Les figurines égocentriques de Tomoaki Suzuki

Le Centre d’arts plastiques contemporains de Bordeaux (CAPC) expose en ce moment les sculptures de Tomoaki Suzuki. D’origine japonaise, Suzuki travaille aujourd’hui à Londres. Il sculpte dans du bois de Tilleul des personnages à la fois minuscules et extrêmement réalistes. Lorsqu’on voit des photos de ses œuvres sans indication d’échelle, il est difficile de deviner que celles-ci mesurent seulement  40 à 60 centimètres de haut.

Des visiteurs de l’exposition ToMoaKi SuZuKi au CAPC de Bordeaux (photo : Arthur Péquin)

A première vue, le travail de Suzuki peut rappeler celui de Ron Mueck, un autre londonien qui a souvent été exposé en France, notamment à la fondation Cartier. Comme Suzuki, Mueck représente uniquement des personnages. On retrouve chez lui la même volonté de réalisme, le même jeu avec les rapports d’échelle, la même virtuosité technique. Mais en fait, cette ressemblance est superficielle car les partis pris des deux artistes sont extrêmement différents.

Les sculptures de Tomoaki Suzuki

D’abord, les œuvres de Mueck présentent d’avantage de variations : les personnages sont parfois minuscules mais d’autres fois gigantesques, ils peuvent être habillés ou complètement nus, leurs postures sont toutes différentes (et elles expriment souvent une certaine anxiété). Ensuite, les deux artistes instaurent avec le spectateur un rapport très différent. Les sculptures de Ron Mueck suscitent un sentiment d’intimité un peu embarrassé, on tourne autour d’elles sans savoir vraiment où poser les yeux et elles imposent un respect presque religieux (d’ailleurs l’une des séries les plus récentes de Mueck est une réinterprétation de l’imagerie religieuse – crucifixion, pietà, etc. – à travers des personnages contemporains).

Des sculptures de Ron Mueck

A l’inverse de Ron Mueck, Tomoaki Suzuki n’utilise jamais de socle, ses figurines sont posées à même le sol et les visiteurs ont spontanément le réflexe de s’agenouiller, voire même de s’allonger, pour se mettre au niveau des sculptures qui ont la taille d’une poupée. Il est difficile de résister à l’envie de prendre des photos et, lorsque j’ai visité l’exposition du CAPC dimanche dernier, la quasi-totalité des visiteurs étaient assis par terre, en train de  prendre des clichés avec leurs téléphones portables.

visiteurs

Des visiteurs de l’exposition de Tomoaki Suzuki au CAPC en train de photographier les œuvres

Les personnages de Suzuki ressemblent aux habitants branchés des mégalopoles contemporaines. Leurs positions figées, un peu prétentieuses, font inévitablement penser aux selfies qu’on trouve sur les forums de mode ou aux photos des blogs de street style qui s’inspirent du Sartorialist (The Sartorialist est un blog extrêmement populaire lancé en 2005 et qui est composé uniquement de photos de gens bien habillés prises dans la rue par Scott Schuman).

Quelques images prises au hasard sur The Sartorialist et les topics « What are you wearing today » des forums Superfuture et Styleforum

Les sculptures de Suzuki sont belles, élégantes, délicates. Mais il me semble que leur qualité principale réside dans leur capacité à simuler et à reproduire cette forme de narcissisme, ce fétichisme du look, qui s’est développé sur le Web ces dernières années – non seulement en reprenant l’imagerie instaurée par le Sartorialist mais en éveillant également chez les visiteurs le même type de pulsions photographiques – et cela grâce à un dispositif qui, sur le plan technique, relève uniquement de la sculpture traditionnelle sur bois.

capc2 capc1capcToMoaKi SuZuKi au CAPC – musée d’art contemporain de Bordeaux, du 4 avril au 1er juin 2014

Bonus : Le bel album photo d’Arthur Péquin sur l’exposition

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2 réponses à Les figurines égocentriques de Tomoaki Suzuki

  1. lian00 dit :

    Je crois que je préfère le travail de Mueck qui cherche quelque chose de plus viscéral il me semble.

    • Nicolas dit :

      C’est sûr qu’il y a quelque chose de plus authentique et plus touchant chez Mueck. Finalement, ce que propose Suzuki ce sont des petites poupées lookées et arty, des sortes de Barbie et Ken pour hipsters, mais j’ai quand même beaucoup aimé l’effet que l’expo produisait chez les spectateurs : tout ce monde, assis, accroupis, ou même rampant, en train de prendre des photos…. j’ai passé autant de temps à observer les visiteurs que les œuvres !

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