Empire du Soleil, de J.G. Ballard (le livre / le film)

J’ai eu l’occasion de parler de la jeunesse de Ballard dans mon précédent billet. Jusqu’à l’âge de quinze ans, l’écrivain a grandi en Chine, à Shanghai. Mais dans un Shanghai bien particulier : dans la concession internationale où les occidentaux ont reconstruit un monde à leur image. Sur le Bund, la grande avenue qui traverse la concession, les voitures avec chauffeurs défilent devant les banques, les hôtels luxueux et les casinos. Pendant ce temps, la population chinoise dépérît dans le reste de la ville, sous occupation japonaise depuis 1937… A la fin de l’année 1941, après Pearl Harbor, les japonais envahissent la concession. La famille Ballard est internée dans le camp de Longhua jusqu’à la fin de la guerre. Empire du Soleil relate, sous une forme romancée, ces 3 années. La principale transformation apportée par Ballard à la réalité est de faire disparaître ses parents. Le roman se concentre sur les déambulations solitaires de Jim (le jeune protagoniste calqué sur Ballard), livré à lui-même dans ces ruines de l’occident à l’autre bout du monde. Steven Spielberg a tourné une adaptation du roman en 1987. Si le film reproduit de façon relativement fidèle les péripéties du livre, il passe selon moi largement à côté de sa dimension « ballardienne ».

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Une image extraite du film de Spielberg

Le roman de Ballard est écrit dans un style étonnant : froid, clinique, presque dénué d’affects. En même temps, le livre est gorgé d’images saisissantes. L’introduction du roman donne bien le ton : Jim, est dans son lit. Son cerveau est rempli d’images de guerre vues au cinéma, dans les documentaires et les films. La nuit venue, ces images semblent littéralement déborder de son crâne et voltiger sur les murs. Même éveillé, « des fragments de ses rêves suivaient Jim d’un bout à l’autre de la ville […] les images de Dunkerque et de Tobrouk, de Barbarossa et du Viol de Nankin jaillissaient, délogées de sa tête surpeuplée. »

La grande force du roman, c’est de nous faire voir la guerre à travers le regard déformant d’un enfant. Ca ne veut pas dire que le texte est puéril, faussement naïf ou enfantin – ce serait trop facile. Mais il est contaminé par les nombreuses idées fixes de Jim, imprégné par les obsessions et les délires du petit garçon sur les avions, les japonais, la mort, la guerre, la faim.

Le roman est un bon complément de l’autobiographie de Ballard (ou vice versa) car ils ne s’attachent pas aux mêmes événements. Le premier chapitre débute la veille de Pearl Harbor. Dans la panique générale qui suit les attaques japonaises, Jim est séparé de ses parents. Il finit par être capturé par les japonais. Après une longue ellipse de trois ans, on le retrouve dans le camp de Longhua, quelques semaines avant la reddition japonaise. Dans sa biographie, l’écrivain s’attardait longuement sur le mode de vie des britanniques avant la guerre avec le Japon, puis sur les habitudes des prisonniers dans le camp de Longhua. Dans le roman, ce qui intéresse vraiment Ballard, c’est moins la façon dont la vie suit ou reprend son cours ici et là, que le moment où les mondes basculent (qu’il s’agisse du monde de la concession ou de celui du camp), ce moment étrange où les règles, les habitudes quotidiennes, les apparences, cessent d’être valables et où la réalité est comme mise à nue. D’où l’omniprésence des ruines : les ruines de la guerre bien sûr (les routes jonchées de débris, les rizières pleines de cadavres), mais aussi les maisons abandonnées de la concession, avec leurs pièces vides, leurs placards dévalisés et leur piscines asséchées.

Avant de lire Empire du Soleil, je n’avais pas encore vu le film. Ne connaissant ni le roman ni son adaptation, je me demandais ce qui avait bien pu intéresser Spielberg chez Ballard (a priori, ce sont deux tempéraments artistiques assez éloignés l’un de l’autre). Dès qu’on se plonge dans le roman, les choses deviennent évidentes. Sur un plan très prosaïque, on peut considérer Empire du Soleil comme l’histoire d’un enfant qui a perdu ses parents et qui erre dans un monde d’adulte hyperviolent qui met sa naïveté à l’épreuve. Bref, le genre de sujet taillé sur mesure pour Spielberg. Il y a aussi la fascination de Jim pour les avions, que partage le réalisateur. Dans Fighter Squadron, l’un de ses tous premiers films, tourné à l’âge de 14 ans, le jeune Spielberg s’était débrouillé pour avoir l’autorisation de filmer dans le cockpit d’un B-51 stationné sur l’aéroport de Phoenix. Dans ce film en Super 8, il reconstitue un combat aérien en mélangeant des stock shots issus de bandes d’actualité et des gros plans tournés dans l’avion. Il y a une scène d’Empire du Soleil que je ne peux pas m’empêcher de voir comme un clin d’oeil à cette anecdote, lorsqu’au début du film, Jim découvre la carcasse d’un Zéro japonais dans un terrain vague, saute dans le cockpit et s’imagine en plein dogfight.

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A la lecture du livre, je voyais tout à fait comment Spielberg pouvait s’emparer de certains passages, comme cette scène de la carcasse, le moment où Jim déambule à vélo dans la maison abandonnée de ses parents, ou bien le bombardement de l’aérodrome adjacent au camp de Longhua, qui est décrit par Ballard comme un fascinant feu d’artifice.

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La scène du bombardement figure bien parmi les morceaux de bravoure du film. En revanche, Spielberg passe totalement à côté de certains aspects essentiels du livre. La reconstitution consciencieuse de Shanghai et du camp évacue les visions surréalistes du roman. Sa dimension « post-coloniale » est elle aussi presque entièrement gommée.  Chez Ballard, Jim est un personnage complexe dans un monde complexe. Il affiche un parfait mépris pour ses compatriotes britanniques, qui s’attachent à un mode de vie et à une grandeur supposée, sans se rendre compte qu’ils ont été complètement pulvérisés (« rappelle-toi que tu es britannique » lui souffle un autre prisonnier anglais alors qu’ils sont tous les deux en train de mourir de faim). Par contre, Jim a une admiration sans borne pour les américains (il est fasciné par leur joie de vivre, leur débrouillardise, leurs avions, leurs magazines) et surtout pour les japonais. Paradoxalement, le Japon impérial et colonial – l’ennemi officiel – est le seul camp capable de protéger Jim, en particulier des chinois qui lui inspirent crainte et méfiance. Il sait secrètement que ce sont eux – les ouvriers de son père, les domestiques de sa famille, les mendiants et les enfants errant dans les rues, les paysans affamés – ses véritables ennemis.

Dans le film, Jim est simplement un petit garçon fasciné par les avions et les pilotes, quelle que soit leur nationalité. Spielberg et son scénariste Tom Stoppard ne se sont pas contentés de simplifier le récit de Ballard (ce qui est à peu près inévitable). Ils se donnent beaucoup de mal pour le normaliser. Ils injectent du romanesque là où il n’y a qu’une longue errance, ils transforment les ombres qui traversent le roman en personnages, et on retrouve même ici et là des gimmicks, des clichés de film de guerre, évidemment absents chez Ballard (les décollages d’avions sur coucher de soleil, ou bien les américains qui préparent une évasion dans le camp et qu’on s’attend presque à voir creuser un tunnel avec  une petite cuillère).

En ajoutant cette couche d’images supplémentaire, Spielberg donne l’impression de ne pas avoir compris le fond du roman. Il y a en effet un thème central dans le livre, c’est l’idée qu’à la vraie guerre, qui est absurde, violente, bizarre, se superpose une « fausse guerre », celle des actualités cinématographiques ou des revues américaines :

Jim savait parfaitement bien distinguer la fausse [guerre] de la vraie […] Dans une vraie guerre, personne ne savait exactement dans quel camp il était, il n’y avait ni drapeaux, ni commentateurs, ni gagnants. Dans une vraie guerre, il n’y avait pas d’ennemis […] [Le Readers digest décrivait] une aventure héroïque survenue sur une autre planète, pleine de scènes de sacrifices et de stoïcisme, d’innombrables actes de bravoure, à un univers entier de distance de la guerre que Jim avait connue […] Dans [les revues comme Life], les américains avaient livré une guerre héroïque, plus proche des bande dessinée que Jim lisait enfant.

Ce qu’occultent les films de propagande, les revues américaines sur papier glacé (et sans doute aussi le film de Spielberg) ce n’est pas seulement la nature réelle de la guerre mais également celle de la paix : la trêve des combats marque en vérité le début de la « troisième guerre mondiale », la fin des empires, le triomphe de la réalité menaçante, bizarre, qui est sous-jacente, non seulement aux mythes et à la propagande politiques mais aussi aux habitudes et aux illusions du quotidien :

Jim étudia les magazines posés sur le siège à côté de lui. Il savait à présent que la seconde guerre mondiale était terminée, mais la troisième avait-elle commencé ? […] Il avait vu le début de la troisième guerre mondiale […] Les foules qui regardaient les documentaires sur le Bund n’avaient pas encore saisi que c’étaient là les bande-annonces d’une guerre déjà commencée. Un jour il n’y aurait plus de documentaires.

Dans le livre, Ballard épluche minutieusement les couches de la réalité les unes après les autres, comme un oignon, jusqu’à arriver à une dernière strate brute et violente. A l’inverse, Spielberg et Stoppard essaient tant bien que mal de réinjecter du sens dans les péripéties de Jim.

Attention : je ne dis pas qu’Empire du Soleil est un mauvais film. C’est un bon film, servi par l’excellente performance du jeune Christian Bale dans le premier rôle. On ne peut pas non plus reprocher à Spielberg de ne pas être Ballard. C’était plutôt une bonne idée de sa part de tenter de s’approprier ce récit pour raconter une fable sur l’enchantement de l’enfance et le désenchantement de la guerre. Lorsqu’il est dans ce registre, le film fonctionne. Mais d’autres fois, le grand écart est peut-être un peu trop grand. Je ne suis pas convaincu que Spielberg ait réussi totalement à s’approprier son matériau initial et on ressort du film en se demandant où le réalisateur voulait parfois en venir.

Un exemple : un des passages les plus forts du roman a lieu dans le stade Olympique où les prisonniers du camp sont amenés et parqués après la débâcle japonaise. Le trésor de guerre japonais est entreposé dans le stade, où des centaines d’occidentaux sont en train d’agoniser, pris au piège et entourés de buffets, de chandeliers en argent, de Cadillacs et de Rolls aux pneus dégonflés. Alors que c’est une image de désolation extrêmement forte chez Ballard, chez Spielberg on a juste l’impression d’être dans une gigantesque brocante…

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Le stade olympique chez Spielberg

Empire du Soleil est un film sur la guerre et l’enfance, c’est un bon film, même s’il n’évite pas les clichés ou le pathos parfois un peu embarrassant. Le roman de Ballard lui, n’est pas un roman sur la deuxième guerre mondiale mais sur la troisième, un roman apocalyptique.

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6 réponses à Empire du Soleil, de J.G. Ballard (le livre / le film)

  1. Cachou dit :

    N’étant pas du tout tentée par l’histoire, j’ai essayé le film avant de m’attaquer (éventuellement) au livre. Et je n’ai pas accroché. J’ai fini par le zieuter distraitement en faisant d’autres choses et par me dire que le livre ne serait pas pour moi. Même si tu l’as apprécié, en lisant ce que tu dis, je continue à me dire que celui-ci risque de ne pas me plaire…

    • Nicolas dit :

      Le film n’est pas vraiment le meilleur moyen de se faire une idée du livre.
      Je sais que tu as du mal avec les romans de guerre, donc je comprends que le livre ne te tente pas, même si c’est moins une histoire de guerre qu’une longue errance du gamin au milieu d’adultes et de paysages effrayants….

  2. Escrocgriffe dit :

    Article extrêmement intéressant, qui donne envie de découvrir de découvrir le roman. J’avoue être un grand fan du film, mais à la lumière de ton article, je pense que Spielberg a probablement orienté son long-métrage vers le grand-public, et je comprends que ça puisse un peu irriter. Je me souviens avoir dévoré le best-seller de Michael Crichton, Jurassic Parc, et avoir été (un petit peu) déçu par son adaptation au cinéma : tout ce qui relevait de la théorie du chaos, et plus généralement, l’aspect philosophique du roman, était passé à la trappe…

    • Nicolas dit :

      Grand public c’est sûr, il y a des passages très glauques dans le roman (des cadavres, de gens qui agonisent, des personnages violents et flippants). En fait, Spielberg a surtout accentué des thèmes qui lui sont chers et qui ne sont pas vraiment au premier plan chez Ballard. Par exemple, Ballard explique qu’il a zappé ses parents parce que ça correspondait mieux à la vérité psychologique de son expérience. Chez Spielberg, la séparation avec les parents ça devient un enjeu à part entière. Les retrouvailles à la fin c’est une scène essentielle du film, mais elle n’existe même pas dans le roman. La démarche (adapter une oeuvre en se l’appropriant, quitte à trahir un peu son esprit) me semble tout à fait respectable, mais le Spielberg d’aujourd’hui aurait peut-être été davantage capable de traiter le côté sombre/bizarre du livre qui est un peu occulté dans le film…

      • solesli dit :

        Viens de finir le livre… Un des aspects les plus frappants je trouve c’est le style presque sans liant. Je ne sais pas si c’est un effet renforcé par la traduction mais je le soupçonne d’être déjà comme ça en VO. Toutes les phrases sont en saillie comme de petites pointes d’aiguilles les unes à côté des autres. Cela, plus le point de vue distancié de la narration, interdit formellement au lecteur de tomber dans le pathos. Mais le livre ne laisse pas froid pour autant: il y a des passages très forts et très réussis, notamment tous ceux qui montrent Jim en train de se « faire un monde » dans la guerre, avec des éléments de bric et de broc (la valise, les photos, les noms propres, les mots latins…). Merci donc de me l’avoir fait lire.

  3. Nicolas dit :

    @Solesli :
    Oui bonne description du style Ballard. C’est tres sec, glacé, presque aride. Du coup, c’est assez difficile à lire, ou plutôt éreintant, épuisant. C’est pour ça que je n’ai pas été au bout de ma pile de lectures ballardiannes malgré que l’auteur m’intéresse. Il faut avoir de l’énergie en réserve pour se plonger dedans.

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