Le Monde englouti, de J.G. Ballard

Dans Le Monde englouti, le réchauffement climatique a abouti à une canicule permanente. Le niveau des eaux a monté et l’Europe entière est désormais submergée. Seuls les plus hauts sommets des gratte-ciels émergent des flots, recouverts d’une dense végétation tropicale habitée par des iguanes géants. Robert Kerans est biologiste, il est membre d’une station scientifique escortée par un détachement de militaires chargés de retrouver des rescapés et de les conduire vers le pôle nord, la dernière zone habitable par l’humanité. Lorsque le livre débute, la chaleur commence à devenir insoutenable et la lagune où les protagonistes ont élu domicile est menacée par des pluies torrentielles.

Certains militaires perdent la raison. L’un des hommes est saisi d’une crise de démence et s’enfuit vers le sud calciné où il n’a aucune chance de survivre. Alors que l’armée s’apprête à lever le camp, Kerans, son collègue le Dr Bodkin et leur amie, la belle Béatrice Dahl, décident de rester tous les trois sur la lagune à laquelle ils sont attachés, tout en sachant qu’ils mettent leur vie en danger. Peu de temps après le départ de l’armée, une horde de pirates débarque, des fous dangereux conduits par le sadique Strangman qui compte mettre à sac les derniers vestiges de la civilisation…

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L’Europe après la pluie II, de Max Ernst (1942)

[Petit avertissement : j’évoque la fin du livre dans ce billet]

J’ai lu Le Monde englouti il y a plus d’un mois à présent. J’ai eu vraiment trop de choses à penser ou à faire ces derniers temps et je n’ai pas pu me consacrer à ce billet avant aujourd’hui. Je n’écrivais déjà pas beaucoup avant, j’espère que ce blog va progressivement retrouver un rythme de croisière un peu plus soutenu ! Quoi qu’il en soit, le livre se trouve maintenant dans une zone instable : le texte que j’ai lu et celui que ma mémoire réinvente commencent à se mélanger. Je ne suis pas certain de fournir un compte-rendu parfaitement fidèle du roman de Ballard, mais il peut tout de même être intéressant de voir ce qui résiste au temps dans la lecture d’un livre…

Le Monde Englouti est le deuxième roman de Ballard mais le premier à être pleinement assumé par l’écrivain. Le Vent de nulle part, son précédent opus, tenait d’avantage du galop d’essai. Comme son prédécesseur, Le Monde englouti prend pour point de départ une catastrophe planétaire, mais si l’on essaie de rattacher le livre à une thématique connue de la science-fiction, on pourrait tout autant évoquer les voyages dans le temps que les romans catastrophe. En effet, les ruines tropicales que dépeint longuement Ballard dans d’interminables descriptions baroques ne sont pas simplement submergées par les flots. La faune, la flore, le climat, la planète toute entière, semblent régresser, revenir en arrière dans le temps, jusqu’à la lointaine ère triasique. Le trio de personnages principaux est emporté dans ce mouvement. Chacun l’accepte à sa manière. Leurs tempéraments sont contaminés par la torpeur du climat, ils font également des rêves étranges, peuplés de bêtes préhistoriques menaçantes et rythmés par la pulsation entêtante d’un soleil brûlant. Bodkin émet l’hypothèse que leurs organismes sont en train de se synchroniser avec l’environnement, et que leur psychisme accomplit le même voyage intérieur vers l’origine du temps que le reste de la planète.

Le Monde englouti reste un roman catastrophe, mais la catastrophe n’est pas celle qu’on imagine a priori : ce n’est pas la montée des eaux et de la température. Il s’agit de données qui sont considérées comme acquises, inéluctables et acceptées comme telles par les personnages principaux. La véritable catastrophe c’est plutôt l’intrusion de Strangman et de sa bande de sauvages dans ce petit monde en vase clos. Pour pouvoir piller à leur guise la ville submergée, les pirates obstruent le lagon et mettent en marche d’immenses pompes. Le niveau de l’eau baisse peu à peu, mettant à jour le paysage de cauchemar recouvert par les flots et la végétation luxuriante : la ville de Londres qui se cachait sous la lagune est devenue une ruine malsaine, rouillée et tordue, boueuse, puante et dévastée. Paradoxalement, l’apparition (ou la réapparition) de la ville engloutie, le retour de la civilisation sous cette forme décharnée, est la véritable catastrophe au cœur du roman – une catastrophe à l’intérieur d’une catastrophe.

Il devient clair à partir de ce moment que la seule issue pour Kerans est de fuir vers le sud, en direction du soleil. Du point de vue objectif, l’attirance hypnotique de Kerans pour le sud est suicidaire, mais c’est peut-être la seule façon de s’accomplir pleinement dans ce monde nouveau qui s’est substitué à l’ancien. Ballard raconte que lorsqu’il a rendu le manuscrit du roman à son éditeur américain, celui-ci lui a demandé pourquoi il n’avait pas opté pour un happy end puisque cela ne tenait qu’à un mot à la fin du livre (envoyer Kerans vers le nord plutôt que vers le sud). Ballard lui a répondu que la conclusion du livre était précisément une fin heureuse à ses yeux ! Dans une interview de 1975, l’écrivain s’explique un peu plus longuement, en inscrivant le livre dans une trilogie du changement

Les transformations géophysiques dans Le Monde Englouti, Sécheresse et La Forêt de cristal sont des changements positifs et bénéfiques. Le propos de ces livres, c’est que ces changements nous permettent de nous accomplir sur le plan psychologique. C’est pour ça, qu’il ne s’agit pas du tout de romans catastrophe […] D’ordinaire, dans les romans catastrophe, tout le monde fuit dans les collines, ou bien on s’enfuit des collines, peu importe. Il fait très froid et tout le monde met des manteaux épais, etc. J’ai eu recours à la forme du roman catastrophe parce que je voulais délibérément inverser ce schéma – c’est tout l’objet de mes premiers livres. Le héros, pour des raisons psychologiques qui lui sont propres, embrasse pleinement les transformations qui ont lieu. […] J’ai eu recours à ces transformation externes du paysage pour refléter la transformation interne, psychologique, des personnages. C’est tout l’objet de ces livres : ce sont des récits de transformation plutôt que de catastrophe.1.

Joe Bousquet dans sa chambre

Les paroles de Ballard et sa philosophie me rappellent de façon lointaine celles de Joe Bousquet, un écrivain français né dans l’Aude en 1897. Bousquet était un adolescent impétueux, un jeune homme impulsif, fils de bonne famille et toxicomane. Quand la guerre éclate en 1914, il se précipite sur le champ de bataille. Après avoir été blessé une première fois, il retourne à nouveau au combat la tête la première. Cette fois-ci, il est blessé aux vertèbres par un obus et il devient paraplégique. Il ne quittera plus jamais son lit et sa chambre à Carcassonne où, recouvert d’une grosse couette et entouré de ses livres, il va devenir un grand romancier (même s’il est un petit peu oublié aujourd’hui).

Bousquet a beaucoup écrit sur son infirmité, pas pour s’en plaindre ou pour se lamenter, bien au contraire, mais pour chanter et célébrer sa blessure, la catastrophe personnelle qui lui a en même temps ouvert les portes d’un monde personnel bouillonnant et créatif. Pour Bousquet, il ne suffit pas de faire face aux malheurs qui nous accablent, il faut vouloir profondément les catastrophes qui émaillent nos vies et les aimer, parce que ce sont elles qui nous constituent : « L’Homme doit vouloir les faits qui l’atteignent », dit-il, « et réduire au silence la part de lui-même qui ne saurait aller plus loin que les subir » , et ailleurs : « Deviens l’homme de tes malheurs, apprends à en incarner la perfection et l’éclat » .

Ma digression sur Joe Bousquet n’est pas totalement hors sujet ! D’abord, l’écrivain audois entretenait des relations étroites avec les surréalistes et le Ballard du Monde englouti est, lui aussi, imprégné de l’esthétique développée par André Breton et ses amis. Il y a par exemple dans le roman des références explicites aux tableaux de Paul Delvaux et aux jungles de Max Ernst. D’autre part, les images apocalyptiques mêlant immeubles abandonnés et jungle tropicale font désormais partie de l’imagerie commune de la pop-culture mais dans les années 60, elle tenaient sans doute encore beaucoup de « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » .

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Une image extraite du film I am Legend (2007). Le retour de la mégalopole à l’état de nature est presque devenu un cliché aujourd’hui.

Pour en revenir à Joe Bousquet, le livre de Ballard est imprégné du même stoïcisme têtu, du même goût pour la catastrophe, du même amor fati, que celui que professe Bousquet.2 Il faut dire que lorsqu’il écrit Le Monde englouti, Ballard est à un tournant de sa vie. Il a suivi puis abandonné des études de médecine. Il s’est engagé dans l’armée de l’air britannique avant de démissionner. Au début des années 60, il écrit des nouvelles de science-fiction depuis quelques années, mais il gagne sa vie grâce à un emploi dans une revue scientifique barbante. Après avoir réussi à vendre Le Vent de Nulle part, qu’il a écrit en dix jours, il décide de tout plaquer pour vivre de sa plume. Si on raisonne en terme de carrière, ou de confort économique et domestique, les choix de Ballard sont tous plus hasardeux les uns que les autres. Ballard, Bousquet, Kerans, tous les trois font des choix objectivement « catastrophiques », mais ils parviennent aussi à se forger un destin subjectif et à inventer un monde nouveau qui n’appartient qu’à eux.

Le Monde englouti n’est pas un livre qui fera l’unanimité : on peut trouver ses descriptions interminables, son intrigue minimale, et sa prose un peu aride (je ne suis pas sûr que la traduction française rende parfaitement justice au texte original). On peut également avoir l’impression qu’il s’agit d’une simple nouvelle étirée en longueur (et en fait, c’est bel et bien le cas : le roman est tiré d’une histoire courte du même nom). Mais c’est un livre qui ne peut pas laisser indifférent un lecteur qui a connu quelques zig-zags dans sa vie, qui est sensible aux changements et aux métamorphoses et qui est peut-être, lui aussi, à la recherche de la catastrophe pour laquelle il est fait.

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CITRIQ

  1. « James Goddard and David Pringle. An Interview with J. Ballard », Simon Sellars, Dan O’Hara (ed), Extreme metaphors – selected interviews with J. G. Ballard, Fouth State, 2012, p. 150-152 []
  2. Pour un résumé de la philosophie de Bousquet, voir F. Berquin, Hypocrisie de Joe Bousquet, Presses universitaires du Spetentrion, 2000, p. 21-23. Disponible en ligne. Je n’ai pas de livres de Joe Bousquet sous la main, les citations plus haut viennent de là. []
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6 réponses à Le Monde englouti, de J.G. Ballard

  1. Li-An dit :

    Béatrice Dahl ? Y’a un rapport avec la Dalle bien connue.

  2. Cachou dit :

    Je suis de ceux qui ont trouvé l’écriture aride. Pour moi, c’était comme de lire un truc qui aurait pu me plaire mais qui m’échappait constamment des mains tellement je n’arrivais pas à apprécier son écriture…

    • Nicolas dit :

      C’est sûr que c’est une écriture dense, chargée, et en même temps très froide, très clinique, dans laquelle il faut rentrer. J’ai voulu enchaîner sur Secheresse mais je n’ai pas réussi à dépasser les 5 premières pages. J’étais saturé.
      Pour Le Monde englouti, je pense aussi qu’il y a un problème de traduction. J’ai jeté un œil sur les 2 traductions existantes. Dans la première il y avait carrément de gros contresens et dans la deuxième (celle que j’ai lue et qui est aussi la + récente) il y a beaucoup de lourdeurs qui ne me semblent pas venir de la VO.

  3. Escrocgriffe dit :

    « Seuls les plus hauts sommets des gratte-ciels émergent des flots, recouverts d’une dense végétation tropicale habitée par des iguanes géants. »

    Waow, ça a l’air bien baroque ! Moi qui suis fan d’iguanes et de dinosaures, je lirai peut-être ce livre à l’occasion ;)

    • Nicolas dit :

      Oui c’est baroque, et même sans doute un peu trop chargé/répétitif par moment. Il y a quelques passages que j’ai trouvé très réussis, notamment une expédition sous-marine, mais il faut être sensible à une prose très très descriptive avec l’action (il y en a aussi) qui est disséminée avec parcimonie.

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