Marathon Priest 8 : Le Prestige (le livre et le film)

Le Prestige (1995) est sans doute le livre le plus connu de Christopher Priest grâce à l’adaptation qu’en a tiré Hollywood en 2006. En ce qui me concerne, avant de lire le livre, j’avais déjà vu (et aimé) le film de Christopher Nolan, dont le scénario a été écrit à quatre mains avec son frère Jonathan. Le film se conclut sur un twist qui n’existe pas en tant que tel dans le roman. La connaissance de ce dénouement a largement perturbé mon expérience de lecteur ! D’abord parce que mon cerveau ne cessait pas de faire des allers-retours d’une version à l’autre de l’histoire, ensuite parce que j’ai une petite préférence pour le traitement de Nolan par rapport à celui de Priest. Il serait bien sûr absurde de juger le livre (par ailleurs très bon) à l’aune de son adaptation, mais je ne suis pas parvenu à effacer le souvenir du film en lisant le roman. Je vais donc revenir dans ce billet sur l’adaptation des frères Nolan et sur un petit litige entre l’écrivain et les deux cinéastes.

prestige

Deux histoires, quatre tours de magie

Les protagonistes du Prestige sont deux magiciens rivaux de l’Angleterre victorienne. Borden (Christian Bale) est issu de la classe ouvrière, il est doué d’un talent inné pour la prestidigitation. Artisan modeste, il est entièrement dévoué à son art, qu’il maîtrise à la perfection. Angier (Hugh Jackman) est un outsider ambitieux, c’est un aristocrate fasciné par la technique et les « trucs ». Il est moins habile que Borden, mais c’est un showman accompli.

Chez Priest, le récit des magiciens nous est livré à travers leurs journaux intimes. Le style suranné et les tics d’écriture feints par Priest sont parfois agaçants, il m’ont rappelé La Machine à explorer l’espace, son pastiche de Wells que je n’ai pas beaucoup apprécié. La juxtaposition des deux textes n’échappe pas à certaines redondances, mais leur confrontation met en évidence les omissions et la mauvaise foi de chaque narrateur. Les deux histoires sont enchâssées dans un troisième récit situé à l’époque contemporaine. Les frères Nolan ont supprimé cette partie du roman. Ils ont substitué à la succession des journaux intimes un récit dont les lignes narratives sont éclatées. Ils ont également gommé certaines intrigues parallèles et légèrement altéré les motivations des personnages.

Le film débute par le procès de Borden, accusé d’avoir assassiné Angier – une péripétie qui n’existe pas dans le livre. L’essentiel demeure toutefois identique : le livre et le film gravitent autour du secret des deux magiciens, des sacrifices intimes qu’ils impliquent, et de la haine obsessionnelle qui unit les deux hommes. Après plusieurs escarmouches, leur rivalité finit par se cristalliser autour du numéro qui fait le succès (et la supériorité) de Borden : L’Homme transporté. Dans ce tour, le magicien disparait de scène pour réapparaitre en un clin d’œil quelques mètres plus loin. Angier, incapable de percer le secret de son rival, va tenter par tous les moyens de reproduire ce tour. Il recourt d’abord à une doublure, mais ce stratagème est loin d’atteindre la perfection de L’Homme transporté. Ce n’est qu’à l’issue d’un long périple en Amérique, qui le conduit jusque chez l’inventeur Nikola Tesla (David Bowie), qu’il va enfin parvenir à surpasser son rival.

Comme Priest et Nolan proposent chacun une version légèrement différente des tours d’Angier et Borden, il y a au total quatre tours de magie, quatre secrets et autant d’astuces narratives, qui révèlent deux façons bien différentes d’aborder l’art du récit.

Secret ou mystère ?

A la fin du roman, tous ces mystères ne sont pas explicitement levés. Priest laisse son lecteur dans le doute, même s’il est aiguillé par de nombreux indices. Dans un mail adressé à un lecteur qui lui demandait des clarifications, Priest explique sa démarche :

Je ne pense pas qu’il y ait forcément une seule interprétation définitive [de mes romans]. Cela impliquerait que chaque livre est une énigme qui doit être résolue, un défi lancé au lecteur […] J’aime laisser une place au DOUTE dans mes livres. Le doute est l’histoire de ma vie – J’ai toujours eu du mal à croire ce qu’on me présente comme la vérité […] Donc, si quelqu’un a des doutes au sujet d’un de mes livres, j’ai tendance à penser que c’est plutôt une bonne chose. (Source)

Nolan, lui, fournit toutes les clefs de son histoire lors d’une révélation finale très théâtrale. Les partis-pris différents de Priest et Nolan ne tiennent pas seulement à leurs média respectifs, ils sont révélateurs de deux tempéraments artistiques bien distincts. Chez Priest, le mystère est plus profond et les intuitions poétiques plus sincères, mais elles sont parfois alambiquées et déroutantes. Les frères Nolan, eux, sont des petits malins doués d’un sens du récit d’une redoutable efficacité, mais cette habileté est un peu gratuite et tape-à-l’œil.

A bien y réfléchir, il y a quelque chose de troublant dans la façon dont l’opposition entre Priest et Nolan reflète celle de Borden et Angier. Cette impression s’accentue lorsqu’on lit The Magic, ouvrage auto-édité où Priest livre son point de vue sur le film. Il s’agit d’un texte d’une centaine de pages qui présente un intérêt relativement faible si l’on s’intéresse au processus de transposition d’un livre au cinéma, mais qui exprime de façon touchante les sentiments d’un auteur adapté sur grand écran.

L’écrivain britannique commence par raconter comment, au début de l’an 2000, plusieurs propositions d’adaptation lui parviennent. Sans hésiter, il choisit celle du jeune Christopher Nolan, alors que celui-ci n’a réalisé que Following, un simple film de fin d’étude, qui n’en est pas moins excellent :

Je sentais chez Nolan une esprit créatif cousin du mien. Il semblait voir le monde tout comme moi. Il attaquait comme moi son récit sans respect pour l’ordre chronologique. Nous avions manifestement le même intérêt pour la réalité, la perception et l’illusion. (The Magic, Grimgrin Studio, 2008, p. 27)

Pourtant, au fur et à mesure que le temps passe, cette évidence semble se dissiper. Après le formidable Memento, la réalisation du Prestige est repoussée en faveur de projets qui sont loin d’emballer Priest (surtout Batman : l’écrivain ne peut pas voir en peinture les films de super héros). Une fois la production du film lancée, Priest en est totalement exclu. Pour se tenir un peu au courant, il en est réduit à chercher des nouvelles sur Internet, et à créer une alerte Google sur son propre nom.

Après la sortie du film, Priest est satisfait du résultat, ce qui n’exclut pas un sentiment d’aigreur (« A Hollywood, le scénariste est au bout de la chaîne alimentaire, mais il n’occupe pas la dernière extrémité : cette position peu envieuse est réservée à l’auteur du livre original« , p. 63). Le principal grief qu’il adresse à la production est de tout faire pour occulter l’existence de son livre, afin de ne pas gâcher la révélation finale du film. Dans une interview, Nolan déconseille de lire Le Prestige avant de voir le film. Aux États-Unis, Disney interdit l’utilisation des visuels du film pour la réédition du roman. Alors que son livre est sorti depuis plus de douze ans, Priest reproche aux frères Nolan (comme Angier pourrait le faire à Borden) une obsession maladive pour le secret qui condamne son roman à l’oubli. C’est le même goût du secret qui nuit, selon lui, au dénouement du film :

Au cœur du Prestige, il y a un mystère […] Le Prestige n’a jamais été un livre de secrets […] les romans qui m’ont fait le plus d’effet en tant que lecteur sont ceux qui m’ont laissé un peu sur ma faim. Si vous écrivez une fin ambigüe, vous perdez le caractère définitif d’une résolution finale, et certains lecteurs n’aiment pas ça. Mais ainsi, vous marquez davantage les esprits. […] Lorsque j’ai écrit Le Prestige, je savais exactement ce qui se passait à la fin mais le dire de façon trop littérale risquait de paraitre banal […] Le scénario de Nolan aboutit à l’équivalent d’une confession sur le lit de mort des protagonistes. Tout est mis à nu, expliqué, montré […] Nolan a ôté le mystère du livre et en a fait un secret. (p. 104, 11, 57, 60, 115)

L’adaptation du Prestige a suffisamment perturbé Priest pour affecter de son propre aveu son travail d’écrivain (il est ensuite resté 10 ans sans écrire). En lisant des interviews récentes, on se rend compte que Priest cherche aujourd’hui encore à surmonter l’étrange dépossession dont il s’est senti victime. Il a récemment écrit sa propre adaptation du Prestige pour le théâtre. Elle sera jouée en 2014 et la fin diffère à la fois du livre et du film :

[La pièce] est fidèle au livre, plus fidèle que le film. L’histoire est meilleure, je l’affirme fermement, et elle ne dépend pas comme le film d’un twist tapageur. (source)

Et puis une nouvelle adaptation cinématographique de l’un de ses livres, Le Glamour, est sur les rails. C’est Priest qui a lui-même contacté le réalisateur britannique Gerald McMorrow pour lui proposer ce projet, après avoir vu son très priestien Dark World. Cette fois-ci, l’écrivain a été étroitement associé à l’écriture du scénario…

le-prestige-christopher-priest-recto

The Magic est normalement disponible à la demande sur le site de Christopher Priest (comme je ne recevais pas de réponse à mon mail, j’ai acheté mon exemplaire sur Ebay UK).

CITRIQ

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13 réponses à Marathon Priest 8 : Le Prestige (le livre et le film)

  1. Gilles Dumay dit :

    Votre article est vraiment impressionnant. Beau boulot.
    Gilles Dumay.

  2. Nicolas dit :

    Merci pour votre commentaire Gilles. J’avais d’abord rédigé une version beaucoup plus longue (trop longue) de ce billet, où j’analysais toute l’intrigue et les différences entre le livre et le film, puis j’ai tout coupé pour ne rien spoiler. Je suis très content que cet article vous ait intéressé sous sa forme finale !

  3. Cachou dit :

    Je ne savais pas tout cela sur Nolan et Priest. Ça ne m’étonne pas en fait, maintenant que j’y pense. Ta comparaison entre les deux est plutôt juste d’ailleurs. Et si « Le prestige » est le seul film de Nolan que j’aime vraiment (avec « Memento », mais comme je ne l’ai pas revu, ça ne compte pas, et peut-être « Insomnia »), je lui préfère largement le livre et sa fin qui m’a dérangée et étonnée à la fois. Pour moi les deux ne jouent pas dans la même cour et j’aime mieux le doute priestien que la surexplication nolanesque (même si celle-ci est bien gérée et m’a même permis de faire un cour très amusant sur les indices dans les histoires fantastiques).

    PS: Dommage pour l’article plus long…

  4. Nicolas dit :

    Si tu ne l’as pas vu, je te conseille de voir Following de Nolan, je pense que ça peut te plaire. Malgré les petits défauts techniques (c’est un film d’étudiant tourné à l’arrache avec du matériel prêté), je trouve que c’est vraiment un bon film, avec toutes les qualités que Nolan va démontrer par la suite mais sans le côté de plus en plus pompier qui vient ensuite.

    • Cachou dit :

      Il vient justement d’arriver à la bibliothèque mais je dois avouer que Nolan me reste trop en travers de la gorge en ce moment pour que j’aie envie de regarder un de ses films. Peut-être quand « Inception » me sera sorti de la tête..

  5. Geoffrey dit :

    « Dans une interview, Nolan déconseille de lire Le Prestige.  »

    Il serait de bon ton de citer ta source, à savoir l’interview et non la seule parole du blog de Priest ( auteur que j’adore au demeurant).

    Cela me semble étrange quand, en faisant mes propres recherches, je tombe là-dessus :

    http://www.christophernolan.net/interviews_cs.php

    Parce que , au jeu des sources « on dit que mais on les montre pas » , la page wikipédia du film (en anglais) nous lâchait quand même ceci :  » Christopher Priest, who wrote the novel the film is based on, saw it three times as of January 5, 2007, and his reaction was « ‘Well, holy shit.’ I was thinking, ‘God, I like that,’ and ‘Oh, I wish I’d thought of that.' » ( et la source qui va avec : http://www.hollywoodreporter.com/news/source-material-127292 ). Perso, un film que j’aime pas, je ne vais pas le voir 3 fois, même pour le descendre en flèche en péchant des arguments à chaque visionnage. Buenas Vista/Disney n ‘est pas Nolan et que ceux-ci se soient comportés comme des chiens ( Disney est une compagnie assez…je ne veux pas être grossier) ne devrait pas rejaillir sur le réalisateur ( qui n’a d’ailleurs plus jamais travaillé avec eux et reste au chaud chez Warner ).

    Et Priest est cité dans cette séquence passée sur … BBC One, la plus british des chaînes de télésion : http://www.youtube.com/watch?v=EK1XfijGzCE

    Si Le prestige (both novel and movie ) nous enseigne quelque chose, c’est qu’il faut chercher dans les différentes versions de l’histoire pour avoir un aperçu de la réalité et non se contenter de n’en répercuter qu’une seule.

    C’est d’autant plus étrange quand Nolan ne fait jamais mystère des auteurs qu’il adapte pour nourrir ses films  » Dark Knight », citant les scénaristes et les arcs narratifs du comic book avant le tournage.

    • Nicolas dit :

      Bonjour Geoffrey.

      Je ne suis pas sûr de saisir le sens exact de ton commentaire mais voici ce que je peux te répondre :

      – La « source » de la phrase que tu cites n’est pas un blog mais le livre The Magic que Priest a consacré à l’adaptation du Prestige. Il me semble que c’est assez clairement explicité dans mon billet.

      – Si par « source » tu entends l’interview de Nolan où le réalisateur déconseille de lire le livre, Priest cite une interview parue dans Empire mais il ne donne pas la référence exacte. Voici la citation : « You shouldn’t read it (=The book) before you see the film […] It spoils everything »

      – En ce qui concerne les autres points, je ne vois pas vraiment ce que tu souhaites démontrer. En effet, Priest a été très satisfait de l’adaptation de son livre et de certaines trouvailles des frères Nolan. Il met cependant un bémol sur la fin et sur quelques points relativement anecdotiques. Où veux tu en venir ?

      • Geoffrey dit :

        Qu’en l’absence de sources claires et précise, ce que raconte Priest est un on-dit. C’est l’une des premières choses qu’on apprend dans les études d’Histoire : la critique des sources. Sans références claires et vérifiables, ça ne vaut pas plus qu’une théorie de complot à la X-files malheureusement. (et ça ne colle pas avec le schéma des autres adaptations de Nolan, pas même celle de « Memento Mori » , nouvelle écrite par son petit frère).

        Et quand on regarde les dates etc…on remarque que les sources citant Priest « descendant » certains détails du film n’apparaissent que tardivement, quand il devient clair que le studio empêche ceci, fait annuler cela et lui portent préjudice ( sans contestation possible: il y a préjudice financier et peut-être même moral).

        • Nicolas dit :

          Je suis largué. Priest n’a jamais descendu le film. Et qu’est-ce qui est un on-dit ? Tu penses que Priest a inventé cette citation ? (Il y a pratiquement la même phrase dans l’article que tu as toi-même mis en lien : « don’t read the book before you see the film » ). D’autre part, il n’est pas question de préjudice, Priest a surtout été vexé par cette déclaration qui fait de son livre un objet accessoire et secondaire par rapport au film.

          Je viens de me relire et tu as peut être compris que Nolan déconseillait de lire le livre parce qu’il était mauvais ? Je ne vois pas comment on pourrait comprendre ma phrase de cette manière mais je l’ai complétée pour qu’elle soit plus précise : « Nolan déconseille de lire Le Prestige avant de voir le film. »

  6. lian00 dit :

    Très intéressant article – surtout si on n’a pas lu le livre :-) Je suis assez d’accord avec tes réticences sur l’écriture de Priest qui m’a toujours un peu déçu. Quant au Geoffrey, ça ressemble à un Troll. « La critique des sources » sur un billet critique d’un film/livre assez grand public, c’est assez croquignolesque…

  7. lian00 dit :

    C’est troller lorsque les « sources demandées » sont bien dans l’article. Mais bon, le Troll n’est jamais heureux par définition…

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