Marathon Priest 7 : Le Glamour

Après avoir été victime d’un attentat à la voiture piégée, Richard Grey est devenu amnésique : ses souvenirs les plus anciens sont demeurés intacts, mais les mois qui ont précédé l’accident se résument maintenant à un trou noir. Alors qu’il est en convalescence dans une maison de repos du Devonshire, Grey reçoit la visite d’une jeune femme nommée Sue, avec laquelle il a eu une aventure dont il ne garde aucun souvenir. Peu à peu, il se rappelle comment il a rencontré la jeune femme dans un train, lors d’une longue excursion en amoureux qui les a conduit jusque dans le Midi de la France. Sauf que Sue n’a jamais visité la France… Le Glamour forme avec La Fontaine pétrifiante et Une femme sans histoires la trilogie de Priest consacrée à la figure de l’écrivain et aux paradoxes de l’écriture. Les trois récits ont en commun de graviter autour d’une même idée : « Nous sommes tous des fictions […] Nous fabriquons tous des fictions. Aucun de nous n’est ce qu’il parait […]Le besoin de nous réécrire en fiction soit-disant réelles est là, en chacun de nous. » (p. 406-407)

priest

Si l’identité de Richard est fracturée par l’absence de souvenirs, la personnalité de Susan est tout aussi fragile et intermittente puisqu’elle affirme être une femme invisible – littéralement invisible – ayant la capacité à devenir transparente à volonté. C’est en ça que consiste « le glamour » :

« Bien des gens ordinaires possèdent des talents, positifs ou négatifs : certains ont l’oreille absolue, d’autres une personnalité charismatique, le don de déclencher le rire, de commander l’obéissance ou de se faire des amis n’importe où ; d’aucuns répugnent à autrui quoi qu’ils fassent. Certains – dont moi -, peu nombreux, un ou deux, sont par nature non remarquables, évanescents, invisibles » (p. 217)

Dans la littérature fantastique, l’invisibilité peut être un simple expédient, un moyen de se camoufler ou d’échapper à un danger (la cape d’invisibilité d’Harry Potter). Dans les récits qui prennent la question plus au sérieux, l’invisibilité est une métaphore plus subtile, qui est toujours plus ou moins synonyme de corruption morale. C’est le cas dans les deux histoires d’homme invisible les plus célèbres : dans la République de Platon et dans L’Homme invisible de Wells, la capacité à disparaitre aux yeux de tous conduit le paisible berger Gygès ou le scientifique Griffin à devenir des voleurs et des assassins.

Wells est de toute évidence une source d’inspiration majeure de Priest. Il est en effet vice-président de la société H.G. Wells, il a également écrit un pastiche de son auteur fétiche (un roman que je n’ai pas beaucoup aimé : La Machine à explorer l’espace). Dans l’introduction qu’il a écrite pour la réédition chez Penguin du roman de Wells, Priest distingue trois formes d’invisibilité dans la fiction :

La forme fantastique et irrationnelle (celle des fantômes et des capes d’invisibilité),
La forme scientifique (l’invisibilité est expliquée de façon pseudo-scientifique mais strictement logique, comme chez Wells)
La forme psychologique (l’invisibilité est une métaphore, synonyme de transparence sociale, de marginalité ou d’anonymat)

Le Glamour s’inscrit très clairement dans cette troisième voie. Priest y décrit la communauté de parias formée par les Glams :

« Dans n’importe quelle soirée, il y a toujours quelqu’un qu’on ne remarque absolument pas […] il existe des êres humains que tu ne verras jamais, parce qu’ils se situent trop bas dans la hiérarchie ; ce sont eux que l’on remarque en dernier ou qu’on ne remarque pas du tout. Quelqu’un d’ordinaire ne sait pas comment faire pour les voir. Il ne les remarque pas, ils sont naturellement invisibles. » (p. 287-291)

Dans la très belle cinquième partie du livre, qui est consacrée au récit de Sue et qui forme presque un roman dans le roman, Priest déroule le riche écheveau métaphorique qui enveloppe l’idée d’invisbilité : celle-ci est tour à tour synonyme de marginalité, de solitude, elle évoque le désir de se faire tout-petit mais se confond aussi avec des pulsions voyeuristes et exhibitionnistes. L’invisibilité, c’est enfin la présence entêtante d’une obsession qui ne quitte jamais l’esprit de Sue : Niall, son ancien amant, qui semble avoir atteint les strates les plus profondes du Glamour pour devenir définitivement invisible. La présence de Niall, toujours possible, toujours envisageable, mais jamais certaine, est une torture permanente pour le couple formé par Richard et par Sue.

En plus d’être un superbe récit fanstique, le roman de Priest est une belle histoire d’amour entre deux individus dysfonctionnels qui tentent tant bien que mal de panser mutuellement leurs blessures.  Tous les deux se complètent : Sue apporte à Richard une preuve réconfortante de son existence pendant sa période d’amnésie, elle est un guide parmi les fragments de sa mémoire, et Richard permet à Sue de regagner le monde visible car il a un don pour « voir » (il est caméraman de profession).

Il y a un seul point qui ne manquera pas de faire tiquer le lecteur : la conclusion du roman (pas de soucis, je ne la révelerai pas). Le twist final est un procédé qui n’est pas dans les habitudes de Priest, mais auquel il a déjà eu recourt dans Le Monde inverti, l’un de ses premiers romans. A la fin du Glamour, au cours d’une ultime variation sur le thème de l’invisibilité, Priest transgresse le contrat passé tacitement avec le lecteur. Celui-ci peut considérer qu’il a été brillament trompé, ou s’offusquer de ce tour de passe-passe abrupt. En ce qui me concerne, je me suis longtemps demandé ce que j’en pensais. Après avoir feuilleté une nouvelle fois le livre pour rédiger ce billet, en m’attardant sur les passages anodins qui préfigurent cette conclusion (notamment les toutes premières pages d’apparence parfaitement innoffensive), j’ai fini par être bon joueur en acceptant volontiers d’avoir été mené en bateau. Le Glamour rejoint donc pour moi les grandes réussites de Priest, aux côté de la Fontaine pétrifiante et du Monde Inverti. 

Le-GlamourCITRIQ

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6 réponses à Marathon Priest 7 : Le Glamour

  1. Philémont dit :

    Il s’agit d’un autre roman réécrit en 2005 par Christopher Priest (la première version datait de 1984). Pour l’occasion il a bénéficié d’une nouvelle traduction française, changeant de titre au passage (Le don vs Le glamour).

  2. Nicolas dit :

    Oui, je sais que Priest a sorti une version corrigée de ce livre, qui du coup a bénéficié de 2 éditions en France, sous 2 titres différents (c’est un peu une manie chez lui de revenir sur ses anciens textes).
    J’ai feuilleté Le Don en bibliothèque et par rapport au Glamour les différences ne m’ont pas sauté aux yeux… j’ai l’impression qu’il ne s’agit que de petit détails ? (ajout de téléphones protables, de billets en euro…)

  3. Cachou dit :

    Ce n’est pas tant d’avoir été menée en bateau qui me dérange avec ce tour de passe-passe final, c’est qu’un auteur capable de manipuler son lecteur comme Priest ne choisisse pas une plus belle manière de nous mener en bateau.
    De nombreux auteurs ont recours à ce genre d’expédiant final, de manière heureuse (Jonathan Coe dans « La vie privée de Mr Sim », fin sympathique et qui fait sourire, pas rageante, pas vraiment utile non plus mais elle n’agace pas) ou malheureuse (Ira Levin dans « Le fils de Rosemary », fin stupide qui dénote d’un manque d’imagination pour conclure une histoire en deux romans plutôt ambitieuse). Pour moi, cette conclusion est malheureuse car elle semble juste expéditive, histoire de donner une fin, pas comme un but en « héhé, je vous retourne la situation pour vous étonner » élaboré, réfléchi et voulu.

  4. Nicolas dit :

    Je n’ai pas lu les deux livres que tu cites mais j’ai regardé les résumés sur Internet. La conclusion du Glamour n’est pas exactement « tout ceci était un rêve », ce n’est même pas du tout ça (ce serait vraiment nul). Les toutes dernières pages ne sont pas non plus écrites par Priest qui prendrait la parole dans son propre roman – même si c’est l’impression qu’on peut avoir dans un premier temps. Par contre, on réalise l’identité du narrateur anonyme de la première partie, et de tout le reste du livre par la même occasion, qui du coup prend une toute autre coloration (finalement c’est très proche de ce que Priest fait dans Le Prestige). Cette fin est moins expéditive qu’elle n’y parait parce qu’elle est préparée dès la première page du roman. Elle fait aussi sens parce qu’elle constitue une variation finale sur le thème de l’invisibilité (l’invisibilité ultime c’est celle du narrateur omniscient d’un roman, qui « voit » tout, même les pensées les plus secrètes de ses personnages, sans jamais être vu) Je ne nie pas que cette fin est contrariante pour le lecteur (elle m’a contrarié !) mais il me semble qu’elle fait sens dans l’économie générale du roman et n’est pas une pirouette complètement gratuite.

    • Cachou dit :

      Tu as raison mais de toute manière, gratuite ou non, elle m’a déçue, donc voilà… ^_^.

      Je ne voulais pas dire une fin similaire en fait, mais une astuce narrative pour résoudre l’histoire en dehors-même de l’histoire.

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