« Cheese Monkeys » et « Go » de Chip Kidd

Si vous lisez des livres en anglais ou si, par simple curiosité, vous vous êtes déjà aventurés dans le rayon VO de votre librairie favorite, il y a une chose qui vous a peut-être frappé. Je vais prendre un exemple au hasard. Voici l’édition originale de la Méga-anthologie d’histoires effroyables publiée par Mc Sweeney’s aux États-Unis, avec en vis-à-vis la couverture de l’édition française chez Gallimard :

thrillingEn France, la littérature « sérieuse » a un étendard : la couverture blanche de la NRF. Dès qu’on s’éloigne de ce canon indétrônable, on sombre vite dans le mauvais goût ou la banalité. Dans le meilleur des cas, le dessin de couverture peut être confié à un illustrateur de talent, mais il est rare que les romans soient conçus comme de véritables objets, avec toute l’attention que cela suppose à l’habillage, la typographie, la mise en page, le grammage du papier, etc. Les quelques exceptions à cette règle sont souvent le fait de petits éditeurs qui ont un besoin vital de se démarquer. En Amérique au contraire, les couvertures de livres sont aussi soignées que les pochettes de disques. Designer de livre est un véritable métier et le plus connu d’entre eux s’appelle Chip Kidd. Même si vous n’avez pas de livres de Chip Kidd dans votre bibliothèque, il y a au moins une de ses couvertures que vous connaissez forcément parce qu’elle a acquis le statut de véritable icône pop : la célèbre silhouette de dinosaure qui orne Jurassic Park. Kidd est également éditeur, scénariste de bande dessinée et écrivain à ses heures perdues. Cheese Monkeys est son premier roman. Quelqu’un d’aussi doué pour habiller les livres fait-il preuve d’un talent comparable lorsqu’il s’agit d’en écrire ?

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Quelques couvertures de livres signées Chip Kidd

Cheese Monkeys est largement inspiré de la première année que son auteur a passé à l’Université d’État de Pennsylvanie où il a découvert le graphisme. Le narrateur, qui n’est jamais nommé mais qui reçoit le sobriquet de « Joyeux » au milieu du livre, vient de s’inscrire sans trop de conviction en licence d’arts plastiques à l’université. Les premières pages enchaînent les péripéties habituelles dont regorgent les campus novels : la séparation avec la famille, la cohabitation dans les dortoirs, les inscriptions aux cours, les premières cuites et les amitiés naissantes entre camarades de classe. Joyeux fait rapidement la connaissance d’Himillssy, une jeune artiste délurée, punk avant l’heure, qui initie son ami provincial aux subtilités de l’art contemporain (le livre se déroule dans les années 50).

Le roman décolle véritablement au bout d’une centaine de pages avec l’arrivée du second semestre et l’entrée en scène d’un personnage mémorable : le professeur Winter Sorbeck qui enseigne « l’art commercial » – autrement dit, le graphisme. Sorbeck est un personnage truculent, une sorte de croisement invraisemblable entre le Joker de Batman et le personnage de Robin Williams dans Le Cercle des poètes disparus. Il tient d’avantage du moine zen (le genre qui donne de violents coups de bâtons sur la tête de ses disciples) que du professeur d’université. Ses cours sont truffés d’aphorismes cinglants (sa devise favorite est une parodie de Nietzsche : « good is dead ») et ses méthodes d’enseignement sont pour le moins radicales. L’un des exercices qu’il donne à ses élèves consiste par exemple à concevoir un panneau pour un auto-stoppeur. Après avoir laissé les étudiants réfléchir quelques instants, il réquisitionne un bus scolaire puis il abandonne la petite troupe à plusieurs kilomètres de l’université, en rase campagne et dans un froid glacial :

Levez la main, qui va abandonner son idée initiale ? […] Je parie que là-bas, dans notre petite salle de classe presque chauffée, vous cherchiez à faire un joli carton. Mais là, maintenant, le graphisme n’a pas besoin d’être joli. Il faut simplement qu’il vous évite d’avoir des engelures.

La découverte du graphisme, de sa puissance secrète et de son omniprésence dans la vie de tous les jours, est une véritable révélation pour Joyeux. Sorbeck devient peu à peu son idole, usurpant la place de modèle occupée jusque là par Himillssy. Lorsqu’on arrive dans les dernières pages du livre, la relation entre les trois personnages – quasiment un triangle amoureux – est sur le point d’exploser. C’est là que Kidd prend un virage incompréhensible : plutôt que de conclure en beauté les pistes narratives qu’il a lui même ouvertes, il précipite tous ses personnages dans un rush endiablé afin de rendre dans les temps leur exercice de fin d’année. Kidd multiplie les mots en majuscule, les italiques, les points de suspension. Dans l’édition originale, cela donnait sans doute lieu à toutes sortes de jeux graphiques et typographiques mais dans la traduction française, où ils sont passés à la trappe, on a juste l’impression que l’auteur abandonne toute ambition littéraire. Après cette cavalcade frénétique, le roman s’achève d’une façon particulièrement abrupte.

Cheese Monkeys est un livre énervant. Il n’est pas complètement raté, loin de là, mais on ne peut pas dire que ce soit une réussite non plus. C’est particulièrement agaçant parce qu’on a l’impression qu’une pichenette aurait suffit pour redresser la barre. Les passages consacrés au graphisme qui entrecoupent le récit comptent parmi les plus intéressants, mais ces idées ne sont pas assez fouillées pour qu’on puisse considérer le livre comme un manifeste sur le graphisme déguisé en roman. Quant à la partie purement romanesque, elle souffre de plusieurs défauts, dont cette fin bâclée et un style un peu pesant à la longue (Kidd a tendance à abuser des adjectifs, des métaphores fleuries et des apartés sarcastiques).

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L’édition originale du livre est dotée d’une mise en page fantaisiste et de toutes sortes de trouvailles graphiques (une jaquette amovible qui révèle un rébus dessiné par Chris Ware, des messages secret cachés dans la tranche du livre, etc.)

Il existe une suite de Cheese Monkeys intitulée The Learners (le livre n’a pas été traduit en français). J’ai presque envie de me plonger dans ce second volume pour voir si l’auteur a réussi à racheter son premier essai en demi-teinte. Je ne le ferai probablement jamais. En revanche, pour ne pas rester sur une note négative, il y a un autre ouvrage de Kidd que j’ai beaucoup aimé et dont je voudrais dire un mot car il constitue un prolongement intéressant du roman.

GO est un manuel de graphisme, un véritable manuel mais destiné aux enfants (la quatrième de couverture dit 10 ans mais je pense qu’il vaut mieux être un peu plus grand). La filiation avec Cheese Monkeys est évidente : on retrouve certains passages quasiment identiques venus tout droit des cours de Sorbeck et l’un des exercices que propose Kidd à ses jeunes lecteurs figure également dans le roman. Même s’il a été publié plus de dix ans après, on sent que GO était déjà en germe dans Cheese Monkeys. C’était peut-être par là que Kidd aurait dû commencer.

GO, de Chipp Kidd

On ne peut pas en douter : GO est bien l’œuvre de Chip Kidd. On retrouve sa patte caractéristique non seulement dans le design du livre, mais également dans certains partis-pris : la quasi totalité des images d’illustration sont des couvertures de livres par exemple. L’ouvrage fait également la part belle aux procédés que Kidd affectionne dans son propre travail, comme le jeu avec la typographie, les rapports d’échelle, ou les effets de juxtaposition et de contraste entre deux images.

GO est un excellent ouvrage et, à ma connaissance, il est unique en son genre. Je ne connais pas d’autre exemple de livre sur le design qui s’adresse aux enfants et qui explique de façon simple deux ou trois choses sur le pouvoir des images qui sont loin d’être triviales :

Le graphisme nécessite votre participation volontaire, même si c’est de façon inconsciente. Le graphisme consiste à envoyer des messages directement dans votre cerveau. C’est une expérience cérébrale, pas physique […] Comment ça marche ? Grâce à des éléments visuels et typographiques qui, une fois combinés de façon appropriée, peuvent littéralement vous pousser à faire quelque chose.

Comme le dit Winter Sorbeck dans un style plus grandiloquent :

Le graphisme, si vous l’employez à bon escient, est un pouvoir, celui de transmettre des idées qui changent tout. Celui de détruire une race entière ou d’empêcher une nation de sombrer dans le désespoir. Au cours de ce siècle, l’Allemagne a choisi la première option avec la croix gammée, et l’Amérique a opté pour la seconde, avec Mickey Mouse et Superman !

GO est sorti en 2013, il n’est pas encore traduit en français mais à mon avis, ça ne saurait tarder. Cheese Monkeys est disponible en poche chez Points Seuil. Sans doute pour confirmer ce que je disais au début de ce billet, la couverture est hideuse et sans réel rapport avec le contenu du livre.

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La couverture du livre en édition de poche. La citation de Bret Easton Ellis est particulièrement idiote. A part deux ou trois référence à l’histoire de l’art, il est impossible de deviner quand se déroule l’histoire !

CITRIQ

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3 réponses à « Cheese Monkeys » et « Go » de Chip Kidd

  1. lian00 dit :

    Excellent billet. La problématique de l’image figurative ou avec sens dans l’histoire culturelle française est un long combat qui ne sera évacué que lorsqu’une collection « révolutionnaire » publiera des grands auteurs avec une vraie maquette de couverture. J’ai l’impression que cet aspect n’a été abordé que dans les années 70/80 avec des éditeurs genre Humanoïdes Associés et assimilés – Néo par exemple – qui n’avaient pas peur du graphisme (cf aussi les livres pour enfants). En France, l’image c’est « caca », surtout si on peut la comprendre. Ça pourrait expliquer pourquoi l’Art français semble à la peine … ainsi que sa littérature :-) À renier des pans entiers de création pour des raisons purement élitistes, on finit par se tirer une balle dans le ventre.

    La citation de Winter Sorbeck est intéressante mais on peut aussi imaginer aujourd’hui qu’aussi bien Mickey que Superman sont des symboles déprimants d’une culture basée sur l’argent et les grandes sociétés de consommation. Au moins, la croix gammée annonçait la couleur: « on va vous casser la gueule ». Les logos de McDo et Monsanto sont peut-être plus jolis mais ils nous annoncent quoi ?

    • Nicolas dit :

      Il y a tout de même des gens qui ont fait un travail intéressant sur le livre en France. Je pense à Robial ou à Menu par exemple. Il y a un an, j’avais également assisté au Centre Pompidou à une retrospective du travail du graphiste Pierre Faucheux, qui a conçu des milliers de couvertures pour le Livre de poche (il s’agit souvent de collages dans un esprit proche du surréalisme) Personnellement j’avais trouvé ça assez moche et daté mais c’était tout de même intéressant !

      Je ne sais pas si les gens de l’écrit sont allergiques aux images mais j’ai l’impression que ce qui bride beaucoup les éditeurs c’est l’idée de collection. Les couvertures de Chip Kidd sont toutes uniques, elles sont parfaitement adaptées à leur sujet parce qu’elles n’ont pas à se mouler dans la charte graphique contraignante d’une collection identifiée……

      Pour la citation du personnage de Winter Sorbeck, j’ai un peu hésité à la mettre. Je cherchais une phrase sur le pouvoir du design et c’était la plus appropriée. On a l’impression que c’est du chauvinisme mais en fait le personnage est surtout emporté dans son élan (l’idée à retenir c’est surtout que le design peut être une arme de combat massive). Il se fait vite contredire dans les pages qui suivent à propos de Superman et Mickey.

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