Complications, de Nina Allan

Comme j’ai lu un paquet de livres de Christopher Priest ces derniers temps, je cherchais quelque chose de différent pour me changer les idées avant de me plonger dans son dernier livre traduit en français et d’achever ainsi mon marathon. Les choix ne manquent pas en cette période de rentrée littéraire, et après avoir lu une brève critique dans Le Monde, j’ai jeté mon dévolu sur Complications, de Nina Allan, qui est sorti fin août chez Tristram. J’étais loin de m’en douter en ouvrant le livre, mais l’ombre de Priest plane sur ce recueil de nouvelles qui aborde de façon subtile le thème du voyage dans le temps.

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Chacune des histoires de Nina Allan repose sur un léger glissement de la réalité. La plupart d’entre elles mettent en scène des personnages mélancoliques hantés par le remord ou par le deuil, qui vont être confrontés à une altération plus ou moins importante de l’écoulement du temps. Le voyage dans le temps n’est pas le seul fil conducteur du recueil : si chaque nouvelle fonctionne parfaitement de façon indépendante (sur 6 textes, 4 ont fait l’objet d’une publication séparée), c’est surtout leur juxtaposition qui constitue une expérience de lecture intéressante.

D’un texte à l’autre, on retrouve en effet des personnages identiques, mais qui sont pris dans des configurations narratives différentes. Dans Le Char ailé du temps par exemple, Martin Newland perd sa sœur Dora d’une leucémie alors qu’ils sont tous les deux enfants. Dans le texte suivant, Gardien de mon frère, Martin n’a jamais eu de sœur mais il est hanté par le fantôme de son frère Stephen, qui est mort avant sa naissance. Dans Le Vent d’argent, Dora n’est plus que l’assistante de Martin, dont la femme Miranda est décédée dans un accident de voiture. Dans A rebours, Martin et Miranda sont enfin réunis, Dora est de nouveau la sœur de Martin, mais Stephen est maintenant le frère de Miranda.

Les lieux, les choses, les époques, tournoient de la même manière. D’une nouvelle à l’autre, la configuration générale est suffisamment différente pour qu’on sache instantanément qu’on a sauté dans un autre univers. En même temps, les trames sont suffisamment semblables pour que les différentes histoires entrent en résonance les unes avec les autres et donnent presque l’impression de former un récit continu. Au détour d’une page, on trouve la description d’une maison de poupée, composée de pièces emboitées et de portes secrètes, qui constitue une bonne métaphore du livre dans son ensemble :

Ce n’était pas vraiment une maison – plutôt une série de volumes interconnectés qu’on aurait pu à la rigueur qualifier de pièces. Le nombre des espaces accessibles dépendait apparemment de l’ordre dans lequel on les découvrait.

Le lecteur curieux pourra essayer de formuler une ébauche d’explication à ces étranges soubresauts narratifs. Quelques indices peuvent l’aiguiller, en particulier dans la nouvelle intitulée Le Vent d’argent, où l’on apprend que le temps n’est pas linéaire, mais ressemble plutôt à un entrelacs de mondes possibles, « un fourre-tout à base d’histoires. »

Complications est un objet curieux, qui ressemble à une petite machine mélancolique, parfaitement huilée, mais dont on ignorerait la fonction. Dans le texte qui clôt le volume, il y a d’ailleurs un passage où l’écriture est définie comme une machine où « les faits ne sont rien qu’un tas de composants, de ressorts, d’engrenages et de chevilles ». C’est un reproche qu’on pourrait faire au livre de Nina Allan : ces récits qui se hantent les uns les autres (comme le dit très justement Tricia Sullivan dans sa postface) ont un petit côté mécanique, étrangement désincarné, et ils m’ont laissé un arrière-goût d’inachevé, malgré des qualités évidentes. Nina Allan est douée d’un sens très particulier du fantastique, accentué par une écriture presque diaphane, et  je suis curieux de voir à quoi ressemblerait un véritable roman signé de sa plume…

Une anecdote en guise de conclusion. En lisant le livre, je n’arrêtais pas de me dire : « ça ressemble à du Priest ». Ces paysages du sud de l’Angleterre, ce sont les mêmes que chez Priest. Ce détournement d’un thème classique de la science-fiction pour aborder des questions d’une autre nature, psychologique ou existentielle, c’est ce que Priest appelle une métaphore. Ces mondes parallèles, cette conception de la littérature, mais c’est du Priest tout craché.

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En même temps, je me disais que si j’écrivais ça, on allait penser que je manquais singulièrement d’imagination, ou bien que j’étais obsédé par Christopher Priest comme une bigote qui verrait le visage de Jésus dans chaque nuage. Pour me conforter dans mon opinion, j’ai donc été me balader sur le Web, où je suis tombé sur un portrait de Nina Allan publié dans Libération. La journaliste décrit sa rencontre avec l’écrivaine britannique à St-Germain-des-près. Sous l’œil de son compagnon, Chris, on parle de la naissance de sa vocation, des ateliers d’écriture auxquels elle a participé, des auteurs qui l’ont inspiré : Wells, Nabokov, Bolaño ou encore… Christopher Priest. Mais Priest est bien plus qu’une influence littéraire : depuis sa rencontre avec « Chris » en 2004, les deux écrivains sont en couple. Ils vivent ensemble à Hastings, dans le sud de l’Angleterre.

Devant mon écran d’ordinateur, j’avais tout à coup l’impression de voir deux mondes parallèles (bien qu’adjacents) bifurquer pour ne plus faire qu’un.

CITRIQ

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2 réponses à Complications, de Nina Allan

  1. Cachou dit :

    Mais dis donc, Priest te poursuit! A se demander si tout ça n’est pas ordonné par une personne opérant dans l’ombre dans un autre monde… ^_^

    Tout à fait mon type de livres, par contre pas mon type de prix, tant pis, espérons qu’on me l’offrira plutôt (il a rejoint ma wish-list d’anniversaire).

  2. Nicolas dit :

    C’est vrai que le livre est un peu cher :-/
    Sinon, la personne qui me poursuit, j’ai bien peur que ce soit juste moi et mes goûts qui me ramènent naturellement vers le même genre de livres et d’auteurs… qui forcément éprouvent le même type d’attraction entre eux !

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