Mommy, de Xavier Dolan

imageSteve est un adolescent hyperactif en proie à de terribles crises de violence à la limite de la démence. Lorsque le film débute, il est expulsé de l’internat où il réside après avoir provoqué un incendie et défiguré l’un de ses camarades. Sa mère, Diane (qui est veuve) doit le recueillir chez elle. « Die » est une Milf qui jure comme une charretière, porte des jeans trop serrés, des talons compensés et des mèches blondes. Sous ses apparences frivoles, c’est une battante qui est prête à tout pour sauver son fils. Alors qu’elle s’efforce de domestiquer ses crises, elle fait la connaissance de Kyla, une voisine timide, ancienne institutrice, devenue bègue suite à un traumatisme inexpliqué. Les deux femmes s’unissent pour sortir Steve du pétrin. L’adolescent, véritable bloc de dynamite, devient à la fois leur sacerdoce et le rayon de soleil dans leur vie.

La première chose qui frappe lorsque les lumières s’éteignent et que la séance de Mommy démarre, c’est le format du film : 1:1, un carré parfait, un format rarissime au cinéma – le format d’un polaroïd ou d’une photo sur Instagram – qui donne l’impression de regarder le film à travers une lorgnette ou un écran de téléphone portable. Il est intéressant de comparer le film de Dolan avec La Chambre bleue qui est tourné dans un format voisin (le plus conventionnel 4/3).  Le film d’Amalric est une succession de vignettes étouffantes, proprettes et étriquées, qui traduisent l’atmosphère pesante du scénario adapté de Simenon. Chez Dolan, la réduction du cadre donne l’impression d’avoir des oeillères, mais également que l’intensité des scènes est multipliée. Chaque séquence est raffinée, concentrée et prête à exploser d’un moment à l’autre – comme le trio de personnages à l’écran.

Ce coup du format d’image c’est un tour de passe-passe typique du jeune réalisateur canadien. Pour moi, en tant que spectateur, il y a un mystère Dolan. Le jeune homme de 25 ans qui enchaine les films au rythme d’un par an depuis 5 ans a recours à des procédés tape-à-l’oeil, des artifices simplistes, des gimmicks répétitifs, ses scripts sont basiques et pourtant, il faut bien l’avouer, ça marche terriblement bien (et de mieux en mieux à chaque nouveau film). Tellement bien que dans Mommy, lorsqu’à deux occasion, Dolan s’autorise un jeu inattendu avec le format d’image qu’il s’est imposé (ce qu’il avait déjà fait dans Tom à la ferme), les spectateurs du Grand théâtre Lumière ont applaudi à tout rompre et cela aux trois projections qui ont eu lieu jeudi dernier…

Même chose avec l’utilisation de morceaux de musique pop. Dolan fait ça depuis ses premiers films. Dans Mommy, il doit y avoir quatre ou cinq scènes clefs où retentissent des hits sirupeux de variété internationale (Dido, Céline Dion, Andrea Boccelli, Oasis, Counting Crows…) et ce n’est jamais lassant. Dans chaque scène, la musique apporte un contrepoint, une couleur ou une nuance différente. Il y a un autre réalisateur qui a l’habitude d’employer la musique pop dans ses films, c’est Tarantino. Chez Tarantino, c’est fait de façon décalée et ironique. Chez Dolan, on a plutôt l’impression d’un adolescent qui s’enferme à double tour dans sa chambre, un casque vissé sur les oreilles pour pousser la musique à fond. On rappelle peut-être trop souvent que Dolan est jeune, mais c’est ça qui est le plus intéressant chez lui : son travail nous permet de deviner tout un pan du cinéma qui nous échappe en grande partie, le cinéma que feraient les 18-25 ans s’ils en avaient les moyens.

Cette explosion pop était particulièrement rafraichissante cette année à Cannes, dans une compétition dominée par les films pesants, intellectuels et théoriques.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=ETPU_kKEf7o?rel=0&w=638]

Mise à jour post-palmarès : Mommy a reçu le prix du jury, ex-æquo avec Adieu au langage de Jean-Luc Godard.

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2 réponses à Mommy, de Xavier Dolan

  1. Cachou dit :

    J’attendais cette critique, contente de voir qu’il ne déçoit toujours pas (même si j’ai déjà été déçue par « Les amours imaginaires », il faudrait que je le revois). Toujours pas vu « Tom à la ferme » (il passe bientôt en art et essais à mon cinéma), j’espère voir celui-ci plus rapidement. Croisons les doigts pour qu’il ait un prix (juste pour qu’il soit programmé ici ^_^).

    Mais donc, oui, Dolan a des manières voyantes mais c’est peut-être l’audace du choc frontal de choses considérées comme de mauvais goût qui fait naître quelque chose de différent, de dynamique, de marquant en fait.

    • Nicolas dit :

      Je n’irais pas jusqu’à parler de mauvais goût parce qu’il y a une certaine élégance dans ce qu’il fait, c’est plus quelque chose de brut et décomplexé qui pourrait être lourdingue mais qui fonctionne bien…

      Je te conseille Tom à la ferme qui est sympa. C’est un thriller. Ce que je trouve bien avec Dolan c’est qu’il s’éloigne de plus en plus des films un peu nombrilistes du début et des questions de genre (intéressantes mais qui peuvent être répétitives à la longue) pour évoluer vers de véritables fictions (d’ailleurs Mommy c’est de la sf à strictement parler, puisque ça se passe dans un canada fictif avec une loi imaginaire sur l’internement des enfants, même si ça n’a pas vraiment d’importance dans le film)

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