Marathon Priest 11 : Les Insulaires

Avec Les Insulaires, j’arrive (enfin !) au bout de mon marathon Priest, puisque c’est le dernier livre de l’écrivain britannique paru en français aux éditions Denoël. Les insulaires sont les habitants de l’archipel du rêve. Ce monde imaginaire composé d’une myriade d’îles exotiques est la toile de fond de deux autres ouvrages de Christopher Priest : La Fontaine pétrifiante, qui est incontestablement l’un de ses meilleurs romans, et le recueil de nouvelles intitulé tout simplement L’Archipel du rêve, qui est plus inégal à mes yeux. Les Insulaires n’a pas la forme conventionnelle d’un roman. Lorsque j’ai découvert qu’il s’agissait en fait d’un répertoire alphabétique des différentes îles de l’archipel, j’ai été un petit peu surpris. En effet, Priest a toujours raillé l’habitude qui consiste à adjoindre des glossaires, des guides, ou des cartes aux livres de SF et de fantasy : « Les lecteurs demandent ce genre de choses, mais les écrivains doivent résister à la tentation », dit-il, « toute fiction est une métaphore […] si vous tentez de rendre littéral ce qui est métaphorique, la métaphore meurt. » Priest n’a pas succombé au travers qu’il dénonce, bien au contraire : si Les Insulaires ressemble au premier abord au guide d’un monde imaginaire, c’est pour mieux dynamiter cette idée de l’intérieur.

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La mer des trous, dans le Yellow Submarine des Beatles

D’abord, il n’y a aucune carte dans le livre. Cette absence a une explication : dès l’introduction, on apprend que le monde de l’archipel est impossible à cartographier, car des anomalies temporelles perturbent les strates les plus élevées de son atmosphère. A la limite, il est possible de produire des cartes locales, partielles et parcellaires, mais dès qu’on essaie de prendre du recul, de construire une image d’ensemble, la réalité se brouille, se dédouble et devient contradictoire. Cet état d’indétermination qui touche les îles semble également affecter ses habitants, car la plupart d’entre eux ont des identités multiples : des doubles, des frères jumeaux, des pseudonymes ou des alter ego.

Parmi les nombreux personnages que l’on croise dans le livre et qui naviguent d’une île à l’autre, il y en a certains qui s’accommodent très bien de l’étrangeté de l’archipel et qui se plaisent même à brouiller un peu plus les cartes, comme le peintre Bathurst qui dissimule dans ses tableaux apocalyptiques le portait de ses conquêtes féminines, ou l’écrivain Chaster Kammeston qui mêle vérité et mensonge dans ses romans. Mais il y a également un deuxième type de protagoniste : des chercheurs ou des scientifiques qui s’efforcent tant bien que mal de démêler les fils de la réalité, comme la sociologue Esla Caurer, qui enquête sur le meurtre d’un célèbre mime ; Lorna, la géographe qui espère cartographier l’archipel en assemblant les prises de vue innombrables captées à très basse altitude par une nuée de drones ; ou bien Alvasund, qui est chargée par la mystérieuse Autorité d’Intercession de sonder l’intérieur des tours sans portes ni fenêtres qui parsèment les îles. Ces différentes entreprises échouent systématiquement. Les drones téléguidés de Lorna, par exemple, peuvent voler indéfiniment grâce à des batteries solaires. Ils sont également conçus pour éviter automatiquement les obstacles. Pour ces deux raisons, ils finissent souvent par tourner en rond entre deux reliefs. Bloqués indéfiniment dans un schéma d’évitement, ils sont littéralement piégés par les îles…

Dans l’archipel du Rêve donc, « tout le monde erre à l’aveuglette« . C’est le cas de ses habitants, mais aussi du lecteur qui essaie de suivre leur trace. Malgré les références nombreuses aux autres œuvres de Priest qui mettent en scène l’archipel, malgré le caractère strictement factuel de certaines entrées, Les Insulaires n’est en aucun cas un exercice de « worldmaking ». Le livre n’a de guide que l’apparence, il est conçu pour perdre et pour désorienter le lecteur, bien plus que pour poser les jalons d’un monde imaginaire  (c’est l’idée même de « monde » qui est dénuée de sens dès lors qu’il est impossible de rassembler en un tout unique et cohérent les fragments de réalité auxquels nous avons accès).

Priest a beau subvertir de l’intérieur l’idée d’un guide de l’archipel, cela ne l’empêche pas d’être à l’occasion pris à son propre piège : de nombreux passages, consacrés à la géographie, au climat ou à l’histoire des îles, sont répétitifs et même franchement ennuyeux, sans compter qu’ils sont rédigés dans un style délibérément plat et rébarbatif. A l’inverse, dès qu’il s’éloigne de ces figures imposées, le livre se met à respirer. Certaines entrées sont en fait de véritables récits, qui peuvent compter une cinquantaine de pages. Les cinq ou six nouvelles que Priest introduit ainsi presque en contrebande font toute la sève du livre.

Puisque Les Insulaires est finalement un recueil de nouvelles camouflé dans un guide de voyage, on peut se demander pourquoi Priest s’est cramponné à cette forme plutôt que d’opter pour un recueil plus traditionnel. Il me semble qu’on peut établir un parallèle entre sa démarche et celle d’une poignée d’autres auteurs. Je pense par exemple au Dictionnaire Khazar du serbe Milorad Pavić, qui a véritablement la forme d’un dictionnaire, et qui peut être lu dans n’importe quel sens. Dans un autre style, 253, de Geoff Ryman, décrit un voyage dans le métro londonien en consacrant un paragraphe à chacun des 253 passagers d’une rame (un index dans la version imprimée et des liens hypertexte dans la version en ligne établissent des connexions entre chaque voyageur). Un autre exemple encore plus radical me vient à l’esprit : la nouvelle de Ballard intitulée Index est composée uniquement de l’index alphabétique d’un livre dont les autres pages sont manquantes. En parcourant cette table austère, le lecteur ingénieux peut reconstituer dans ses grandes lignes l’histoire sous-jacente.

Comme Ballard, Rymann ou Pavić, Priest s’empare d’une forme non linéaire, qui lui permet de livrer un récit kaléidoscopique, tout en laissant au lecteur une marge de liberté pour combler les vides. L’un de ses tous premiers romans, Le Rat blanc, adoptait déjà une structure éclatée, dont la logique et la chronologie se précisait peu à peu dans l’esprit du lecteur. En fait, la plupart des romans de Priest reposent, de façon plus ou moins visible, sur une juxtaposition de textes hétérogènes que le lecteur est mis au défi d’assembler mentalement1). Car Priest ne se contente pas d’atomiser ses récits, il fait naitre en même temps des connexions étranges, parfois purement symboliques, entre des réalités éloignées, qui normalement ne devraient pas pouvoir communiquer ensemble2. Dans Les Insulaires, l’éparpillement des îles est contrebalancé par un réseau vertigineux d’échos, de récurrences, de connexions, qui forme une véritable toile d’araignée qui se superpose à la géographie de l’archipel.

carte X

Il n’est pas possible de cartographier l’archipel mais j’ai essayé de noter les relations entre les principaux personnages (j’ai laissé de côté certaines intrigues parallèles). On obtient cette toile assez compliquée qui est loin de capter toutes les connexions suggérées par le livre. Cliquer sur l’image pour agrandir – attention aux spoilers !!!

Il y a dans Les Insulaires un personnage emblématique : Jordenn Yo, une artiste contemporaine qui pratique l’art du « tunnelage ». Ses œuvres sont en fait des tunnels creusés dans les falaises, les collines et les montagnes de l’archipel. Les tunnels percés par Yo à l’intérieur des îles rappellent le réseau que Priest tisse entre chacune d’elles. Yo est considérée unanimement comme une artiste de génie, mais aussi comme une folle furieuse gravement dangereuse. Ses tunnels torsadés peuvent transformer une île entière en un gigantesque instrument de musique capable de capturer et de faire chanter les vents, mais ils peuvent aussi miner gravement ses fondations. Les Insulaires ressemble à l’île de Manlayl à laquelle s’est attaquée Yo : après l’avoir transformée en un véritable gruyère, elle l’a pratiquement envoyée par le fond. Il y a dans le livre de Priest trop de fragments dispersés, trop de lacunes, trop d’incohérences, trop de trous – mais aussi trop de connexions, trop de liens, trop de correspondances, trop d’échos.

Comme les œuvres de Yo, Les Insulaires est un édifice à la fois ambitieux et bancal, majestueux et précaire, par moment génial, mais souvent soporifique, à la fois enthousiasmant et décevant, trop long et trop court. C’est un livre de Christopher Priest.

insulaires

CITRIQ

  1. Les exemples ne manquent pas : on pourrait citer les récits contradictoires de Richard et Susan dans Le Glamourles chapitres rédigés du point de vue d’Alice ou de Gordon dans Une Femme sans histoires, les journaux des magiciens rivaux Borden et Angier dans Le Prestige, les parties consacrées aux jumeaux Jack et Joe dans La Séparation. Dans ces différents romans, il y a toujours une fracture, une béance, un trou dans la narration qui sépare le texte en deux hémisphères qui fonctionnent selon un régime différent.
    Un trou c’est une lacune mais c’est aussi un raccourci dans l’espace (trou noir, trou de ver, tunnel). D’où l’omniprésence chez Priest des aberrations temporelles qui sont en même temps des moyens de transport. C’est souvent de cette façon que la science-fiction s’introduit dans ses œuvres : la cité mobile du
    Monde Inverti, la machine à voyager dans l’espace du roman éponyme, le vortex de L’Archipel du rêve, le dispositif de « l’homme transporté » dans Le Prestige, etc.
    Des lacunes sont également présentes dans la vie des personnages, qui sont souvent en deuil, en rupture avec une vie passée, victimes d’amnésies ou de trous de mémoire. I
    l y a une réflexion de Gilles Deleuze qui s’applique parfaitement aux personnages de Priest. Dans une interview, le philosophe constate qu’il y a « un trou de huit ans dans sa biographie« , il poursuit en ajoutant que ce qui est intéressant dans une vie c’est « les trous qu’elle comporte, les lacunes, parfois dramatiques, mais parfois même pas. Des catalepsies ou des espèces de somnambulisme sur plusieurs années, la plupart des vies en comportent. C’est peut-être dans ces trous que se fait le mouvement. Car la question est bien comment faire le mouvement, comment percer le mur, pour cesser de se cogner la tête […] Il arrive aussi le contraire : non  plus des trous, mais des souvenirs surnuméraires, flottant, en excès, qu’on ne sait plus où mettre, où localiser (ça m’est arrivé, mais quand ?) […] Voilà les deux choses intéressantes dans une vie, les amnésies et les hypermnésies. » (« Sur la philosophie », Pourparlers, Minuit, 1990, p. 189 []
  2. Dans Le Glamour, une carte postale envoyée par Richard est livrée chez Sue, pourtant les deux événements appartiennent à des récits qui sont mutuellement contradictoires. Dans Les Extrêmes, le meurtrier de la tuerie de Bulverton (en Angleterre) et celui de Kingwood (au Texas) semblent être la même personne, alors que les deux massacres ont eu lieu simultanément. Dans La Séparation, la rencontre entre Stuart et Angela qui ouvre le livre est logiquement impossible car les deux personnages appartiennent à des lignes temporelles distinctes. Relier ensemble des réalités éloignées c’est également le principe de la métaphore, un procédé auquel Priest attribue un rôle central dans les littératures de l’imaginaire []
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6 réponses à Marathon Priest 11 : Les Insulaires

  1. Cachou dit :

    Complètement d’accord avec la conclusion, ce qui fait que j’ai du mal à me situer par rapport à ce livre, tout en trouvant l’ensemble des trois incursions dans l’Archipel des rêves ambitieux, audacieux, inventif et enthousiasmant, même en même temps parfois « trop » tout et un peu victime de son originalité.

    Dans ces constructions d’univers atypiques qui se dessinent à partir d’articles ou de morceaux, d’une certaine manière, je rajouterais également « La vallée de l’éternel retour » d’Ursula Le Guin, qui souffre d’ailleurs des mêmes défauts mais qui est un peu moins enthousiasmant.

    • Nicolas dit :

      Priest s’amuse tellement à tromper les attentes du lecteur, c’est toujours difficile de juger ses livres, et celui là particulièrement ! Des trois volumes de la « trilogie », je trouve quand même La Fontaine pétrifiante largement au dessus des deux autres…
      Tu m’avais déjà parlé de La vallée de l’éternel retour. J’ai jeté un œil, ça a l’air très intéressant mais aussi un peu intimidant. Comme j’ai eu des retours mitigé à son sujet et que je n’ai jamais lu de livre d’Ursula K. Le Guin, je préférerais la découvrir avec autre chose. Ce sera une lecture pour plus tard donc.

      • Cachou dit :

        D’accord aussi, j’ai largement préféré celui-ci. Par contre, je dois dire adorer la manière dont les trois livres font naître un niveau supplémentaire au côté déjà hallucinant du premier (nous serions dans le monde conté et non dans le monde du conteur), et comme il en joue en rajoutant quelques hésitations.

  2. Escrocgriffe dit :

    En tant que grand fan du film de Nolan, il faut absolument que je lise un jour «  le Prestige », ce bouquin doit être passionnant….

    • Nicolas dit :

      J’ai l’impression que les gens préfèrent ce qu’ils ont vu/lu en premier. J’aime beaucoup le film, que j’ai vu avant de lire le livre, et j’avoue que j’ai une petite préférence pour les choix de Nolan…

      • Escrocgriffe dit :

        Toujours l’éternel problème de l’adaptation, ça me rappelle « Entretien avec un vampire » : là aussi, on aime ce qu’on découvre en premier.

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