Trois hommes antipathiques – à propos de Mr. Turner, Saint Laurent et Winter Sleep

Il y a toujours des thèmes qui finissent par se détacher naturellement des selections cannoises, des films tournés à dix-mille kilomètres de distance qui, comme par magie, traitent de thématiques identiques ou voisines. Cette année, au cours de la première semaine de projection, trois films en compétition m’ont semblé se rejoindre dans la mesure où ils dressent, chacun à leur manière, le portrait d’hommes antipathiques, asociaux ou difficiles à aimer : Mr. Turner de Mike Leigh, Saint Laurent de Bertrand Bonello, et Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan.

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Mr. Turner, de Mike Leigh

Mr. Turner

Le film de Mike Leigh est une biographie du peintre William Turner, un artiste avant-gardiste dont l’oeuvre peinte dans la première moitié du XIXe siècle préfigure le travail à venir des impressionistes. Leigh retrace les vingt-cinq dernières années de la vie du peintre, une période où ses toiles se font de plus en plus abstraites et où Turner devient de plus en plus asocial et solitaire. Si l’artiste participe de temps à autre à quelques mondanités, il est la plupart du temps entouré simplement de sa bonne et de son père qui l’assistent dans son atelier.

Le portrait de Turner par Mike Leigh est tout sauf flatteur. L’acteur Timothy Spall passe 2h29 à grimacer, bougonner, râler, rouler des yeux, grogner et renifler comme un cochon, à traiter sa bonne avec mépris ou à la trousser sur une commode quand l’envie lui prend. A côté de ça, Leigh filme de superbes paysages d’Angleterre où des Pays-bas, avec un Turner juché là, dans un coin, en train de noircir frénétiquement son carnet de croquis. Ces séquences dévoilent une autre facette du personnage : le peintre de la lumière, subjugué par la nature (en particulier le ciel et les paysages marins) mais aussi par les premières manifestations de la révolution industrielle (navires, machines à vapeur, fumée…). Dans une scène incroyable (dont la véracité n’est pas certaine mais qui repose sur certains témoignages de l’époque), Turner se fait ligoter au sommet du mât d’un bateau pour affronter face à face les éléments déchainés. La face positive du personnage se manifeste également dans une romance presque buccolique avec l’hotelière d’une ville balnéaire où Turner finit par mener une double vie paisible.

Le fait de représenter Turner comme un monstre bicéphale – à moitié comme un génie à la sensibilité extrême et à moitié comme un rustre presque animal – est intéressante mais il y a tout de même quelque chose qui cloche là-dedans : soit les paysages sont trop beaux, soit c’est Turner qui est trop laid. A l’issue du film en tout cas, les deux facettes du personnage restent irréconciliables. Turner demeure une énigme et je peux vous dire que ce n’est pas très gratifiant pour un spectateur de passer 2h29 (ou vingt-cinq ans en fonction de la façon dont on envisage les choses) en compagnie d’un individu qui reste au final un parfait inconnu.

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Saint Laurent

J’ai envie d’adresser la même critique au film de Bertrand Bonello qui retrace la vie d’Yves Saint Laurent. Comme Mr. Turner, Saint Laurent est un régal sur le plan plastique, le film s’aventure dans des territoires visuels très différents qui sont tous parfaitement restitués (la blancheur immaculée des ateliers de couture, le climat tendu des discussions entre partenaires financiers, la moiteur des lieux de fête et de débauche, l’obscurité crépusculaire de l’appartement de Saint Laurent à la fin de sa vie….)

On peut difficilement s’empêcher de faire la comparaison entre le film de Bonello et le précédent biopic consacré au couturier, sorti il y a quelques mois à peine. Le Bonello a au moins une qualité : il n’est pas réalisé par Jalil Lespert et les insupportables Pierre Niney et Guillaume Galienne ne font pas partie de la distribution ! Ok, je suis un peu méchant, mais même si on met de côté les sarcasmes, il faut bien avouer que le film de Bonello, outre qu’il est bien meilleur, est également l’exacte antithèse de celui de Lespert. Ce dernier est un biopic tout ce qu’il y a de plus conventionnel, qui enchaine les anecdotes de façon chronologique depuis l’adolescence de Saint Laurent jusqu’à sa mort. Le film de Bonello, lui, est une longue tapisserie, une succession de séquences désordonnées qui, la plupart du temps, ne renvoient pas à des événements frappants, mais développent plutôt des atmosphères, des ambiances,  pour dessiner une sorte de paysage mental.

L’inconvénient de ce type de construction, c’est que le film pourrait durer une heure de plus ou une heure de moins sans être fondamentalement différent. Si on ajoute à ça l’absence de ligne directrice forte et la dimension très elliptique de la narration, on peut dire que ce Saint Laurent n’est pas un film particulièrement accessible si l’on n’est pas déjà familier du couturier. Dans le rôle titre, Gaspard Ulliel livre une performance admirable, pleine de présence, de magnétisme, et qui évite les travers de l’imitation. J’ai cependant eu l’impression de ne pas avoir toutes les cartes en main pour véritablement comprendre ce qui se jouait à l’écran. Les amours d’Yves Saint Laurent, son talent ou son génie, l’entreprise qu’il a créée avec Pierre Berger, ses caprices et ses folies, tout cela m’est largement passé au dessus de la tête. Je ne doute pas une seconde que cette impression de mystère soit précisément l’effet qui est recherché par le réalisateur. Cela ne m’a pas empêché de sortir du film avec l’impression d’avoir passé 2h45 (oui, c’est long) aux côtés d’un enfant gâté insupportable et d’éprouver le même sentiment de frustration que pour le film de Mike Leigh quelques jours plus tôt….

image Winter Sleep

Contrairement au Bonello et au Leigh, Winter Sleep n’est pas un biopic mais une fiction dont le centre de gravité est le personnage de Aydin – un ancien acteur devenu gérant d’un hôtel en Cappadoce, également proriétaire de nombreux biens immobiliers dans la région.

Winter Sleep est sans aucun doute possible le meilleur film turc de 3h15 tourné dans un hotel troglodyte d’Anatolie que j’ai jamais vu. Blague à part, c’est bien l’un des meilleurs films en compétition cette année, mais c’est aussi le genre d’oeuvre qui se mérite et qui nécessite un effort d’adaptation de la part du spectateur. Ceylan prend son temps, il avance à son propre rythme, sans soucis des conventions narratives, au risque de perdre le spectateur dans de longs tunnels de dialogues. J’avoue que je me suis assoupi pas moins de 4 fois durant la première heure ! (mettons ça sur le compte du rythme cannois et pas exclusivement sur celui du film) Passé une période d’acclimatation, lorsque j’ai compris où porter mon attention et une fois que le film a atteint son rythme de croisière, il m’a passionné.

Aydin est un homme d’une soixantaine d’année, il se pique d’être un intellectuel et une belle âme : il ambitionne d’écrire une histoire du théâtre turc, il contribue régulièrement à une obscure revue locale et il n’aime rien de plus que donner des leçons, disserter sur la morale, la religion et la marche du monde. La première partie du film aboutit rapidement à une longue conversation philosophique sur le bien et le mal entre Aydin, sa femme Nihal et sa soeur Nicla qui vivent avec lui. Alors que les deux femmes ont un point de vue plutôt compassionnel, Aydin se fait le défenseur d’une morale intransigeante. La suite du film sera largement consacrée à démonter les poses du personnage et à mettre en lambeau ses beaux discours. Au fur et à mesure que le film progresse, l’hiver tombe et la neige recouvre les superbes paysages environnant l’hôtel (j’aime beaucoup la formule de Deborah Young du Hollywood Reporter qui dit que le paysage tient un tel rôle chez Ceylan qu’il mériterait d’avoir un agent). Avec l’arrivée de l’hiver, les tensions entre les différents personnages remontent graduellement à la surface. Aydin apparait peu à peu comme un homme intelligent certes mais aussi égoïste, parvenu, arrogant, capricieux et mesquin. Il aura droit à ses quatre vérités de la part de quasiment tous les autres protagonistes du film, qui ne sont pas blanc bleu non plus : le locataire misérable d’Aydin est également plein de morgue et de fierté déplacée, la jeune épouse d’Aydin est assoifée d’actions caritatives mais elle cherche surtout à fuir sa solitude, le petit instituteur timoré devient trop bavard lorsqu’il abuse de l’alcool, etc., etc.

Le travail de Ceylan dans Winter Sleep se distingue de celui de Bonello et de Leigh parce qu’il n’a pas recours à l’artifice trop facile qui consiste à laisser les motivations de ses personnages inexpliquées ou obscures. Ceylan a un don pour ausculter les âmes et dresser des portraits sans concessions de ses personnages, en débusquant chez eux les traces de médiocrité les plus infimes, mais sans les priver pour autant de leur grâce ou de leur charme. Pour ce faire, le réalisateur s’appuie sur de longues séquence dialoguées, parfaitement écrites et à la mise-en-scène impeccable. J’ai beaucoup aimé le film et je ne suis pas le seul : certains critiques évoquent carrément Tchekhov ou Bergman. On peut prédire sans prendre trop de risque que Winter Sleep recevra un prix à Cannes cette année : prix du scénario (écrit à quatre mains par Ceylan et sa femme Ebru) ou prix d’interprétation pour Haluk Bilginer (qui joue le rôle d’Aydin), une palme d’or n’est pas exclue.

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Mise à jour post-palmarès : Timothy Spall a reçu le prix d’interprétation masculine pour Mr. Turner, et Winter Sleep a reçu la palme d’or

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3 réponses à Trois hommes antipathiques – à propos de Mr. Turner, Saint Laurent et Winter Sleep

  1. lian00 dit :

    Hum, ça m’a l’air bien hard tout cela.

    • Nicolas dit :

      C’est sûr que Cannes c’est le festival du cinéma intellectuel hardcore. j’aime bien me plonger dans ce genre de film mais c’est physiquement éprouvant. Je ne rigole pas ! Au bout d’une dizaine de films de ce genre, c’est difficile de ne pas piquer du nez rapidement quand les lumières s’éteignent dans la salle !

      • lian00 dit :

        C’est comme ça que je loupe au cinéma des films que je trouve passionnants sur mon écran de télé. J’ai une trouille terrible de m’ennuyer dans une salle.

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