Marathon Priest 10 : La Séparation

L’historien Stuart Gratton est spécialisé dans les chroniques de la seconde guerre mondiale. Dans les mémoires de Churchill, il trouve une référence intrigante à un certain J. L. Sawyer qui aurait été à la fois objecteur de conscience et pilote de bombardier. Étonné par ce mystère, il découvre rapidement qu’il s’agit en fait de deux frères jumeaux aux initiales semblables, dont les destins respectifs semblent s’être définitivement séparés après leur participation aux jeux Olympiques de 36 dans l’équipe britannique d’aviron. Gratton parvient à se procurer un manuscrit des mémoires de Jack, le pilote de la RAF. Il s’agit d’un texte stupéfiant car il évoque une version de l’Histoire où la guerre se serait prolongée au-delà de 1941. D’autres documents, enfouis dans des archives publiques, permettent de reconstituer le parcours de Joe, l’objecteur de conscience. Bien que l’Histoire officielle semble avoir complètement oublié son nom, Joe aurait joué un rôle crucial dans les pourparlers de mai 1941, date à laquelle – comme chacun le sait – l’Angleterre a conclu une paix séparée avec l’Allemagne nazie suite aux négociations secrètes menées avec Rudolf Hess.

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Isaiah Berlin classait les intellectuels en deux catégories, les renards et les hérissons : « si le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n’en sait qu’une, mais d’importance. » Priest appartient, sans aucun doute possible, à la seconde catégorie : ses romans ne cessent de répéter les mêmes thèmes, de ressasser les mêmes obsessions. Un certain nombre de constantes étant fixées d’emblée, tout l’intérêt d’un nouveau livre va résider dans l’introduction d’une variation inédite, d’un élément original qui va rebattre les cartes. Souvent, il s’agit d’un ingrédient classique de la science-fiction, que Priest va revisiter à sa façon (l’invisibilité dans Le Glamour, la téléportation dans Le Prestige, la réalité virtuelle dans Les Extrêmes). La Séparation n’échappe pas à ce schéma : le roman est, au moins en partie, une uchronie, une Histoire alternative où l’issue de la seconde guerre mondiale est altérée.

Comme Le Prestigele roman s’articule autour du récit de deux personnages, les jumeaux Sawyer. Après avoir été abattu au dessus de la manche, Jack, le pilote de bombardier, est cloué dans une maison de repos où il essaie de réunir les fragments dispersés de sa mémoire. Son récit est composé d’allers-retours entre son ultime vol au dessus de la Ruhr et le voyage à Berlin qu’il a effectué avec son frère en 1936. C’est pendant les jeux Olympiques que les premières fissures apparaissent dans la relation qui unit les deux frères. A leur retour, la rivalité amoureuse, les divergences idéologiques, la guerre, le destin tout simplement, vont définitivement les séparer.

Cette partie du roman semble a priori conventionnelle. Sauf qu’à y regarder de plus près, d’étranges défaillances narratives s’y dessinent déjà. Dans le récit de Jack, chaque souvenir qui se répète comporte de légères variations (un obus éclate à un endroit différent, des paroles sont attribuées tantôt à un personnage, tantôt à un autre). Ces simples erreurs préfigurent les événements plus étranges de la seconde moitié du roman. Cette deuxième partie nous plonge dans le récit de Joe, l’objecteur de conscience, le pacifiste forcené. Après avoir été blessé pendant le blitz, Joe commence à être sujet à d’étranges rêves éveillés qui sont hantés par la jalousie. Dans ces visions impossibles à distinguer de la réalité, son épouse (restée seule à la maison) est courtisée par un voisin ou même par son frère, avec lequel il a rompu définitivement les ponts. Les hallucinations finissent toujours par réunir les deux jumeaux, mais une force mystérieuse ramène systématiquement Joe en arrière dans le temps pour lui faire emprunter une autre route, comme si les univers des deux frères Sawyer étaient devenus mutuellement incompatibles – leurs différends sont si profonds qu’ils vivent maintenant littéralement dans des mondes parallèles.

Ce qui caractérise généralement une uchronie, c’est l’existence d’un point de divergence, un événement fondateur à partir duquel l’Histoire réelle bifurque vers la fiction. Ce point existe bien chez Priest – la nuit du 10 au 11 mai 1941 – mais l’essentiel du roman se joue à un autre niveau. Une uchronie traditionnelle est une ligne droite qui se brise à partir d’un point donné. La structure de La Séparation est plus complexe, en forme d’ailes de papillon : le passé (dans le récit de Jack) et le futur (dans le récit de Joe) se réfractent et se dispersent de part et d’autre d’un point central. Ce point focal, qui peut échapper au lecteur pressé et qui forme le cœur secret du livre, c’est le moment où, chaque frère, à demi-conscient après son accident, est ballotté dans une ambulance. A cet instant précis, les ambulances, les soigneurs, les jumeaux, ne semblent plus faire qu’un : à plusieurs centaines de pages d’intervalles, ces paragraphes se répètent, identiques au mot près.

Comme dans les meilleurs ouvrages de Priest, cette étrange altération du temps peut être lue comme une métaphore : métaphore du pacifisme qui, en temps de guerre, part toujours du postulat que les choses pourraient se dérouler autrement ; métaphore de la jalousie, qui fabrique sans cesse des arrière-mondes qui se superposent au réel. En multipliant les doubles et les faux-semblants, Priest semble également mettre en doute toute forme de vérité historique : est-ce Churchill qui réconforte les londoniens sous le feu allemand, ou bien son sosie ? L’émissaire de paix venu d’Allemagne est-il bien Rudolf Hess ou un imposteur ? Dans la deuxième partie du roman, la profusion de textes fragmentaires (littérature grise, essais, sites web) semble suggérer que chacun d’entre eux est, à la limite, porteur d’une vérité différente.

La Séparation est un roman piégé, plus vertigineux que ne le laisse croire sa fin en queue de poisson, qui peut laisser au lecteur un arrière goût d’insatisfaction. Priest propose une reconstitution convaincante des années de guerre (sur son site web, il a mis en ligne l’impressionnante bibliographie sur laquelle il s’est appuyé), et plus d’une fois, les péripéties des jumeaux Sawyer parviennent à être à la fois troublantes et touchantes. Toutefois, il y a un point qui m’a gêné et qui est récurrent chez Priest : arrivé dans le dernier tiers du livre, le récit (pourtant bien mené jusque là) passe presque au second plan. La place envahissante des paradoxes éclipse les personnages et contamine le plaisir pur et simple de la lecture. La Séparation n’en reste pas moins une réussite, à ranger aux côtés de La Fontaine Pétrifiante et du Glamour.

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8 réponses à Marathon Priest 10 : La Séparation

  1. Lune dit :

    Finalement l’important dans La Séparation, c’est juste de ne pas essayer de tout comprendre. Un coup de cœur pour moi !

    • Nicolas dit :

      Voilà une maxime qui épargne en effet bien des migraines au lecteur de Priest :-) Je suis d’accord avec toi, c’est un beau livre, mais il m’a fallu un peu de temps avant de le digérer et de savoir ce que j’en pensais…

  2. Lorhkan dit :

    Coup de coeur pour moi aussi, un grand roman intelligent, bien mené, et qui interpelle le lecteur.

  3. lian00 dit :

    Je suis assez d’accord pour les faiblesses de Priest. Tous les livres que j’ai lus de lui m’ont laissé un goût d’insatisfaction.

    • Nicolas dit :

      Je vois bien ce que tu veux dire. Priest est très souvent décevant. Malgré tout, c’est un auteur que j’aime beaucoup (peut-être parce que j’ai tout lu de lui et l’image d’ensemble l’emporte sur les défauts particuliers de chaque livre)

  4. Solesli dit :

    J’ai eu une petite impression de déception aussi à la fin, car la deuxième moitié du livre (celle qui rassemble les documents d’archives, les mémoires, les lettres etc.) m’a semblé moins cohérente et captivante que la première… mais globalement quand on le laisse reposer quelques jours, l’impression est plutôt bonne quand même :-)
    Comme point de divergence entre les deux histoires, je trouvais aussi intéressant de relever les mots qu’aurait dit Jack (le jumeau pilote de la RAF) à son navigateur lorsque leur avion est abattu sur la Manche : « je pense que l’un de nous au moins s’en tirera ». Surtout que le récit du navigateur occupe une place centrale dans le roman et qu’il vient modifier la vision de l’histoire présentée dans les mémoires de JL. On peut comprendre que « l’un de nous » se réfère aux deux jumeaux qui ne peuvent pas survivre ensemble dans un même espace-temps, et que cette phrase a une fonction de pivot, de charnière entre deux mondes…

    • Nicolas dit :

      On est d’accord pour la deuxième moitié du livre.
      Je ne me rappelle pas de la phrase que tu cites. C’est un livre qui se prête sans doute bien à une relecture où on peut remarquer plein de choses comme ça qu’on a zappé la première fois.

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