La Vie et rien d’autre, de J.G. Ballard

Depuis que j’ai fini mon marathon Priest, je suis à la recherche d’un nouvel auteur à lire de A à Z. Cette façon d’aborder un écrivain correspond bien à mes habitudes de lecteur et puis cela me permet également de maintenir une certaine cohérence thématique dans mes billets. Après un petit moment de réflexion, j’ai fini par jeter mon dévolu sur J. G. Ballard, le représentant par excellence de la New wave of science fiction, la science fiction britannique sophistiquée et littéraire des années 60-70. On attribue quelquefois à Priest l’invention du terme « New wave » (ou plutôt son application à la SF par analogie avec la Nouvelle vague au cinéma), il y a donc une certaine logique dans ce choix. Et puis, je n’ai pas lu grand chose de Ballard jusqu’à présent mais je pressens qu’il y a dans son œuvre, comme chez Priest, matière à quelques bons billets. Pour Priest, j’avais procédé de façon chronologique mais là j’ai eu envie de changer : j’ai commencé par l’autobiographie de Ballard, La Vie et rien d’autre, son dernier livre publié quelques mois avant sa mort en 2009.

J.G. Ballard with Arms Behind Head

La chose la plus frappante dans les mémoires de Ballard c’est leur déséquilibre : une bonne moitié du livre est consacrée à ses quinze premières années passées en Chine, tandis que le reste de sa vie est comprimé dans les pages suivantes.

Il faut dire que Ballard a vécu pendant son enfance une expérience qui l’a profondément marqué. Il est né en 1930. Ses parents étaient de riches industriels britanniques installés dans la concession internationale de Shanghai. Les concessions étrangères étaient alors de véritables fragments d’occident en Chine, avec leurs cortèges de banques, de casinos, de cinémas, d’hôtels luxueux, de clubs et de colleges à la mode britannique. Lorsque le Japon envahit la Chine orientale en 1937, les concessions deviennent une enclave dans une enclave, un éclat d’occident au sein d’une Chine elle-même assiégée par le Japon. Ballard décrit dans des pages sidérantes ce monde qui continue obstinément à suivre ses propres règles alors que la réalité autour de lui est en train de s’effriter : les cadavres flottent dans les fleuves, le sang coule dans les rues, tandis que les cadillacs avec chauffeur continuent de circuler paisiblement.

En 1939, après Pearl Harbor, les occidentaux deviennent à leur tour les ennemis du Japon. Ballard et ses parents sont faits prisonniers puis envoyés dans le camp de Longhua, à quelques kilomètres de Shanghai. La vie au sein du camp réitère les faux-semblants de la concession : les prisonniers organisent des cycles de conférences, créent une troupe de théâtre amateur, etc. Ballard est un gamin débrouillard qui passe son temps à courir à travers le camp pour grappiller de la nourriture, jouer des parties d’échecs ou discuter du sens de la vie avec des prisonniers américains. Paradoxalement, il décrit cette période comme un moment de bonheur et de liberté intense :

Le camp de Longhua constituait une sorte de prison, mais j’y trouvais la liberté […] Malgré la disette de la dernière année, les hivers glacials […] et un avenir très incertain, je fus plus heureux à Longhua que jamais – avant mon mariage et la naissance de mes enfants.

Dans sa vie d’écrivain, Ballard s’est d’abord fait connaitre grâce à ses romans de SF apocalyptiques : Le Monde englouti (1962), Le Vent de nulle part (1962), Sécheresse (1965), et La Forêt de cristal (1966). Il est tentant d’imaginer que les fictions des années 60 s’enracinent dans la réalité vécue des années 30. C’est même un peu trop facile mais, après tout, c’est Ballard lui-même qui le dit lorsqu’il évoque la parution d’Empire du Soleil, qui traite sous une forme romancée de ses souvenirs d’enfant :

[Certains lecteurs de mes œuvres antérieures] y repérèrent sans peine des échos d’Empire du Soleil. Les images caractéristiques disséminées au fil des trente ans précédents – piscines vides, hôtels et boîtes de nuit abandonnées, aérodromes déserts, rivières en crue – remontaient toutes au Shanghai de la guerre. J’ai longtemps rejeté cette idée, mais je reconnais aujourd’hui qu’elle est presque certainement vraie.

Ballard n’est pas très bavard sur le reste de son œuvre dans son autobiographie. Mis à part Crash et Empire du Soleil, aucun livre n’a droit à plus d’une ou deux phrases en passant. Ballard brosse le portrait de quelques écrivains contemporains (Michael Moorcock, Kingsley Amis…) mais il ne fait qu’effleurer sa découverte du surréalisme ou sa conception très originale de la science fiction (« malgré sa vitalité, je trouvais […] la S.-F. des magazines limitée, cantonnée à une approche du  monde qu’on pouvait résumer par « que se passerait-il si ?… » […] Personnellement, je m’intéressais davantage à une autre question : « Que va-t-il se passer maintenant ? » […] [j’étais persuadé que] la science-fiction était plus proche de la réalité que les romans réalistes à la mode. » ) Il n’y a presque pas un mot dans tout le livre sur la notion de paysage ou d’espace intérieur, pourtant cruciale pour Ballard, aussi bien dans la création de son œuvre que dans l’invention de sa généalogie artistique (l’espace intérieur est « l’espace psychologique dévoilé dans les peintures surréalistes, Kafka, les films noirs les plus prenants et le monde étrange, presque conceptualisé, des laboratoires scientifiques » ).

Il n’y a pas que la question de l’écriture qui est traitée de façon un peu rapide. Il y a dans la biographie de Ballard d’autres épisodes que j’aurais aimé voir développés davantage, comme son engagement passager comme pilote dans la Royal Air Force ou ses études de médecine qui semblent avoir si fortement marqué son imaginaire (« Les années consacrées à la salle de dissection eurent beaucoup d’importance pour moi, car elles m’apprirent que si la mort est la fin dernière, l’imagination et l’esprit humains pouvaient triompher de l’humaine dissolution »). Une fois bouclées les pages consacrées à la guerre, on a l’impression que l’écrivain est pressé d’en finir. On ne retrouve pas non plus dans les derniers chapitres le souffle « littéraire », le style, des premiers.

Dans la deuxième partie du livre, on sent que Ballard est ravi de se décrire comme un membre de la classe moyenne britannique, père de famille accompli et homme au foyer heureux de son sort (après la mort de sa femme en 64, il se consacre entièrement à l’écriture pour pouvoir travailler à domicile et s’occuper de ses enfants). Il y a une pointe d’ironie là-dedans pour un auteur réputé subversif. Il y a dans le livre une rupture et un contraste évident entre la première partie et la seconde, entre les choix de vie de Ballard, le papa banlieusard, et ceux de ses parents qui sont encore des membres éminents de l’Empire Britannique. On sent que Ballard a beaucoup de choses à dire sur l’effondrement de cet ancien monde et l’apparition de notre modernité (qui répète d’une certaine manière le passage de la concession au camp) mais tout cela reste – à mes yeux en tout cas – simplement ébauché.

Il faut dire qu’en 2006, Ballard se fait diagnostiquer un cancer avancé de la prostate. Il sait qu’il n’a plus que quelques mois à vivre. Son autobiographie est un exercice qui lui a été conseillé par son médecin, effectué dans l’urgence. La Vie et rien d’autre est un livre agréable qui m’a donné envie d’en savoir plus sur Ballard, mais c’est une lecture un poil décevante si l’on cherche une introduction à son œuvre. La description incroyable du cloaque de Shanghai dans les première pages m’a convaincu de me plonger immédiatement après dans Empire du Soleil et je n’ai pas été déçu. C’est un livre sidérant auquel je consacrerai mon prochain billet. Cela confirme une nouvelle fois l’adage selon lequel la vérité la plus profonde sur un écrivain se trouve dans son œuvre, et dans la fiction, plutôt que dans les matériaux biographiques et les gloses.

ballard

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6 réponses à La Vie et rien d’autre, de J.G. Ballard

  1. Escrocgriffe dit :

    J’ai hâte de lire ta critique d’Empire du Soleil, car je suis un grand fan du film de Spielberg (je me rappelle qu’à l’époque, c’était un sacré virage dans la carrière de ce réalisateur) et je me dis qu’il va falloir qu’un jour ou l’autre je me plonge dans la lecture de ce roman…

    • Nicolas dit :

      J’ai visionné le film de Spielberg (que je n’avais jamais vu) juste après avoir lu le livre et du coup j’ai un avis un peu biaisé. J’ai trouvé le film très bien mais peinant quand même à retranscrire le propos du livre (et sa violence, son nihilisme). J’essaierai de développer ça dans mon billet.

      On retrouve ce problème du jugement porté sur une adaptation quand on connait l’œuvre originale. Justement, j’ai vu ton article consacré aux « adaptations libres » et je me suis demandé quel serait ton avis sur Empire du Soleil (même si littéralement, c’est une adaptation plutôt fidèle. C’est plus l’esprit de l’œuvre originale qui échappe à Spielberg).

  2. lian00 dit :

    Voilà un bouquin – Empire du Soleil – qui est dans ma liste des « à lire ».

    • Nicolas dit :

      Bah voilà, j’ai publié mon texte sur Empire du Soleil. C’est peut être un peu bancal. C’est un livre dont il est difficile de parler, je me suis raccroché au film de Spielberg comme élément de comparaison….

  3. Cachou dit :

    J’aime bien sa définition de la SF, je suis plutôt d’accord avec elle ^_^.

    • Nicolas dit :

      Oui, c’est intéressant ! Ce qui est dommage c’est qu’il n’approfondit pas beaucoup cette idée. Il me semble avoir vu chez Nebal que c’était le genre d’idée que Ballard développe un peu plus dans certaines préfaces….

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