Vingt-trois prostituées, de Chester Brown

23prostitueesIl y a deux choses qui me donnent envie de dire un mot de Vingt-trois prostituées de Chester Brown. D’abord, le projet du gouvernement d’abolir la prostitution en criminalisant les clients, qui a suscité ces dernières semaines des empoignades aussi prévisibles que binaires entre les « pour » et les « contre ». Ensuite, la mode du reportage dessiné, dont j’ai plusieurs fois parlé ici. Lorsqu’on parle de documentaires en bande-dessinée, il y a une question récurrente qui se pose : quelle est l’apport du dessin au genre du reportage ? Est-ce qu’une image dessinée n’est pas à la fois moins crédible qu’un texte et moins véridique qu’une photographie ? Le livre de Chester Brown apporte un éclairage intéressant sur ces questions.

Vingt-trois prostituées est divisé en deux parties bien distinctes : une partie graphique qui constitue l’essentiel du livre, et une partie rédactionnelle plus théorique où l’auteur défend point par point le principe de la dépénalisation de la prostitution (c’est-à-dire une prostitution légale et sans réglementation).

La première partie est autobiographique. Après avoir été plaqué, Chester passe trois ans sans faire une rencontre amoureuse. Définitivement braqué contre les relations de couple conventionnelles, il finit par se demander s’il ne ferait pas mieux d’avoir recours à la prostitution. Nous allons le suivre dans la découverte de ce milieu, et suivre ses péripéties, étranges ou glauques, souvent grotesques et parfois comiques. Brown opte pour un graphisme schématique et une mise en page régulière qui évacuent toute possibilité d’érotisme ou de pathos. Le livre est bavard. Chester se représente en train de discuter longuement avec ses amis qui sont choqués par ses nouvelles habitudes sexuelles, mais aussi avec les prostituées qu’il rencontre.

Dans une longue postface, le dessinateur prolonge les échanges qu’il a eu avec ses amis et développe ses arguments en faveur de la prostitution. On retrouve dans ce texte le tempérament un peu borné et obsessionnel de Chester mais il ne s’agit en aucun cas d’un texte naïf : Brown s’est présenté deux fois à un scrutin électoral au Canada, sous les couleurs libertariennes, et il décline un argumentaire imprégné de la philosophie politique du parti (en gros les idées essentielles sont : 1. Les gens sont libres de se prostituer parce que leur corps leur appartient, 2. Il n’y a pas de différence entre une relation sexuelle tarifée et non tarifée, et 3. Les relations sexuelles entre adultes consentants ne regardent ni l’Etat ni personne d’autre).

23-prostituees-Brown1

Je n’ai aucune envie d’ouvrir un débat sur la prostitution ici. En revanche, je voudrais dire ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant dans Vingt-trois prostituées. Ce qui m’a frappé c’est que la partie graphique est bien plus riche que le discours explicite de l’auteur : la bande-dessinée fait preuve d’une ironie, d’une distance, d’une auto-critique à peu près inexistantes dans la postface.

Il y a une chose qui m’a interpellé en lisant sur Internet les réactions de féministes scandalisées par le livre : non seulement les arguments de la deuxième partie leur paraissent immondes, mais ces lectrice mobilisent également des exemples tirés de la première partie pour démontrer à quel point ce Chester Brown est un personnage odieux. C’est oublier un peu vite que la partie graphique n’est pas « la réalité » mais une œuvre de Chester Brown ! Les nombreuses scènes gênantes ou ridicules où il se met en scène font tout autant partie de son discours sur la prostitution que les arguments de la postface.

Il y a un parti-pris formel qui illustre bien la façon dont le récit dessiné déborde les intentions du texte écrit. Afin de préserver l’identité des prostituées, le dessinateur explique qu’il a choisi de masquer leurs visages : elles sont vues de dos, leurs traits sont cachés par des bulles ou coupés par la bordure des cases. La protection de l’identité est un prétexte idiot, vu le caractère schématique des dessins. En revanche, cette façon de faire des prostituées des personnages anonymes, littéralement recouverts par la logorrhée de Chester, nous en dit beaucoup sur les rapports humains que le dessinateur entretient avec elles, une dimension qui est largement occultée dans la partie écrite qui privilégie les analogies et les raisonnements abstraits (« Émettons l’hypothèse que d’ici quelques années les généticiens auront découvert un gène responsable de l’attirance sexuelle…« , « Admettons que la prostitution soit décriminalisée dans dix ans …« , « Imaginons une entreprise de chaussure qui exploite des esclaves….« ).

susan

Même si on ne partage pas le point de vue de son auteur, même s’il est subjectif et nombriliste, Vingt-trois prostituées est un vrai document sur la prostitution envisagée dans la perspective d’un client lambda. Le livre ne fait pas l’impasse sur les paradoxes du client si on lit bien ensemble les deux parties du livre. Chester Brown parvient également à produire une impression de réalisme remarquable étant donné l’économie des moyens employés. Le livre démontre que, dans certains cas, un récit dessiné est bien plus riche qu’un texte écrit et argumenté. On peut aussi conclure tout simplement que Chester Brown est un grand auteur de bande dessinée mais un philosophe (et un politicien) médiocre !

CITRIQ

 

Ce contenu a été publié dans Bandes dessinées, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

5 réponses à Vingt-trois prostituées, de Chester Brown

  1. Escrocgriffe dit :

    Quelle histoire ! J’avoue être autant stupéfait qu’intrigué… Je te rejoins sur l’idée que même si on est pas d’accord avec l’auteur (ce qui est mon cas), on a envie de découvrir cette oeuvre atypique, non pas par voyeurisme, mais parce qu’il s’agit d’un sujet de société intéressant. Merci pour ta chronique !

    • Nicolas dit :

      Merci pour ton commentaire. C’est un livre qui vaut vraiment le coup d’oeil si on n’est pas rebuté par le personnage de Chester Brown (buté, nombriliste, un peu autiste, mais aussi intelligent, et touchant à sa façon…)

  2. Marie Rameau dit :

    J’espère pour toi que tu ne vas pas rapidement être envahi par une horde d’anti-prostitution en colère, comme j’y ai eu droit avec ma chronique sur le même bouquin… C’était VRAIMENT pénible.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *