Neige, d’Anna Kavan

La britannique Anna Kavan fait partie des écrivains qui se sont forgé un personnage, un masque, une façade qui est devenue partie intégrante de leur œuvre – ce n’est pas pour rien si en 1939 elle fait rayer de l’État civil son nom de baptême pour adopter l’identité de l’un de ses personnages. Ce changement de nom correspond également à un changement de style brutal : les romans signés Helen Ferguson sont réputés conventionnels, dans le fond comme dans la forme ; les livres d’Anna Kavan au contraire sont des trips hallucinés en plein territoire onirique (on la compare souvent à Kafka). Il est facile de trouver sur Internet des informations sur la vie de l’écrivaine. Les points essentiels à retenir sont les suivants : 1) Famille riche, mère distante, père effacé. Enfance malheureuse dans divers pensionnats d’Europe et d’Amérique, qui préfigure son existence cosmopolite à l’âge adulte, 2) Dépressive. Tourmentée. Plusieurs tentatives de suicide. Deux internements de longue durée en hôpital psychiatrique, 3) Héroïnomane (elle appelle sa seringue « mon bazooka »). Quel genre de livre peut écrire une femme pareille ? Des livres comme Neige.

neigeBien que l’intrigue de Neige soit extrêmement simple – et même rudimentaire – il est difficile de savoir par quel bout l’aborder… Tout commence avec la visite qu’un homme (dont on ne connaitra jamais le nom) rend à un couple qui vit dans les bois. Ce narrateur anonyme a entretenu une liaison avec « la fille » dans le passé et il est toujours obsédé par elle – par son mutisme, sa pâleur d’albinos, ses long cheveux presque blancs, son corps fragile comme du verre. Il espère la reconquérir mais, en même temps, il est hanté par des pulsions sadiques où il s’imagine en train de la martyriser.

Rapidement, la fille se fait la malle et échappe au triangle malsain dont elle est prisonnière. Ce n’est pas la seule à fuir la région, car elle est menacée par une catastrophe imminente – un conflit nucléaire a perturbé le climat planétaire, les pôles ont fondu et la glace gagne peu à peu un nombre croissant de territoires. Parti à la recherche de la fille, le narrateur retrouve sa trace dans un pays étranger, où elle est captive d’un personnage mystérieux et autoritaire : le Gouverneur.

La même séquence d’événements va se répéter tout au long du livre, sous une forme de plus en plus fantasmagorique. A chaque fois que la fille échappe à ses deux prétendants, le narrateur la poursuit autour du globe. Il traverse des champs de bataille, des scènes de désolation ou d’exode, des cités en ruine recouvertes par la neige ou grignotées par la glace. Au milieu de ce chaos, il y a quelques zones d’accalmie où le cataclysme semble lointain et irréel. Cette impression est peut-être due à la désinformation, mais il est également possible que le narrateur soit simplement victime d’hallucinations (dès les premières pages, on apprend qu’un traitement médical suscite chez lui d’étranges rêves éveillés).

Le récit lui-même est fluctuant, incertain. Des événements successifs se contredisent mutuellement et il y a de brusques allers-retours dans le temps. Il arrive aussi qu’on saute brutalement de la première à la troisième personne, comme si le texte se détachait du narrateur pour flotter dans un espace indéterminé. On se demande régulièrement si cet homme est simplement fou ou au contraire s’il est une sorte d’agent secret, en contact avec des organisations secrètes et des groupes paramilitaires. Le narrateur n’est pas le seul protagoniste dont l’identité est flottante. Le Gouverneur, qui est son adversaire, est aussi son complice. Parfois, les deux personnages semblent ne faire qu’un :

Nos regards s’entremêlèrent de façon indescriptible. Il me semblait que je regardais ma propre image. Tout à coup je fus envahi par un trouble extrême, je ne savais plus qui de nous deux était qui.

Quant à la fille autour de laquelle tout gravite, elle est tour à tour séquestrée, broyée, battue à mort, fusillée, sacrifiée par la foule à un monstre marin, mais elle réapparait toujours, comme un réceptacle vide destiné à accueillir les fantasmes du personnage principal.

Anna Kavan en 1941

Anna Kavan en 1941

Malgré ce flou généralisé, la prose d’Anna Kavan est précise, clinique, quasi hypnotique. L’une des forces du roman est de parvenir à imposer sa propre logique (ou absence de logique) sans verser dans un symbolisme lourdaud. On peut certes lire Neige comme une autobiographie rêvée ou comme une allégorie de l’addiction (les cristaux d’héroïne, sous leur forme la plus pure, ressemblent à une fine poudre blanche comme la neige), mais on peut aussi y voir un roman sur l’obsession, sur la passion amoureuse ou la folie. C’est aussi, littéralement, un roman de sf apocalyptique. A sa sortie en 1967, Brian Aldiss lui décerne le prix du meilleur roman de science fiction de l’année. A la fin des années 60, le genre apocalyptique était depuis déjà longtemps une spécialité britannique, comme l’explique très bien Alan Moore :

Traditionnellement, il y a toujours eu une dimension apocalyptique dans la science-fiction britannique, et cela depuis H.G. Wells. La plupart des histoires de Wells ont un aspect apocalyptique. Dans La machine à voyager dans le temps, il y a des visions terrifiantes de la fin du monde […] Mais il existe également un certaine forme de quiétude dans cette tradition. C’est particulièrement vrai chez J.G. Ballard, chez qui on trouve cette idée que d’une certaine façon un paysage apocalyptique produit en même temps un nouveau paysage psychologique. De nouvelles formes de conscience vont émerger tandis que que le niveau des mers s’élève ou s’abaisse, que la planète se transforme en cristal, ou que des tempêtes titanesques réduisent à néant la société. 

On referme Neige épuisé, comme lorsqu’on se réveille en nage d’une nuit de cauchemar fiévreuse. On peut sans aucun doute considérer le roman comme la description d’un « paysage intérieur » au sens où l’entendait Ballard, mais qu’on la compare à Kafka ou à Ballard, Anna Kavan a sa propre voix, inclassable.

NEIGE CAMBOURAKIS

Aldiss lui-même a écrit que Neige n’était pas vraiment de la science fiction. En lui remettant un prix, il souhaitait surtout faire connaitre une œuvre qui ne demandait qu’à se recroqueviller sur elle-même et à disparaitre, comme son auteur (Neige est le dernier livre publié du vivant d’Anna Kavan, qui meurt un an plus tard). Si elle est aujourd’hui un auteur culte dans le monde anglo-saxon, elle reste pratiquement inconnue en France. Une réédition française de Neige était dans l’air du temps depuis un moment mais elle a tardé à se concrétiser. En 2006, lorsque les éditions Attila ont remis au goût du jour le prix Nocturne (une récompense destinée à saluer une œuvre épuisée de la littérature fantastique) le roman est arrivé en deuxième position, derrière Gog de Giovanni Papini (qui a bénéficié d’une réédition dans la foulée). Anna Kavan retombait dans les limbes. 7 ans plus tard, c’est Cambourakis qui se charge de ressusciter le livre, qui ressort ce mois-ci.

En ce qui me concerne, ma curiosité a été piquée par cette découverte, et je ne vais pas attendre de nouvelles rééditions pour me plonger dans les autres livres de la dame au bazooka.

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6 réponses à Neige, d’Anna Kavan

  1. Gilles Dumay dit :

    Ont-ils gardé l’introduction de Christopher Priest à la réédition anglaise de 2006 chez Peter Owen ?

    • Nicolas dit :

      Mince, voilà un connaisseur qui a repéré qu’il y avait encore du Christopher Priest là dessous :-)
      Réponse : non. Il n’y a aucune introduction, ils n’ont pas non plus gardé le texte de Brian Aldiss qui figurait dans l’édition Stock. C’est un peu dommage parce que c’est le genre d’œuvre qui mérite un minimum de contextualisation.

  2. Guixxxx dit :

    Je sais pas si comme moi tu as ressenti à la fois une sorte de malaise et une fascination pour ces trois personnages. Je les trouve quelque peu détestables et en même temps fascinants, c’est quand même rare d’avoir affaire à ce genre de sentiments, vraiment très confus, comme la trame du roman, d’ailleurs. Mais vraiment beau.

    • Nicolas dit :

      Oui, malaise, fascination, et en y repensant il y a aussi un côté grotesque (je pense par exemple à toute les digressions sur ces singes dont j’ai oublié le nom). Je vais essayer de mettre la main sur d’autres livres d’Anna Kavan, parce que je suis vraiment curieux de voir ce qu’elle peut écrire lorsqu’elle s’attaque à des sujets qui n’ont rien à voir avec la SF et qui se prêtent donc moins facilement à ce genre de visions fantasmagoriques…

  3. cathsign dit :

    Oui il était temps de voir une ré-édition ! Pour continuer en Kavanland, récits hypnotiques, narration en boucle, etc, essayez « L’oiseau qui es-tu ? » « Demeure du sommeil » ou les nouvelles « Julia et son bazooka » ou bien plus classique mais roman clé « Laissez-moi ma solitude » dans lequel Helen Ferguson à l’époque crée le personnage d’Anna Kavan. Je recommande aussi (en anglais) un ouvrage biographique avec textes inédits sur sa période néo-zélandaise « Anna Kavan’s New-Zealand : A Pacific Interlude in A Turbulent Life ». Je suis une grande fan et auteure, en pleine écriture justement d’une fiction autour d’Anna Kavan ! Affaire à suivre ;-)

    • Nicolas dit :

      Et bien merci pour ces conseils ! En fait, je comptais lire Nouvelles d’une vie/Julia et son bazooka qui me semble assez facile à trouver (il est dispo chez amazon). C’est intéressant votre travail sur Kavan, je vais suivre ça de près…

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