Trois films atypiques vus à Cannes

Je l’avoue : mon titre est en partie mensonger puisque sur ces trois films, j’en ai vu un à Paris cette semaine en rattrapage. Ceci étant dit, pour clore définitivement la page cannoise sur ce blog, je souhaitais consacrer un billet à une catégorie de films un peu spéciale. A Cannes (comme partout ailleurs), il y a des films réussis et des films ratés, mais il y a aussi une troisième rubrique particulièrement bien représentée sur la croisette : les œuvres inclassables. Ce sont des films difficiles à juger parce qu’ils ne ressemblent à rien de connu. Ils peuvent être bancals ou étranges, ça ne les empêche pas d’être doués d’un certain charme un peu bizarre. C’est le genre de films qui peut vous séduire, vous marquer, mais que vous vous garderez bien de recommander au premier venu ou même à un ami. Je souhaiterais fixer par écrit les impressions que m’ont inspiré trois de ces films atypiques : Amour fou, de Jessica Haussner, Bird People de Pascal Ferran et White God de Kornél Mundruczó.

bird

Bird People

Amour fou, de Jessica Hausner

Le film de Jessica Hausner est inspiré du suicide du poète Henrich Von Kleist et… c’est une comédie. Au début du XIXe siècle, alors que les idées de la Révolution française se déversent en Autriche, Heinrich est un jeune écrivain romantique qui a une drôle de lubie : las de la vie et des hommes, il a décidé de mettre fin à ses jours. Pour que le geste soit sublime et ne passe pas pour du vulgaire dépit, il ne peut bien entendu s’agir que d’un suicide amoureux commis à deux. Heinrich décide donc de faire le tour de ses connaissances féminines afin de trouver une compagne susceptible d’accomplir le geste fatal avec lui. Après avoir essuyé des refus polis, il parvient à toucher une corde sensible chez Henriette, une jeune femme mariée qui se pense atteinte d’une maladie incurable. Jessica Hausner se moque gentiment de ces deux hurluberlus en opposant aux délires romantiques d’Heinrich une mise en scène parfaitement rationnelle, géométrique et théâtrale, éclairée et cadrée comme un Vermeer. Le film est bercé d’une douce ironie que la réalisatrice assume jusqu’à la conclusion à la fois tragique et totalement absurde de l’histoire.

J’ai beaucoup aimé Amour Fou. Le film m’a rappelé une anecdote qui m’a toujours fasciné et qui concerne un autre romantique : le peintre et poète Dante Gabriel Rossetti. En 1861, Élisabeth, l’épouse de Rossetti, se suicide après avoir donné naissance à un enfant mort-né. Désespéré, Rossetti décide d’abandonner sa vocation de poète. Il enferme le manuscrit de tous ses poèmes dans le cercueil de sa femme pour les vouer à un oubli éternel. Sauf que, quelques années plus tard, Rossetti commence à avoir des remords. Il se dit qu’il a peut-être fait une bêtise et qu’ils n’étaient pas si mal que ça ces poèmes. Il paie donc deux hommes de main qui vont discrètement ouvrir le cercueil et récupérer les textes qui seront bel et bien publiés en 1871 (et qui connaitront même un grand succès). Il y a dans le film de Jessica Hausner, comme dans cette anecdote, un concentré de toute l’âme romantique : un mélange d’aspiration au sublime, de grandiloquence, et en même temps une forme de puérilité, une médiocrité, qui frisent le ridicule.

(Une parenthèse : la bande annonce ne donne pas envie, je sais. C’est le genre de film qui est difficile à vendre en 1 minute 30)

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Bird People, de Pascale Ferran

Rien à voir avec le XIXe siècle : Bird People se déroule presque intégralement dans les environs hypermodernes et mondialisés du luxueux hôtel Hilton de l’aéroport de Roissy – Charles de Gaulle. Le film se divise en deux parties très différentes centrées sur deux personnages : Gary, un riche ingénieur américain qui s’apprête à décoller pour un voyage d’affaire au Moyen Orient, et Audrey (la belle Anaïs Demoustier) qui est femme de ménage pour payer ses études.

Dans la partie consacrée à Gary, le film connait de très légers décrochages vers le fantastique. D’étranges moineaux virevoltent autour des protagonistes. Il y a également une très belle scène de RER où Pascal Ferran navigue d’un passager à l’autre en nous faisant lire dans leurs pensées. Mis à part ces subtiles échappées, ce segment du film est foncièrement réaliste. Sans qu’on sache vraiment pourquoi, Gary est saisi d’un brusque ras-le-bol (« J’ai l’impression de me dissoudre comme un morceau de sucre au fond d’une tasse. ») Il laisse partir son avion vers Dubaï, puis il contacte ses partenaires pour leur expliquer qu’il plaque son boulot. Il appelle ensuite sa femme aux Etats-Unis pour lui dire qu’il la quitte. Il y a une très longue scène de rupture par Skype qui semble durer une nuit entière (ou une journée en fonction du côté de l’Atlantique où l’on se trouve).

Rien ne nous prépare vraiment à ce qui suit (la réalisatrice ne souhaite pas qu’on déflore la surprise, je me garderai donc de rentrer dans les détails). Alors que le récit se focalise sur les gestes précis et répétitifs d’Audrey qui fait le ménage dans la chambre de Gary, le film bascule soudain dans le merveilleux, avec un ton naïf digne d’un Disney. Au virage à 90° dans la vie de Gary, succède un virage semblable dans le récit, à l’opposé du naturalisme de la première partie. Après l’interminable scène de rupture qui a maintenu le spectateur enfermé dans la chambre de Gary pendant de longues minutes, la caméra passe plus d’une demi-heure à s’envoler dans les airs, à virevolter, à suivre les oiseaux, et à observer de loin la valse des habitants de l’aéroport.

Bird People parle de gens dont la vie change brusquement ou qui est comme cassée en deux : Gary, Audrey, mais aussi le réceptionniste de l’hôtel (Roschy Zem) qui est en fait sans domicile fixe et qui vit secrètement dans sa voiture. Le film donne l’impression d’être lui même fracturé. C’est une chose à laquelle j’ai été particulièrement sensible, peut-être parce que dans ma vie personnelle, je cherche à changer de travail (et même de vie) depuis des mois et des mois. Je ne suis évidement pas le seul à être dans ce cas et c’est de ça que parle le film. La plupart des spectateurs considéreront sans doute que Bird People est bizarrement construit, qu’il est trop naïf ou que son absence de conclusion est frustrante. Malgré tout cela, le film m’a beaucoup plu.

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White God, de Kornél Mundruczó

White God est le film que j’ai vu en rattrapage à Paris. Comme dans Bird people, il est question d’hommes et d’animaux. Sauf que cette fois-ci, il ne s’agit plus d’inoffensifs oiseaux mais de gros chiens baveux. Lili est une jeune fille dont les parents sont séparés. Elle est confiée quelques jours à son père en compagnie d’un acolyte bien encombrant : son chien Hagen auquel elle est viscéralement attachée. Exaspéré par l’animal qui risque de lui attirer des ennuis avec les services vétérinaires, le père finit par l’abandonner dans une rue. A partir de là, le film suit en parallèle les péripéties de Lili à la recherche de son chien et les mésaventures de l’animal.

Pendant une grosse moitié du film, Mundruczó revisite les ressorts habituels des films d’animaux façon Jean-Jacques Annaud : l’errance de l’animal livré à lui-même, la rencontre avec des congénères, les méchants maîtres (qui organisent des combats de chien – forcément), le passage à la fourrière, la fuite des animaux captifs… Le film prend ensuite une tournure inattendue, il vire au film d’action canin, au film d’horreur animalier, puis carrément au film catastrophe – tendance post-apocalyptique !

J’ai vu sur Twitter quelqu’un qui disait que White God commençait comme Beethoven 2, se poursuivait comme Jurassic Park et se terminait comme Mars Attacks. J’ajouterais personnellement une touche de The Plague Dog (le beau dessin animé de Martin Rosen sur deux chiens errants) et une pincée de Planète des singes (version 2011) pour l’insurrection finale. Le film à reçu le prix de la sélection Un Certain regard, et la Palm Dog a bien entendue été décernée à Hagen. Contrairement aux deux autres films que j’évoque dans ce billet, je ne sais pas trop quoi penser de White God. Malgré l’invraisemblance de son pitch, le film tient debout, ça ne fait aucun doute, notamment grâce à la mise en scène de Mundruczó, qui filme les 200 chiens présents sur le plateaux comme s’ils étaient 2000, et qui parvient brillamment à faire le grand écart entre des scènes réalistes filmées caméra sur l’épaule et des images iconiques sur musique de blockbuster. Pour moi, ça ressemble quand même un peu trop à un exercice de style. Dans tous les cas, le jusqu’au-boutisme de White God lui vaut largement de figurer dans la palmarès des films les plus atypiques du festival de Cannes 2014.

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6 réponses à Trois films atypiques vus à Cannes

  1. lian00 dit :

    Tu m’as un peu refroidi sur Bird People. Je crois que je vais passer mon tour.

  2. Nicolas dit :

    Noooooon ! C’est un très joli film !

    Bon, je reconnais que c’est à la fois aride comme un film d’auteur français (dans la 1ere partie) et cul-cul comme un téléfilm Disney (dans la 2e partie), il faut être un peu schizo pour aimer. Avant la projection, tout le monde se demandait pourquoi Pascale Ferran (multi-césarisée pour son film précédent) figurait « simplement » dans Un certain regard (la selection reservée au films un peu bizarres, beaucoup moins noble que la compétition). Plus personne ne posait cette question après.

  3. Escrocgriffe dit :

    « Il se dit qu’il a peut-être fait une bêtise et qu’ils n’étaient pas si mal que ça ces poèmes. »

    Hahahaha ^^ Quelle histoire…

    Coïncidence, j’ai vu aujourd’hui « Bird People ». Je m’attendais à m’ennuyer, au lieu de ça j’ai adoré le ton extrêmement bizarre du film, surtout vers la fin… Sinon j’ai beaucoup aimé les peinture de l’artiste japonais qui figurent dans le long-métrage, je les trouve magnifiques !

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