Epépé, de Ferenc Karinthy

-poche-l-572079Budaï est un universitaire hongrois qui se rend en avion à un congrès de linguistique qui se déroule à Helsinki. Après avoir atterri, il suit la foule des passagers, puis il prend machinalement une navette qui le conduit jusqu’à son hôtel. C’est là qu’il se rend compte qu’il y a quelque chose qui cloche : il n’est pas en Finlande mais dans un pays inconnu, qui semble totalement coupé du reste du monde ! La langue qu’on y parle, mais aussi l’écriture, les coutumes et les mœurs des habitants sont totalement incompréhensibles aux yeux de Budaï, qui est pourtant expert en linguistique… Le livre de Ferenc Karinthy, publié initialement en 1970,  commence comme une aimable plaisanterie, il vire rapidement à l’absurde, avant de se terminer comme un cauchemar.

Karinthy emprunte aux mauvais rêves leur caractère insaisissable, presque visqueux, et l’impuissance totale à laquelle ils condamnent le rêveur. Dans les rues de cette ville inconnue, le malheureux Budaï est sans cesse emporté malgré lui par une foule compacte qui se déverse en flots continus. Lorsqu’il tente de nouer des relations avec des inconnus, les gens l’ignorent ou ne le comprennent pas. Les inscriptions sur les panneaux ou dans les livres défient toutes les règles connues. Les paroles qu’il entend sont incompréhensibles. Les sons et les significations ont l’air de changer en permanence, en fonction du contexte ou même de l’instant où ils sont prononcés. Budaï en vient même à se demander si tous les habitants de la ville ne seraient pas dans la même situation que lui, chacun parlant une langue incompréhensible pour tous les autres.

La seule personne avec laquelle il parvient à tisser un semblant de relation humaine est une jeune liftière, mais même elle, il ignore son nom, qui fluctue au fil des pages : s’appelle-t-elle Epépé, Pépépé, Etyétyé ou simplement Bébé ou Dédé ? D’ailleurs est-ce bien là son nom ? Les gens ont-ils simplement un nom dans ce pays ? Impossible à savoir, il manque au linguiste une pierre de Rosette qui lui permettrait d’y voir clair.1

Le roman est écrit entièrement au présent. Cette immédiateté brutale reflète la situation désespérée de Budaï, son absence d’horizon, mais aussi l’urgence d’agir. Une bonne part du livre est consacrée aux stratagèmes que Budaï invente pour se sortir du pétrin : explorer la ville pour trouver ses limites, tenter de déduire sa position à partir des étoiles, trouver une gare ou un aéroport, déchiffrer le plan du métro ou sa note d’hôtel, trouver un livre dans une langue étrangère, composer des numéros de téléphone au hasard, procéder méthodiquement pour apprendre les rudiments de la langue locale. Tout cela en vain. Budaï provoque même une rixe pour se faire arrêter et pouvoir enfin s’expliquer avec la police, mais cela n’aboutit qu’à une désagréable nuit dans un cachot.

Ce qui m’a particulièrement plu dans le roman, c’est que finalement, le personnage principal n’est pas Budaï, mais son cerveau, qui tourne à plein régime tout au long du livre. Lorsque Budaï touche le fond, lorsqu’il flanche, après tant d’acharnement, tant d’ingéniosité totalement vaine, on est vraiment désolé pour lui. Il y a un parallèle tentant à faire avec Robinson Crusoé, un autre personnage astucieux entièrement focalisé sur sa survie à court terme. Mais tandis que Robinson reconstruit à bout de bras la société sur son île, Budaï est un invraisemblable naufragé au cœur d’une ville surpeuplée. Dans sa préface, Emmanuel Carrère cite Un jour sans fin, le film de Harold Ramis dans lequel Bill Murray essaie par tous les moyens d’échapper à une ville paumée où la même journée se répète indéfiniment. La comparaison est juste. Les personnages du livre et du film ont tous les deux ce petit côté rat de laboratoire pris au piège d’un labyrinthe.

Karinthy a écrit beaucoup d’autres livres mais il n’y en a que deux autres qui ont été traduits en français. Les sujets sont plus terre à terre : Karinthy y évoque la vie à Budapest pendant la guerre et l’insurrection de 56 (sévèrement réprimée par les Russes). On peut supposer qu’Epépé est aussi, à sa façon, un commentaire sur l’histoire de la Hongrie (qui était sous contrôle soviétique en 1970). Mais la force d’un grand livre fantastique comme celui-là, c’est de rendre ce genre d’interprétation totalement dispensable.

CITRIQ

  1. Dans son livre Le Mot et la chose publié en 1960, le philosophe américain W.V.O. Quine imaginait un linguiste immergé dans une tribu inconnue et essayant de traduire un simple mot (« gavagaï ») à parti de zéro. Je ne peux pas restituer ici l’ampleur et la complexité de son raisonnement mais, en gros, Quine arrive à la conclusion qu’il est impossible de faire correspondre de façon univoque les mots et les choses. Cet exercice de traduction radicale est impossible. Karinthy, lui-même docteur en linguistique, avait probablement lu Quine, ou alors il a retrouvé par ses propres moyens les raisonnements du philosophe, car Budaï est confronté exactement aux mêmes impasses que le linguiste imaginaire de Quine. []
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13 réponses à Epépé, de Ferenc Karinthy

  1. MoonMoon dit :

    Epépé !!!!
    Plus sérieusement, cette histoire me fait penser à la magnifique bande dessinée de Shaun Tan : Là où vont nos pères ! On y retrouve aussi un homme déboussolé par une langue et des coutumes inconnues….

    • Nicolas dit :

      Oui, c’est vrai ! Ca m’a également traversé l’esprit ! (Budaï est un peu un immigré à sa façon)
      Si tu veux faire des parallèles, tu peux aussi citer tous les récits dystopiques (genre 1984 de Orwell) parce que tu retrouves pas mal d’éléments habituels du genre (un monde étrange dans un autre espace-temps mais qui ressemble au nôtre, découverte progressive des aspects inacceptables/totalitaires de ce monde, un semblant d’espoir ou de révolte face au système, etc.)

  2. Cachou dit :

    Je viens tout juste de l’avoir celui-là, je ne lis pas ton article, juste la conclusion parce que je vais le lire bientôt et que je veux être vierge de toute influence ^_^. Amusante coïncidence donc.

  3. tomtomtom dit :

    C’est peu dire que je vous rejoins, cher blogueur :
    http://unespecedeblog.wordpress.com/2013/10/16/epepe/
    … et je sais maintenant pourquoi je ne lis plus assez de livres : j’ai peur d’en lire des moins bons.

  4. Escrocgriffe dit :

    Quel livre ! Tu m’as vraiment donné envie de le lire… A mon humble niveau, c’est parfois un peu ce que j’ai ressenti au Japon, quand je n’arrivais pas à lire un mot… C’était à la fois grisant et extrêmement déstabilisant.

    • Nicolas dit :

      Oui c’est sans doute un peu comparable. J’ai souvent entendu dire qu’un voyage au Japon était EXTREMEMENT déstabilisant à cause du manque de repères écrits…

  5. Cachou dit :

    Beaucoup aimé donc, à part la dernière partie peut-être qui m’a semblé beaucoup trop ancrer ce pays « autre » dans la réalité, dans l’actualité de l’auteur et qui m’a fait complètement sortir de la fable.

  6. Nicolas dit :

    Je dois être mal réveillé, il n’y a rien qui m’écorche les yeux dans le message de Cachou ?!

    Pour la dernière partie du livre, je suis d’accord pour dire qu’il y a une espèce de rupture de ton qui m’a un peu étonné à la lecture. Ce passage est peut-être un peu long également mais il ne m’a pas vraiment dérangé au final.

    En fait, comme je le disais à Moon un peu plus haut, je trouve que, dans l’esprit, Epépé se rattache vraiment aux Dystopies « classiques » dans le style de 1984 ou Nous autres. Du coup, la scène de révolte est presque un passage obligé. Et puis j’ai bien aimé le fait que cette révolution, qui commence comme un espèce de carnaval, soit traitée sur un mode tout aussi absurde que le reste du livre et ne représente pas un brusque surgissement de sens… Non, vraiment pour moi ce n’est pas un point noir.

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