Une conférence de Neil Gaiman sur la lecture

Le 14 octobre dernier, Neil Gaiman était invité à donner une conférence par The Reading Agency, une association britannique de défense et de promotion de la lecture et des bibliothèques. Dans ce plaidoyer passionné, Neil énonce quelques vérités aussi simples que fondamentales : il insiste sur le fait que transmettre le goût de la lecture est un véritable enjeu éducatif, y compris à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux ; il défend la valeur culturelle des littératures de l’imaginaire ; il affirme que les bibliothèques ont un rôle essentiel à jouer dans la société.

Tenir ce type de discours, aujourd’hui et en Angleterre, n’est pas si anodin. On peut considérer l’Angleterre comme le pays qui a inventé les bibliothèques publiques. Pourtant, depuis quelques années, outre-manche, les bibliothèques connaissent de graves difficultés : à cause des coupes budgétaires, des centaines d’établissements ferment ou sont abandonnés par l’Etat. S’il n’y a rien de tel qui se profile chez nous, le texte de Neil n’est pas moins intéressant pour un lecteur français. Voici donc la version française de cette intervention. J’adresse tous mes remerciements à Neil Gaiman, qui m’a donné l’autorisation de traduire son texte, et à Anna Svenbro, qui m’a donné un coup de main pour la traduction.

Neil Gaiman

Neil Gaiman,  ©The Reading Agency

Neil Gaiman – La lecture, l’imaginaire et les bibliothèques

Quand on s’exprime publiquement, il est important de dire à quel camp on appartient et si on a des partis pris. C’est un peu comme faire une déclaration d’intérêt. Je m’apprête donc à vous parler de la lecture. Je vais vous dire que les bibliothèques sont importantes. Je vais vous suggérer que lire de la fiction, lire pour le plaisir, est l’une des choses les plus importantes qu’on puisse faire. Je vais vous livrer un plaidoyer passionné pour vous faire comprendre la vraie nature des bibliothèques et des bibliothécaires et pourquoi il faut les protéger.

Je suis évidement de parti pris. Je suis un auteur, essentiellement un auteur de fiction. J’écris pour les enfants et pour les adultes. Depuis une trentaine d’années, je gagne ma vie grâce à l’écriture, la plupart du temps en inventant des histoires et en les mettant par écrit. J’ai de toute évidence intérêt à ce que les gens lisent, qu’ils lisent de la fiction, et que des bibliothèques et des bibliothécaires existent pour encourager l’amour des livres et des lieux de lecture. Je suis donc partial en tant qu’écrivain. Mais je suis encore plus partial en tant que lecteur et je le suis encore davantage en tant que citoyen britannique.

Et puis, je suis parmi vous pour faire cette conférence ce soir sous les auspices de l’Agence pour la lecture (the Reading Agency), une association caritative qui œuvre pour l’égalité des chances en aidant les gens à devenir des lecteurs enthousiastes et sûrs d’eux-mêmes. L’Agence pour la lecture soutient des programmes éducatifs, des bibliothèques et des individus. Elle encourage la lecture bec et ongle parce que, comme le dit son slogan, « quand on lit, ça change tout » (« everything changes when we read »). C’est de ce changement que je souhaite vous parler ce soir et du fait de lire. Je veux vous parler des effets de la lecture et de son pouvoir.

La valeur éducative de la fiction

Un jour, j’étais à New York et j’ai assisté à une conférence sur la construction de prisons par des société privées. L’industrie carcérale est en pleine croissance aux Etats-Unis et elle doit planifier son avenir : de combien de cellules aura-t-on besoin d’ici 15 ans ? Combien de prisonniers y aura-t-il ? On a découvert que c’était très facile à prédire en utilisant un algorithme relativement simple, basé sur le pourcentage d’enfants de dix ou onze ans qui ne savent pas lire (et encore moins lire pour le plaisir).

Il n’y a pas de correspondance terme à terme : on ne peut pas dire qu’une société alphabétisée ne connait pas la criminalité. En revanche, on peut établir de véritables corrélations. Il me semble qu’une de ces corrélations, une des plus simples, découle d’un fait élémentaire : les gens qui savent lire lisent de la fiction.

La fiction a deux utilités. D’abord, c’est une drogue douce qui vous accoutume à la lecture. Le désir de savoir ce qui va se passer ensuite, l’envie de tourner la page, le besoin d’aller plus loin, même si c’est difficile, parce que quelqu’un a des ennuis et qu’on veut savoir comment tout cela va finir… C’est un désir vraiment très puissant, qui pousse à apprendre de nouveaux mots, à avoir de nouvelles idées, à aller plus loin, à découvrir dans la lecture un plaisir en soi. Une fois qu’on a compris ça, on est capable de tout lire. Et la lecture est la clé.

Il y a quelques années, l’idée que nous vivons dans un monde « post-littéraire » a fait beaucoup de bruit. On entendait dire que la capacité à comprendre les textes écrits était devenue en quelque sorte superflue. Mais c’est de l’histoire ancienne à présent. De toute évidence, les mots sont plus importants que jamais : nous naviguons à travers le monde grâce aux mots. Alors qu’Internet étend sa toile, le besoin se fait plus que jamais sentir de communiquer, de comprendre, et de ne pas perdre le fil de nos lectures. Quand on ne se comprend pas, on ne peut pas échanger d’idées, on ne peut pas communiquer, et les programmes de traduction automatique ont des limites.

Le moyen le plus simple de s’assurer que nos enfants seront éduqués, c’est de leur apprendre à lire et de leur faire comprendre que la lecture est une activité agréable. Cela implique en premier lieu qu’ils puissent trouver les livres qu’ils aiment, qu’ils y aient accès et qu’on les laisse lire.

Il n’y a pas de mauvaises lectures

Je ne pense pas qu’on puisse parler de mauvaise littérature jeunesse. Il y a une mode qui resurgit de temps en temps chez certains adultes. Elle consiste à pointer du doigt un sous-ensemble de la littérature jeunesse et à déclarer qu’il s’agit de mauvais livres qui ne devraient pas être lus par les enfants. Il peut s’agir d’un genre ou d’un auteur. J’ai vu ce phénomène se reproduire un nombre incalculable de fois. On a décrété qu’Enid Blyton était un mauvais auteur, tout comme R. L. Stine et des dizaines d’autres. Les bandes dessinées ont été décriées parce qu’elles encourageaient soi-disant l’analphabétisme. C’est absurde. C’est snob et c’est idiot.

Il n’y a pas de mauvais écrivains jeunesse à partir du moment où les enfants les aiment, veulent les lire et se procurer leurs livres. Tous les enfants sont différents. Ils sont capables de trouver tout seuls les histoires qui leurs conviennent et dans lesquelles ils vont se projeter. Une idée banale ou usée ne l’est pas aux yeux d’un enfant si c’est la première fois qu’il la croise. Il ne faut pas décourager les enfants de lire si vous avez le sentiment qu’ils ne lisent pas de bons livres. Ces romans que vous n’aimez pas sont la drogue douce qui les conduira vers d’autres livres qui trouveront peut-être grâce à vos yeux. Et puis on n’a pas tous les mêmes goûts.

Des adultes bien intentionnés peuvent facilement étouffer le goût de la lecture chez un enfant : empêchez-le simplement de lire ce qu’il aime ou bien donnez-lui à lire ces livres respectables mais barbants que vous appréciez, ces équivalents contemporains de la littérature édifiante victorienne. Vous vous retrouverez avec une génération entière convaincue que la lecture est ringarde et même pire : pénible. Il faut aider nos enfants à gravir l’échelle de la lecture : tout ce qu’ils aiment lire leur permettra de monter un peu plus haut, échelon après échelon, et de s’élever progressivement vers la culture.

(Un conseil : ne faites pas comme cet écrivain qui, après avoir vu sa fille de onze ans plongée dans la collection Chair-de-poule, est allé chercher un exemplaire de Carrie de Stephen King, en lui disant « si tu aimes ça, alors tu vas adorer ! » Pour le restant de son adolescence, Holly n’a plus jamais rien lu d’autre que des histoires dignes de La Petite maison dans la prairie, et elle me jette encore des regards furieux lorsqu’elle entend le nom de Stephen King)

L’importance de l’imagination

La deuxième utilité de la fiction est de développer l’empathie. Lorsqu’on regarde la télévision ou un film, on voit des choses arriver à d’autres personnes. La littérature de fiction est construite à partir des 26 lettres de l’alphabet et d’une poignée de signes de ponctuation. Vous et vous seul, à l’aide de votre imagination, avez la capacité de créer un monde, de le peupler et de voir à travers d’autres yeux. Vous pouvez ressentir des sentiments, visiter des lieux, des univers, que vous n’auriez jamais connus autrement. Vous découvrez que chaque personne est un autre « moi ». Vous devenez quelqu’un d’autre et quand vous revenez dans votre monde, vous êtes transformé. L’empathie est un formidable outil d’intégration, elle nous permet de fonctionner un peu moins comme des individus autocentrés.

Lire, c’est aussi faire cette découverte qui a une importance cruciale pour se faire une place dans la vie : « le monde n’est pas obligé d’être comme il est. Les choses peuvent être différentes. »

En 2007, j’ai fait un voyage en Chine pour assister à la première convention de science fiction autorisée par le parti communiste dans l’histoire du pays. A un moment donné, j’ai pris à part un haut fonctionnaire et je lui ai demandé comment cela se faisait, alors que la SF était prohibée depuis si longtemps. Qu’est-ce qui avait changé ? C’est simple, m’a-t-il répondu. Les Chinois sont particulièrement doués pour fabriquer des choses si quelqu’un d’autre leur donne un plan. Mais ils n’innovent pas, ils n’inventent pas, ils n’ont pas d’imagination. Alors ils ont envoyé une délégation aux États-Unis, chez Apple, chez Microsoft et chez Google, pour demander à ces gens qui imaginent l’avenir de parler un petit peu d’eux-mêmes. Il s’est avéré qu’ils avaient tous lu de la science-fiction quand ils étaient plus jeunes.

La fiction peut vous faire voir le monde autrement. Elle peut vous emmener là où vous n’avez jamais été. Une fois que vous avez visité ces autres mondes, comme après avoir croqué dans le fruit des contes de fées, vous ne pourrez jamais plus être entièrement satisfait de celui dans lequel vous avez grandi. L’insatisfaction est une bonne chose : les gens sont libres de modifier et d’améliorer leurs mondes. Ils peuvent les faire changer et les rendre meilleurs.

Pendant qu’on y est, je voudrais dire quelques mots à propos de « l’évasion », un mot que j’entends souvent dénigrer comme s’il s’agissait de quelque chose de mal, comme si la littérature d’évasion était un opium bon marché destiné aux simples d’esprit, aux idiots et aux naïfs. Les seules fictions dignes de ce nom, pour les adultes ou pour les enfants, ce seraient les fictions réalistes, celles qui reflètent les pires aspects du monde dans lequel vit le lecteur.

Mais si vous êtes coincé dans une situation impossible, dans un endroit désagréable, avec des gens qui vous veulent du mal, et qu’on vous offre une issue temporaire, pourquoi ne pas saisir l’occasion ? La littérature d’évasion, c’est justement ça : une porte qui s’ouvre et qui vous montre la lumière du jour, qui vous donne un endroit où aller, où vous ne serez pas débordé, où vous trouverez des gens dont vous cherchez la compagnie (ne vous méprenez pas : les livres sont des lieux à part entière). Plus important encore, au cours de votre fuite, les livres peuvent également vous apporter des connaissances sur le monde et sur votre condition, des armes, une cuirasse, des éléments concrets que vous allez pouvoir ramener dans votre cellule, des compétences, des connaissances, des outils, auxquels vous pourrez recourir pour vous échapper pour de bon. Comme J. R. R. Tolkien nous le rappelle, les seules personnes qui ont une dent contre les évasions sont les geôliers.

Le rôle des bibliothèques aujourd’hui

Une autre façon d’étouffer le goût de la lecture chez un enfant consiste à s’assurer qu’il n’y a aucun livre autour de lui et à ne lui donner aucun endroit où lire. J’ai eu de la chance. Lorsque j‘étais enfant, j’avais une excellente bibliothèque près de chez moi. J’ai eu le genre de parents prêts à me déposer à la bibliothèque sur le chemin de leur travail pendant les vacances d’été. J’ai connu le genre de bibliothécaires qui ne sont pas dérangés par un petit garçon non-accompagné qui revient tous les matins dans la section jeunesse pour explorer les fiches cartonnées du catalogue, à la recherche de livres qui parlent de fantômes, de magie ou de fusées, à la recherche de vampires, de détectives, de sorcières et d’autres merveilles. Quand j’en ai terminé avec les livres de la bibliothèque jeunesse, je suis passé à ceux pour adultes.

C’étaient de bons bibliothécaires. Ils aimaient les livres et ils aimaient qu’on les lise. Ils m’ont appris comment passer des commandes à d’autres établissements grâce au prêt interbibliothèques. Ils n’avaient aucun snobisme vis-à-vis de mes lectures. Ils avaient juste l’air d’apprécier la présence de ce petit garçon aux yeux écarquillés qui aimait lire. Ils me parlaient des livres que j’étais en train de lire. Ils me trouvaient d’autres ouvrages de la même collection, ils me donnaient des coups de main. Ils m’ont traité comme n’importe quel autre lecteur – ni plus ni moins – autrement dit, ils m’ont traité avec respect. Quand vous êtes un enfant de huit ans, ce n’est pas quelque chose d’habituel.

Les bibliothèques sont synonymes de liberté :  liberté de lire, liberté de penser, liberté de communiquer. Elles contribuent à l’éducation (un processus qui ne se termine pas le jour où nous quittons l’école ou l’université), au divertissement, à la création d’endroits sûrs et à la diffusion de l’information. J’ai bien peur qu’aujourd’hui, au XXIe siècle, certaines personnes comprennent mal le rôle des bibliothèques. Si on les considère uniquement comme des étagères remplies de livres, elles peuvent sembler désuètes ou obsolètes dans un monde où la plupart des ouvrages, si ce n’est tous, sont disponibles sous forme numérique. Mais c’est passer totalement à côté du sujet, qui touche selon moi à la nature même de l’information.

L’information a de la valeur, et les bonnes informations ont énormément de valeur. L’essentiel de l’histoire de l’humanité s’est déroulé dans une période de pénurie d’information. Disposer de l’information adéquate était important et avait toujours une certaine valeur : le moment propice pour planter des semences, l’endroit où trouver certaines choses, les cartes, les histoires et les récits, tout cela valait son pesant d’or. L’information était un bien précieux et ceux qui la possédaient ou savaient comment l’obtenir pouvaient en tirer des bénéfices.

Ces dernières années, nous sommes passés d’une économie de la rareté à une surabondance d’informations. Selon Eric Schmidt, le Pdg de Google, tous les deux jours désormais, l’espèce humaine fabrique autant d’information que nous en avons produit depuis l’aube de la civilisation jusqu’en 2003. Pour ceux qui tiennent les comptes, cela représente environ cinq exobytes de données par jour. Le défi désormais, n’est plus de découvrir une plante rare qui pousserait en plein désert mais de trouver la même plante au milieu d’une véritable jungle. Nous allons avoir besoin d’aide pour naviguer au milieu de toute cette information et pour trouver celles dont nous avons réellement besoin.

Les bibliothèques sont des endroits où les gens peuvent s’informer. Les livres ne sont que la partie émergée de l’iceberg de l’information. Ils sont à notre disposition, et les bibliothèques peuvent nous les fournir gratuitement et légalement. Il y a plus d’enfants qui empruntent des livres dans les bibliothèques que jamais auparavant. Ce sont des livres de toutes sortes : imprimés, numériques ou audio. Mais les bibliothèques sont aussi, entre autres, des lieux où les gens qui n’ont pas d’ordinateur ou qui n’ont pas de connexion Internet peuvent aller surfer sans rien payer. C’est extrêmement important parce que trouver un travail, postuler à un emploi ou faire valoir ses droits se fait de plus en plus en ligne. Les bibliothécaires peuvent aider ces gens à naviguer dans le monde.

Les livres et la lecture dans la société de l’information

Je ne crois pas que tous les livres vont migrer vers un écran ou même qu’ils le doivent. Comme Douglas Adams me l’a un jour fait remarquer, plus de vingt ans avant l’apparition du Kindle, un livre imprimé est un peu comme un requin. Les requins sont vieux. Il y avait des requins dans l’océan avant les dinosaures. La raison pour laquelle il y a toujours des requins, c’est qu’il n’y a rien de mieux qu’un requin pour faire un boulot de requin. Les livres imprimés sont costauds, difficiles à abîmer, on peut les amener sans crainte dans son bain, ils fonctionnent à l’énergie solaire, ils sont agréables au toucher. Ils font bien leur boulot de livres. Il y aura toujours une place pour eux. Ils sont dans leur élément dans les bibliothèques, au même titres désormais que les ebooks, les livres audio, les dvds et les contenus en ligne.

Une bibliothèque est un réservoir d’information auquel chaque citoyen a un accès égal. Cela inclut des informations sur la santé – et aussi sur la santé mentale. C’est un espace public, un lieu paisible, un havre de paix. C’est un endroit où on trouve des bibliothécaires. Nous devons imaginer dès maintenant à quoi ressembleront les bibliothèques du futur.

Dans un monde de textes, d’e-mails et d’informations écrites, l’éducation est plus importante que jamais. Nous avons besoin de savoir lire et écrire. Nous avons besoin de citoyens du monde qui puissent lire avec aisance, qui comprennent ce qu’ils lisent, qui saisissent les nuances et qui soient capables de se faire comprendre.

Les bibliothèques sont véritablement les portes de l’avenir. C’est pourquoi il est regrettable que, partout dans le monde, il y ait des autorités locales qui ferment des bibliothèques afin de faire des économies faciles, sans se rendre compte qu’elles sont littéralement en train d’hypothéquer l’avenir pour payer les dettes d’aujourd’hui. On ferme des portes qui devraient être grandes ouvertes.

Selon une étude récente de l’OCDE, l’Angleterre est le « seul pays où le groupe le plus âgé sait mieux lire et compter que le groupe le plus jeune, indépendamment d’autres facteurs, comme le sexe, le milieux socio-économiques et la profession ». Autrement dit, nos enfants et nos petits-enfants ont moins de facilité à lire et à compter que nous. Ils sont moins capables de naviguer dans le monde et de le comprendre pour résoudre des problèmes. Ils peuvent plus facilement être abusés et trompés. Ils auront plus de mal à changer le monde dans lequel ils vivront, à trouver du travail, etc, etc.  En tant que nation, l’Angleterre sera reléguée loin derrière les autres pays développés car elle manquera de main-d’œuvre qualifiée. Les politiciens blâment leurs adversaires pour ces résultats, mais en vérité, nous devons simplement apprendre à nos enfants à lire et à aimer la lecture. Nous avons besoin de bibliothèques, de livres, de citoyens instruits.

Peu importe si les livres sont imprimés ou électroniques, si votre tablette est d’argile ou numérique. Je ne pense pas que ça ait de l’importance. C’est le contenu qui compte. Un livre c’est aussi un contenu et c’est ça qui est important.

Les livres sont notre moyen de communiquer avec les morts et de recevoir des leçons de ceux qui ne sont plus parmi nous. C’est le moyen qu’à trouvé l’humanité pour se construire elle-même et progresser, en faisant du savoir quelque chose de cumulatif, qui ne doit pas être éternellement reconstruit à partir de zéro. Il y a des récits qui sont plus anciens que la plupart des nations et qui ont largement survécu aux civilisations et aux édifices dans lesquels ils ont été racontés pour la première fois.

Les devoirs des écrivains, et ceux des lecteurs

Je pense que nous avons des responsabilités vis-à-vis de l’avenir, des responsabilités et des devoirs envers les enfants, envers les adultes que ces enfants deviendront et envers le monde qu’ils devront habiter. Nous tous – écrivains, lecteurs, citoyens – nous avons des devoirs. Je me suis dit que j’allais énumérer certains d’entre eux avec vous.

Je crois que nous avons le devoir de lire pour le plaisir, en privé et dans des lieux publics. Si nous lisons pour le plaisir, si on nous voit en train de lire, nous apprenons et nous exerçons notre imagination, mais nous montrons aussi aux autres que la lecture est une bonne chose.

Nous avons le devoir de soutenir les bibliothèques, de les fréquenter afin d’encourager les autres à faire de même et de protester contre leur fermeture. Si on n’attache pas d’importance aux bibliothèques alors on n’attache pas d’importance à l’information, à la culture et à la sagesse. On étouffe les voix du passé et on met l’avenir en péril.

Nous avons le devoir de lire à voix haute à nos enfants, de leur lire les histoires qu’ils aiment, y compris celles dont nous nous sommes lassés, d’imiter des voix pour les rendre plus intéressantes et de ne pas arrêter de lire pour eux à partir du moment où ils savent lire eux-mêmes. Faites de la lecture à haute voix un moment de partage au cours duquel les téléphones sont éteints et les distractions du monde mises entre parenthèse.

Nous avons le devoir de faire usage du langage et de repousser nos limites, de découvrir ce que les mots veulent dire et comment leur donner tout leur sens, de communiquer clairement, de dire ce que nous avons sur le cœur. Nous ne devons pas essayer de figer le langage ou prétendre que c’est une chose morte qui doit être vénérée. Nous devons faire appel à lui comme à un être vivant, en mouvement perpétuel, qui emprunte des mots à d’autres langues, qui permet aux significations et aux prononciations d’évoluer avec le temps.

Nous, écrivains – en particulier les auteurs de littérature jeunesse, mais ça vaut pour tous les écrivains – nous avons un devoir vis-à-vis de nos lecteurs : celui d’écrire des choses vraies. C’est particulièrement important lorsque nous inventons des histoires qui mettent en scène des personnages imaginaires et les lieux inventés de toutes pièces. Il faut bien comprendre que la vérité ne réside pas dans les faits mais dans ce qu’ils nous enseignent à propos de nous-mêmes. La fiction est un mensonge qui dit la vérité, après tout.

Nous avons le devoir de ne pas ennuyer nos lecteurs mais au contraire d’alimenter leur besoin de tourner les pages. Le meilleur remède pour un lecteur réticent, c’est une bonne histoire qu’on ne peut pas s’empêcher de lire. Et tandis que nous devons dire à nos lecteurs des vérités, leur donner des armes et une cuirasse et leur transmettre la moindre forme de sagesse glanée lors de notre court séjour sur terre, nous avons également le devoir de ne pas prêcher, de ne pas donner de leçons, de ne pas gaver nos lecteurs avec une morale et des messages prédigérés, comme ces oiseaux qui nourrissent leur bébés d’asticots prémâchés. Nous avons le devoir de ne jamais, en aucune circonstance, écrire quelque chose pour les enfants que nous ne voudrions pas lire nous-mêmes.

Nous avons le devoir de comprendre et d’accepter qu’en tant qu’auteurs de littérature jeunesse, nous faisons un travail important, parce que si nous le bâclons en écrivant des livres médiocres qui détournent les enfants du livre et de la lecture, nous aurons compromis notre avenir et le leur.

Nous avons tous – adultes et enfants, écrivains et lecteurs – le devoir de rêver. Nous avons le devoir d’exercer notre imagination. C’est facile de prétendre que personne ne peut rien changer, que nous vivons dans un monde où le poids de la société est écrasant et où l’individu est moins que rien: un atome dans un mur, un grain de riz dans une rizière. La vérité c’est que ce sont les individus qui changent le monde, inlassablement, ce sont eux qui façonnent l’avenir et ils le font en imaginant les choses autrement.

Regardez autour de vous. Vraiment, faites-le. Faites une pause pendant un instant et regardez autour de vous la pièce dans laquelle vous êtes. Je vais vous rappeler une vérité tellement élémentaire qu’on a tendance à l’oublier. Tout ce que vous pouvez voir, y compris les murs, a été, à un moment ou à un autre, imaginé. Quelqu’un s’est dit qu’il serait plus facile de s’asseoir sur une chaise que sur le sol et il a imaginé une chaise. Quelqu’un a dû imaginer un moyen pour que je vous parle, ici à Londres, sans que la pluie nous tombe sur la tête. Cette pièce et tout ce qui est à l’intérieur, tout ce qui est dans ce bâtiment, toute celle ville, existent uniquement parce que des gens ont fait preuve d’imagination, inlassablement. Ils ont rêvassé, ils ont réfléchi, ils ont inventé des choses qui ne fonctionnaient pas tout à fait, ils ont décrit des choses qui n’existaient pas encore à des gens qui se sont moqués d’eux. Mais au bout du compte, ils ont réussi. Les mouvements, politiques ou individuels, ont tous commencés avec des gens qui ont imaginé de nouvelles façons d’exister.

Nous avons le devoir de rendre les choses belles. Ne laissons pas le monde plus laid que nous ne l’avons trouvé en arrivant, ne vidons pas les océans, ne léguons pas nos problèmes à la génération suivante. Nous avons le devoir de faire propre après notre passage et de ne pas laisser à nos enfants un monde que nous aurons, sans aucun scrupule, sali, floué et dégradé.

Nous avons le devoir de dire à nos hommes politiques ce que nous voulons. Nous avons le devoir de voter contre les politiciens de tous bords qui ne comprennent pas l’importance de la lecture dans la formation de citoyens dignes de ce nom, qui ne veulent pas agir pour préserver et protéger la connaissance, et pour favoriser l’éducation. Ce n’est pas une question de politique partisane. C’est une question d’humanité la plus élémentaire.

Un jour, on a demandé à Albert Einstein comment faire pour rendre un enfant intelligent. Sa réponse fut à la fois simple et remplie de sagesse. « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents », a t-il répondu, « lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur encore plus de contes de fées. » Einstein avait compris l’importance de la lecture et de l’imagination. J’espère que nous pourrons offrir à nos enfants un monde dans lequel ils pourront lire et se faire lire, dans lequel ils pourront exercer leur imagination et leur intelligence.

Merci de votre attention.

Le texte original de la conférence est disponible sur le site de The Reading agency, des photos de l’événement sont visibles sur le compte Flickr de l’association.

Note sur la traduction : J’ai ajouté le titre et les intertitres. « Literacy » est parfois traduit en français par « littéracie », j’ai préféré opter en fonction du contexte pour « éducation », « culture », « alphabétisation ».  La notion de « Post-literate world » n’est pas très répandue en français. « Monde post-littéraire » semble être la traduction communément acceptée. Le terme apparaît dans The Gutenberg Galaxy (1962) de M. McLuhan et chez des essayistes contemporains comme Chris Hedges. Il désigne un type de société ou le langage écrit serait devenu fonctionnellement obsolète, presque inutile.

Ce contenu a été publié dans Bibliothèques, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

12 réponses à Une conférence de Neil Gaiman sur la lecture

  1. Escrocgriffe dit :

    La parrallèle entre le nombre d’analphabètes et les prisons fait froid dans le dos… Ca me rappelle Victor Hugo : « ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ». Sinon, j’ai bien ri avec l’anecdote des ingénieurs chinois et la Science-Fiction ! :D

  2. Ping : Revue de blogs #1: novembre 2013 | Scientas'Hic

  3. Demisev dit :

    Merci pour cette retranscription! Gaiman est vraiment très engagé dans le sujet (enfin, logique pour un écrivain, mais il est celui qu’on entend le plus!)

    Puis c’est bien de rappeler l’importance des bibliothèques. Je n’y étais plus allé depuis des années (en-dehors de mes recherches pour mes travaux), puisque je préfère acheter mes romans. J’y suis retourné pour la première fois il y a quelques semaines, et depuis j’y repasse régulièrement. Maintenant que je m’en rends compte: ça m’a manqué!

    • Nicolas dit :

      Gaiman, en plus d’être assez engagé dans toutes sortes de domaines (dont la défense des bibliothèques), est également très accessible : j’ai été surpris qu’il me réponde tout de suite quand je lui ai demandé l’autorisation de traduire son texte.

      Sur l’importance des bibliothèques je ne vais pas te contredire puisque je suis bibliothécaire ! :-)

      Sur un plan plus personnel, j’ai grandi en milieu rural et la première fois que j’ai eu accès à une vraie grande bibliothèque (assez tard, à l’âge de 16 ans) ça a été un vrai choc. Je suis boulimique de livres depuis cette époque. Avoir une grande bibliothèque près de chez soi c’est vraiment une richesse….

      (et merci pour le ping au fait !)

      • Demisev dit :

        Sympa de sa part d’avoir répondu, il a l’air aussi très accessible comme gars. Par rapport à ce qu’il a dit, j’ajouterai que les bibliothèques devraient aussi favoriser la lecture d’écrivains locaux/régionaux (tout en préservant une lecture plus générale)

        (de rien!)

  4. Ping : Attendre… | Les Pirates de l'Escroc-Griffe

  5. Moon dit :

    Le Diable Vauvert va publier cette déclaration de Gaiman sous format papier (24 pages). Disponible dans les librairies à partir du 23 octobre.

    • Nicolas dit :

      Merci pour l’info. Et bien ça aura été visible en avant-première ici ! Curieux de voir ce que fera un traducteur professionnel, il y a des passages que j’ai trouvés difficile à rendre. Et j’espère qu’ils ne vont pas me demander d’enlever ma traduction…..

      • Moon dit :

        Ces petits livres seront gratuits. Je ne pense donc pas que l’éditeur te demande d’enlever ton article…
        Je suis aussi curieuse de voir leur traduction et leur mise en page !

  6. Ping : CDI Pascal | Pearltrees

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *