La Chambre bleue, de Mathieu Amalric

La « chambre bleue », c’est celle d’un petit hôtel de province où Julien Gahyde (Mathieu Amalric) a l’habitude de retrouver sa maitresse Esther. Dès les premières minutes du film où un baiser un peu trop fougueux vient faire couler une goutte de sang rouge sur des draps d’un blanc immaculé, le spectateur comprend qu’un drame va se nouer dans cette pièce… Le film d’Amalric est adapté d’un roman de Simenon. Si son intrigue est classique (voire même basique), sa facture est particulièrement soignée. La Chambre bleue est composée comme une mosaïque d’instants, un puzzle qui se livrerait peu à peu au spectateur mais dont une pièce centrale resterait jusqu’au bout manquante.

Le film est constitué d’une série d’allers-retours dans le temps qui voient se succéder des atmosphères très différentes : l’ambiance érotique, onirique et presque surréaliste de la chambre bleue, la vie quotidienne de la famille Gahyde, l’univers plus prosaïque et inquiétant de la justice avec le bureau du juge qui auditionne Julien suite au drame dont le spectateur va peu à peu cerner les contours.

Blutch, l’auteur de bd qui a dessiné l’affiche du film, fait également une brève apparition dans le rôle d’un expert psychiatre. Si La Chambre bleue était une bande dessinée, elle serait construite sans aucun doute possible suivant le principe du « gaufrier » (une grille homogène où les cases sont réparties de façon régulière et presque monotone). Le film est bref (1h15) et comme ramassé sur lui même. Il est tourné au format 4/3 (un format presque carré). Le montage enchaîne des plans minutieusement composés et photographiés. La durée de ces plans est presque systématiquement comprise entre 2 et 5 secondes – leur écoulement est aussi régulier que le tic-tac d’une montre suisse.

La grande force d’Amalric – en tant que metteur en scène mais également comme comédien – c’est d’introduire dans cette mécanique parfaitement huilée un léger dérèglement, un élément de doute ou d’incertitude qui ne quittera pas le spectateur, même à l’issue de la projection : des ellipses occultent les moments décisifs de l’intrigue et les différentes versions des faits qui nous sont présentées (à travers l’audition de Julien ou celle des témoins, dans les rapports de la police et les images à l’écran) semblent toutes en léger décalage l’une avec l’autre. Enfin Amalric, dans le rôle de Julien, compose un personnage ambigu, taiseux, dont les motivations, les responsabilités et le rôle exact (est-il coupable ? victime ? complice ?) resteront définitivement un mystère.

Le méticuleux travail d’artisan qu’ont produit Amalric, son directeur photo Christophe Beaucarne et son chef monteur François Gédigier force l’admiration. Leur travail à la fois millimétré et étouffant traduit à merveille l’atmosphère pesante des récits de Simenon. Mais il y a également dans ce travail d’orfèvre quelque chose qui ne m’a pas pleinement convaincu. D’abord, on a un tout petit peu de mal à croire à 100% à cette histoire d’amants diaboliques surgie tout droit des années 50 mais transposée dans un cadre contemporain. D’autre part, si le film est une pépite visuelle et narrative, il parvient difficilement à dépasser le statut de simple exercice de style, de film de pure mise-en-scène. Ca n’empêche pas La Chambre bleue d’être un beau film et un délicieux objet cinématographique.

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2 réponses à La Chambre bleue, de Mathieu Amalric

  1. lian00 dit :

    Je risque fort de le zapper: le précédent Almaric – fort apprécié par la critique « Tournée »- je l’ai vu quelques semaines après avoir revisionné *Meurtre d’un bookmaker chinois* de Cassavetes et j’ai été pendant tout le film légèrement mal à l’aise dans la comparaison. Peut-être quand il passera à la télé mais les critiques ne semblent pas aussi enthousiastes.

    • Nicolas dit :

      J’ai pas beaucoup apprécié Tournée non plus. Là ça n’a vraiment absolument rien à voir. Le découpage et le montage aux petits oignons m’ont vraiment fait penser à une bande dessinée. Cet aspect là pourrait te plaire…

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