Fritz Kahn

Les éditions Taschen viennent de sortir un bel ouvrage consacré à Fritz Kahn (1888-1968). Kahn est célèbre pour les images qu’il a conçues, pourtant, il n’est ni peintre, ni illustrateur. En revanche, de nombreux dessinateurs ont travaillé pendant des décennies sous ses directives. Dès 1912, ce médecin gynécologue allemand devient un spécialiste de la vulgarisation scientifique. Il enchaine les livres à succès consacrés à la physique, à l’astronomie, et surtout au corps humain (Das Leben des Menchen, publié en 5 volumes de 1922 à 1931). Dans les années 30, Kahn doit fuir les nazis. Il continuera son travail aux États-Unis jusque dans les années 60. Dans ses livres, c’est tout un imaginaire délirant, à la limite de la science-fiction qui est à l’œuvre.

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On comprend peut-être mieux l’originalité des illustrations de Fritz Kahn en comparant sa démarche à celle de son contemporain Otto Neurath (1882-1945). Neurath et Kahn ont été confrontés aux mêmes bouleversements intellectuels. Au début du XXe siècle, les moyens de communication se multiplient, les connaissances scientifiques s’accumulent et se révolutionnent, la quantité d’information à absorber et à digérer par l’honnête homme devient colossale.

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Un exemple d’ISOTYPE (cliquer pour agrandir)

C’est pour répondre à cette problématique nouvelle que, dans les années 20, Neurath crée l’ISOTYPE avec l’aide du graphiste Gerd Arntz. L’ISOTYPE est un langage visuel universel qui permet de représenter et de synthétiser facilement des informations de toutes natures. Le langage créé par Neurath a eu une grande influence, par exemple sur la signalétique routière. Ses travaux préfigurent également ce qu’on appelle aujourd’hui la data-visualization.

Comme Neurath, Kahn s’est fixé pour objectif de transmettre des informations complexes sous une forme graphique facile à comprendre. Mais si l’ISOTYPE est très pratique pour représenter des données chiffrées, il ne permet pas vraiment de traduire la richesse des univers conceptuels nouveaux défrichés par la science moderne.

En partant du même point de départ que Neurath, Kahn aboutit à une proposition diamétralement opposée : dans ses ouvrages de vulgarisation, il fait appel à l’imagination du lecteur plus qu’à ses facultés logiques. Ses procédés favoris sont l’analogie, la comparaison, la métaphore. Même lorsqu’il s’agit de délivrer une information purement quantitative (les tailles comparées de Mercure et de la Terre), Kahn préfère l’image frappante à l’exactitude mathématique.

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Mercure est si petite qu’elle pourrait rentrer dans l’océan Atlantique (1952)

Là où le travail de Kahn commence à devenir fascinant c’est lorsqu’il se met à dériver vers un imaginaire qui n’appartient qu’à lui. Par exemple, le vivant est très souvent représenté comme une machine composée de soupapes, de rouages et de tableaux électriques.

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Les 7 fonctions du nez (1939)

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Ce qui se passe dans notre tête lorsque nous voyons une auto et que nous prononçons le mot « auto » (1939)

Une représentation du canard de Vaucansson

Une représentation du canard de Vaucansson

L’idée que le corps humain est une machine n’est pas vraiment nouvelle. C’était le dogme principal de la philosophie mécaniste du XVIIe et du XVIIIe siècle. Vers 1740, Vaucansson fabrique même un canard mécanique capable de digérer, de nager et de cancaner. Le canard de Vaucansson est très probablement une mystification, et le mécanisme d’un Descartes ou d’un La Mettrie a une valeur scientifique proche de zéro. Chez Kahn, la machine n’est pas un modèle explicatif, c’est une métaphore. Les petites machines qu’il introduit dans le corps humain ne représentent pas des organes en tant que tels mais des fonctions. Entendue de cette manière, ses dessins sont scientifiquement acceptables.

A y regarder de plus près, Kahn ne représente d’ailleurs pas tant l’organisme comme une machine que comme une vaste usine, actionné par de minuscules ouvriers. Son image la plus célèbre est un grand poster intitulé « l’homme comme palais de l’industrie » (« Der Mensch als Industriepalast« ). Cette image emblématique sera reprise et actualisée plusieurs fois par Kahn, elle fera également l’objet de nombreuses variantes tout au long de sa carrière.

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Une version animée du célèbre poster de Fritz Kahn « Der Mensch als Industriepalast », par Henning Lederer

Ces composites hommes-machines-usines rappellent bien sûr les robots de la science fiction qui nait à peu près à la même époque. Parfois, Kahn s’éloigne de la mythologie mécaniste pour revisiter – comme les premiers auteurs de SF – l’imagerie des récits de voyages et d’aventures. Dans certains textes où le corps humain est envisagé comme un véritable terrain d’exploration, il décrit des « paysages cellulaires » qui présentent une ressemblance frappante avec des mondes extra-terrestres.

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Des images issues du Voyage féérique sur le courant sanguin (1924) et des Expériences de voyage d’une cellule (1924)

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Une vision saisissante de l’ostéogenèse (1924). La fabrication du tissu osseux est représentée comme un chantier pharaonique

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Une pin-up de Fernando Vicente (cliquer pour agrandir)

Certaines illustrations de Kahn ont de faux airs d’Arcimboldo ou de Jérôme Bosch. Ici et là, on croit reconnaitre une touche de Dali, de Chirico ou de Marx Ernst. Fritz Kahn a laissé une empreinte durable dans l’histoire de la vulgarisation scientifique (il suffit de penser à la série animée Il était une fois la vie, d’Albert Barillé) mais ses illustrations ont également rejoint un corpus imaginaire, détaché de toute référence scientifique, et plus proche des arts plastiques. En faisant une recherche dans Google Images, on retrouve ainsi plusieurs illustrations du dessinateur espagnol Fernando Vincente, qui sont souvent confondues avec celles de Fritz Kahn. Vincente peint des pin-up biomécaniques où l’influence de Kahn est perceptible, mais ses illustrations n’ont aucune valeur ni aucune ambition scientifique…

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9 réponses à Fritz Kahn

  1. Escrocgriffe dit :

    Je découvre Fritz Kahn, c’est superbe ! Je te remercie pour cet article qui m’a passionné, je vais partager cette belle découverte sur Twitter et Facebook, car cet artiste mérite vraiment qu’on se penche sur son oeuvre, c’est vrai qu’il navigue aux frontières de la SF et du bizarre… Encore merci.

    • Nicolas dit :

      Merci :-) Il y a plein d’autres images étranges dans le livre, qui s’aventurent sur des terrains un peu différents (des collages, des allégories…). Taschen a eu une très bonne idée avec ce livre car qu’il existait un seul ouvrage sur Kahn, épuisé donc assez onéreux, et il n’y a pas tant d’images que ça sur Internet.

  2. Je découvre à la fois ton blog et ce bouquin, superbes tous les deux. Pour ce dernier, faudrait débourser combien ?

    A.C.

  3. Mollgaard dit :

    Merci pour ce bel article!
    Lou

  4. Li-An dit :

    Ça me rappelle une jolie illustration de Chaland…

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