La Tendresse des pierres, de Marion Fayolle

La Tendresse des pierresMarion Fayolle est une jeune illustratrice sortie en 2011 des arts déco de Strasbourg. J’avais déjà beaucoup aimé sa première bande dessinée. L’Homme en pièces était un très beau recueil de pantomimes en une ou deux planches, assez proche (dans l’esprit comme dans le graphisme) des réalisations du  dessinateur canadien Marcel Dzama. Dans La Tendresse des pierres, Marion Fayolle repart sur les mêmes bases : son dessin est toujours aussi évanescent et faussement naïf, ses personnages sont toujours pieds nus comme des danseurs contemporains, et ils interprètent toujours des petites saynètes surréalistes. Sauf que dans ce nouveau livre, la dessinatrice s’attaque à un sujet diablement difficile : la maladie et la mort de son père.

L’un des procédés favoris de Marion Fayolle est la métaphore. Dans L’Homme en pièces, il y a par exemple une série de variations sur le thème de la robe, qui est assimilée tour à tour à une nappe, à une maison ou à une cage. Parfois, la dessinatrice se contente tout simplement de prendre les choses au pied de la lettre : une « allumeuse » allume littéralement un homme-bougie, l’enfant d’un couple séparé est littéralement coupé en deux, etc.

Le piège

Un extrait du Piège, dans L’Homme en pièces

Le livre est un recueil de bonnes idées et de trouvailles de ce genre. Elles sont toujours traitées avec beaucoup d’élégance sur le plan graphique, mais elle ressemblent aussi souvent à des exercices de style un peu gratuits.

Le souffle

Un extrait du Souffle, dans L’Homme en pièces

La Tendresse des pierres reste dans le même territoire imaginaire mais il donne un sens bien plus profond et bien plus touchant  à ces partis pris. Un exemple : les personnages dessinés par Marion ressemblent à des pantins qui peuvent fondre, se plier comme du papier ou se briser. Ils perdent souvent l’un ou l’autre de leurs membres dans leurs mésaventures. Dans L’Homme en pièces, on a surtout l’impression de voir la dessinatrice en train de jouer de façon un peu cruelle avec des poupées de papier. Dans La Tendresse des pierres, il s’agit au contraire de parler d’un sujet grave, et même dramatique : la façon dont la maladie affecte et transforme les corps. Le père de Marion passe ainsi par toutes sortes de métamorphoses : c’est un géant qui perd son nez ou qui transporte ses poumons sur un chariot. Lorsqu’il devient incapable de parler, sa bouche tombe littéralement de son visage et Marion doit lui prêter ses lèvres.

La bouche

La Tendresse des pierres (cliquer pour agrandir)

Le livre ne se contente pas de parler des effets physiques de la maladie, il évoque aussi la place envahissante des médecins (une armée de mystérieux hommes en blanc), l’impact de cette situation sur le cercle familial (les rôles sont inversés puisque le malade doit désormais être traité comme un petit enfant fragile), et la personnalité du père (un homme dur et avare de sentiments).

Les hommes en blanc

La Tendresse des pierres

Grâce à différents stratagèmes graphiques et poétiques, ce qui pourrait être un récit autobiographique parmi tant d’autres devient une véritable fantasmagorie, gorgée de mélancolie mais complètement dénuée de pathos. Il y a par contre une amertume qui est omniprésente, particulièrement dans les passages qui touchent au rapport intime entre le père et sa fille. On retrouve ici et là le regard absurde et un peu cruel de L’Homme en pièces – par exemple dans cette séquence où le malade est représenté comme un petit roi capricieux, mais dont le  pouvoir est au fond dérisoire.

Le roi

La Tendresse des pierres

J’ai peut-être un peu trop parlé de L’Homme en pièces dans ce bref compte-rendu de La Tendresse des pierres. C’est tout simplement que ce dernier livre, en plus d’être beau, touchant et bizarre, m’a également donné le sentiment enthousiasmant de voir une jeune dessinatrice atteindre une forme de maturité. Et ces instants là sont aussi rares que précieux pour un lecteur.

La rondeA voir pour en savoir un peu plus : un documentaire de 28 mn sur La Tendresse des pierres et le site de Marion Fayolle

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2 réponses à La Tendresse des pierres, de Marion Fayolle

  1. tomtomtom dit :

    J’aime pas chipoter (surtout que la BD a l’air particulièrement intéressante) mais ce sont des « saynètes » qu’elle dessine, bien qu’on jurerait des « scénettes » (tiens, ça pourrait faire l’objet d’une passionnante étymo…)

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