilisés par Marclay]

vlcsnap-2014-06-20-22h01m30s82Le film de Marclay peut être envisagé comme un hommage à l’histoire du cinéma, comme sa quintessence, mais aussi, inversement, comme une forme d’anti-cinéma ou d’anti-fiction. Les films originaux dont Marclay se saisit sont bizarrement contaminés par la réalité extérieure. Le temps réel qui contraint l’emploi du temps du spectateur pèse également sur celui des personnages à l’écran. Vers 17h30 – l’heure à laquelle je termine souvent de travailler – c’est également l’heure des sorties de bureau à l’écran. Vers 18h00, on prend l’apéro ou on bavarde dans des vernissages. Aux alentours de 19h, on commence à préparer le diner, etc. Il y a certaines heures qui résistent obstinément à cette invasion du réel. A midi par exemple, il n’y a pratiquement personne qui déjeune et, la nuit tombée, les gens ne dorment pas, bien entendu : ils courent dans des ruelles obscures, ils se réveillent en sursaut, ils passent des coups de fil… On peut également noter que les assistants de Marclay n’ont trouvé quasiment aucun extrait de film de Bollywood : dans les films indiens apparemment il n’y a jamais d’horloge, personne n’a de montre et on ne parle pas du temps qui passe…

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Si The Clock est un anti-film c’est également parce que le cinéma est un art de l’ellipse que Marclay s’amuse plus d’une fois à court-circuiter Un exemple : entre 16h25 et 16h30, on peut reconnaitre plusieurs plans issus de L’Argent de poche de François Truffaut. Il s’agit d’une scène qui représente une interrogation orale dans une classe d’écoliers. L’élève Desmouceaux scrute avec inquiétude une horloge qui décompte solennellement les cinq dernières minutes qui le séparent de la fin du cours (il ne connait manifestement pas sa leçon et il est sur le point d’être interrogé). Chez Truffaut, ces cinq minutes sont comprimées sur environ 1m30. Marclay, en comblant les trous dans le montage de Truffaut, restitue à cette séquence sa temporalité « véritable ». La scène initiale perd son efficacité narrative, mais elle gagne en intensité (et peut-être en réalisme), le suspense est plus fort, l’attente est plus longue et l’inquiétude de Desmouceaux est d’autant plus angoissante et contagieuse.

vlcsnap-2014-06-20-22h03m13s84Contrairement à la plupart des mashup, des montages et des détournements, The Clock ne tourne pas en dérision son matériau d’origine (qui aurait le courage de travailler 3 ans sur une plaisanterie d’une durée de 24 heures ?). Le film me rappelle un peu un autre mashup virtuose : Ric Remix de David Vandermeulen. Vandermeulen a écumé les anciens albums de la série de bande-dessinée Ric Hochet à la recherche de toutes les scènes d’action ou de violence, qu’il a remontées dans un nouvel album, un véritable déferlement de coups de poings, de coups de pieds, de coups de couteaux, d’explosions, de fusillades, de chutes et d’étranglements. Il y a une poignée d’afficionados qui ont trouvé le travail de Vandermeulen irrespectueux et sans intérêt (voir les commentaires de cet article par exemple). Je trouve au contraire que Vandermeulen est parvenu a extraire une violence et une puissance visuelle insoupçonnée dans la série dessinée par Tibet qui a plutôt la réputation d’être mollassonne et sans intérêt sur le plan graphique…

Une planche de Ric Remix de Vandermeulen

The Clock est diffusé au Centre Pompidou à Paris, dans l’espace 315, de 11h à 21h, jusqu’au 2 juillet 2014, il partira ensuite pour le Centre Pompidou-Metz. Il faut disposer d’un ticket d’entrée du musée pour accéder au film, qui sera projeté en intégralité (24 heures de projection non stop) et accessible gratuitement à deux occasions dans les jours qui viennent : le 21 (demain, pendant la fête de la musique) et le 2 juillet (pour plus d’infos : voir ici).

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16 réponses à The Clock, de Christian Marclay

  1. Merci pour cette analyse. La reconnaissance des films originaux utilisés par Marclay fait l’objet d’un projet collectif: « Crowdsourcing the Clock » http://theclockmarclay.wikia.com/wiki/Crowdsourcing-The-Clock

  2. Cachou dit :

    Quel projet de dingue! Forcément viennent à l’esprit des passages connus où l’heure intervient (comme dans « Un jour sans fin ») et la question de savoir s’ils sont dedans…

    • Nicolas dit :

      Pour Groundhog day, je t’avoue que je n’aurai pas le courage d’aller vérifier à 6h du matin si on voit bien les fameux chiffres en train de s’afficher sur le radio-réveil avec cette espèce de petite musique country enervante qui retentit….. Mais quelque chose me dit que l’extrait y est :-)

  3. Solesli dit :

    Waouh! Le rêve éveillé de tous les insomniaques! :-))

    • Nicolas dit :

      Oui :-) Plutôt qu’une installation dans un musée (qui est rarement accessible la nuit), il faudrait que ça passe en continu sur une chaine de télé spéciale… En plus Marclay s’est donné du mal pour la partie nocturne : j’ai lu deux ou trois interviews de lui et apparemment les extraits les plus durs à trouver étaient entre 3h et 5h du matin.

      • Cachou dit :

        C’est dommage de ne pas avoir lancé une double projection en journée alors, reprenant en parallèle les mêmes heures du jour et de la nuit (dans des pièces différentes, bien sûr), histoire de ne pas simplement perdre la moitié du travail de l’artiste.

        • Nicolas dit :

          Ça permettrait en effet de satisfaire la curiosité des spectateurs qui ne veulent pas passer la nuit au musée mais je ne pense pas que l’artiste l’autoriserait. Tu raisonnes comme si il s’agissait d’un film de cinéma, alors que c’est une installation d’art contemporain (d’ailleurs le film n’est pas projeté dans une salle de cinéma – alors qu’il y en a plusieurs au Centre Pompidou – mais dans un lieu spécial pensé par Marclay). The Clock c’est d’abord une horloge, littéralement. Le temps à l’écran est aussi le temps du spectateur. Si on projetait le film en décalé, on perdrait une dimension essentielle de l’œuvre et le jeu qui consiste à attraper le film en cours de route ne serait plus aussi drôle !

  4. Moon dit :

    Dans les projets thématiques et jusqu’au boutiste, il y a aussi Logorama, un court métrage d’animation constitué essentiellement de marques… Ce n’est pas à proprement dit un mashup, mais ça rentre dans cette volonté de créer une œuvre atypique à partir d’éléments existants.
    http://www.gamaniak.com/video-5135-logorama-francais.html

  5. lian00 dit :

    Dans « le jour sans fin », c’est pas « I’ve got you, babe » ? Pas country dans mes souvenirs. J’avoue que le concept me plaît bien – et Dieu sait si je ne suis pas « art contemporain » – j’y aurai jeté un oeil si j’avais été parisien.
    En tous les cas, la prochaine fois que je passe à Pompidou, je réclame à voir Tchekhov !

    Pour le Ric Hochet, je suis moins intéressé. Ric et ses amis se font régulièrement assommer dans la lignée des textes de Chandler – où Marlowe passe son temps par terre.

    • Nicolas dit :

      Exact pour le Jour sans fin ! J’avais le vague souvenir d’une musique agaçante et stressante mais c’est la scène qui est comme ça en fait, pas la chanson.

      Le Ric Remix est vraiment délirant et mérite selon moi le coup d’œil. Ca va bien au delà des coups sur la tête, le livre fait une quarantaine de page, il y a des scènes de noyade ou d’accident de voitures qui sont super dynamiques.

      En tout cas si tu passes au Centre, il faut me faire signe oui ! :-D

  6. Escrocgriffe dit :

    Fascinant ! Je vais en septembre à Metz, j’ai hâte de voir ça. Merci pour l’info !

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