Le Vent de nulle part, de J.G. Ballard

Vent-de-nulle-partAlors qu’il s’apprête à décoller pour l’Amérique, le vol de Donald Maitland est annulé. A cause du vent, tous les avions sont cloués au sol. Il ne s’agit pas d’une tempête ordinaire : la force des rafales ne cesse d’augmenter, gagnant 8 km/h chaque jour. Le vent qui balaie toute la surface du globe devient rapidement irrésistible, emportant tout sur son passage. L’état d’urgence est déclaré. Les civils se réfugient dans les caves et les métros. Bientôt, les immeubles de béton eux-mêmes commencent à se fissurer avant de s’effondrer. Et pendant ce temps, le milliardaire Rex Hardoon fait construire dans le plus grand secret une pyramide colossale censée résister au vent…

Le Vent de nulle part est le livre qui a permis à Ballard de se consacrer définitivement à l’écriture. En 1961, Ballard a 31 ans, il écrit des nouvelles depuis 5 ans, tout en occupant un poste peu enthousiasmant de responsable éditorial dans une revue scientifique. Alors qu’il a l’occasion de prendre dix jours de vacances, il décide de passer ce temps libre à l’écriture d’un roman, histoire de voir s’il est capable d’en tirer quelque chose d’un point de vue financier. L’expérience s’avère concluante puisque Le Vent de nulle part est rapidement vendu à un éditeur américain de livres de poche. A partir de cette date, Ballard abandonne son ancien emploi et il ne cessera plus d’écrire des romans.

Malgré ce pari réussi, l’écrivain a plus ou moins renié son livre par la suite. Il s’est même opposé fermement à sa réédition, qualifiant le roman de « plaisanterie » et de « travail de scribouillard » (« a piece of hackwork » ). Pour le lire, vous devrez donc le dénicher dans une librairie d’occasion ou bien faire un tour dans la réserve de votre bibliothèque municipale. Le Vent de nulle part mérite-t-il ce jugement sévère de la part de son auteur ? Et bien d’après moi… oui !

Pourtant, l’histoire commence plutôt bien : Donald Maitland – un universitaire en pleine rupture avec Susan, sa compagne richissime et capricieuse – est un personnage d’outsider qu’on a envie de suivre dans cette aventure crépusculaire. Malheureusement, pour une raison qui m’échappe, Ballard se débarrasse de lui dès le deuxième chapitre pour se concentrer sur Lanyon (un commandant de sous-marin américain) et Marshall (le chef des renseignements britanniques), deux figures de héros totalement stéréotypées (du style front large, mâchoire carrée, tempérament volontaire). Leurs péripéties m’ont semblé surannées, largement dénuées d’intérêt et un petit peu décousues. Lorsque le personnage de Maitland refait son apparition à la fin du chapitre 3, on a complètement oublié qui il est. Au cours de ma lecture, j’ai d’ailleurs du m’interrompre plus d’une fois pour revenir en arrière parce que je ne savais plus qui était qui (j’ai un petit peu fureté sur les blogs de lecteurs et je ne suis pas le seul a avoir eu ce sentiment).

Il y a certes quelques images intéressantes dans le livre (comme l’inquiétante poussière soulevée par le vent aux prémices de la catastrophe et qui commence à recouvrir toute la surface du globe en s’insinuant partout, ou les immeubles qui s’effondrent les uns après les autres sous les hurlements du vent). On reconnait également dans quelques passages les obsessions qui deviendront ensuite récurrentes chez Ballard (le personnage de Susan, femme fatale fascinée par le cataclysme, les pillards italiens qui accumulent dans une cave des machines à laver volées alors que la civilisation est en train de s’effondrer). Mais tout cela est mêlé à des éléments dignes d’une mauvaise série B (on n’échappera d’ailleurs pas au grand méchant jamesbondien en la personne du mégalomane Rex Hardoon, qui s’est entouré de sa propre milice privée en uniforme dans sa base secrète gigantesque).

dinosaursA propos de série B, à la fin des années 60, Ballard a justement été sollicité par la Hammer, le fameux studio britannique, pour rédiger le scénario de son nouveau film situé dans un monde préhistorique (il s’agissait en fait d’un prétexte tout trouvé pour filmer en petite tenue la belle actrice tchèque Victoria Vetri). Ballard avait proposé de prendre pour point de départ un raz-de-marée. Plutôt que de se focaliser sur la catastrophe elle-même, le film dépeindrait le monde étrange mis à jour par le passage de la gigantesque vague (crabes géants, pierres lumineuses, algues carnivores, ce genre de choses…) Au final, même s’il est crédité au générique, il ne reste pas grand chose des suggestions de Ballard dans Quand les dinosaures dominaient le monde (1970).

La catastrophe qui ne se contente pas de détruire mais qui met aussi à jour un monde entièrement nouveau est une idée intéressante que Ballard a pu approfondir dans ses autres livres des années 60. Le Vent de nulle part n’est pas son seul roman à mettre en scène un cataclysme : l’écrivain était suffisamment obsédé par cette idée pour écrire pas moins de quatre variations sur le même thème entre 1962 et 1966. Le problème principal du Vent de nulle part vient peut être du choix de la catastrophe. Le vent est une fausse bonne idée : il se contente de tout raser, augmentant chaque jour en puissance de façon exponentielle. Contrairement au raz-de-marée pitché aux responsables de la Hammer, la tempête ne révèle rien, ne met rien à jour. Elle n’est pas porteuse d’un monde nouveau, elle se contente de tout balayer sur son passage. Comme le dit l’un des protagonistes, un vent « d’une telle force tend trop à balayer – le bon comme le mauvais« . Le roman lui même ne s’en relève pas.

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10 réponses à Le Vent de nulle part, de J.G. Ballard

  1. lian00 dit :

    Oui mais bon, avec le vent on a eu « La Horde du Contrevent » qui est quand même un excellent bouquin :-)

  2. Moon dit :

    Et puis, dans « la Horde du Contrevent », le vent n’est pas seulement un élément destructeur, il fait parti du monde. Il est aimé autant qu’il est redouté. La civilisation s’est construite autour de lui, en cherchant ses avantages et en se protégeant de ses emballements. Si la horde remonte le vent pour trouver son origine, ce n’est pas pour l’anéantir, mais pour mieux le comprendre !
    Tout l’intérêt du roman réside dans cette nuance et lui donne un sens, ce qu’apparemment, Ballard n’a pas réussi à faire…

  3. Lorhkan dit :

    Je n’ai lu que le Livre d’Or de Ballard, mais ça m’a ouvert les yeux sur l’auteur, que je relirai à nouveau avec plaisir.
    Bon, sans doute pas sur ce roman-ci… Des conseils ?

    • Nicolas dit :

      Alors je n’ai pas lu grand chose pour l’instant (juste les livres sur lesquels j’ai écrit + Le Monde englouti + Vermillon Sands + un recueil de nouvelles, Fièvre guerrière)
      J’ai bien aimé Le Monde englouti mais le style peut rebuter (très lent, très descriptif). Si tu as aimé Le Livre d’Or, je pense que tu peux enchainer sans trop d’inquiétude sur Vermillon Sands ou sur l’intégrale des nouvelles.

  4. Escrocgriffe dit :

    Peut-être que ce roman, aussi mauvais soit-il, a inspiré Damasio pour la Horde du Contrevent, qui sait ? :)

    • Nicolas dit :

      Par curiosité, j’ai cherché sur Google et il se trouve que Damasio a répondu à cette question dans une interview :

      A ma connaissance, seuls « Dune » de Frank Herbert et le « Vent de Nulle part » de Ballard ont utilisés le vent comme un élément essentiel et une figure de destruction – hormis les romans de marine à voile et ceux utilisant des vents anthropomorphes-.
      Je crois que Brussolo aussi a créé une planète des cyclones. Mon inspiration originelle vient de Bradbury, d’une nouvelle extraordinaire qui s’intitule sobrement : « La pluie ». C’est l’histoire, simplissime, d’un escadron sur Vénus qui cherche une coupole solaire sous laquelle s’abriter et qui subit une pluie diluvienne continue, qui fleurit et pourrit tout. La puissance de la pluie dans ce texte m’avait énormément touché et j’ai cherché quel élément pourrait avoir la même force nue : ce fut le vent.

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