Marathon Priest 6 : Une Femme sans histoires

Parfois, un livre vous glisse lentement des mains en cours de lecture pour ne plus jamais être ouvert. C’est un peu comme perdre quelqu’un de vue : ce n’est pas forcément une décision délibérée, ce n’est pas forcément douloureux ou tragique. La nécessité ou l’envie de se voir se sont simplement dissipées. C’est l’effet que m’a fait Une Femme sans histoires : arrivé pile à la moitié du roman, mon intérêt s’est émoussé. Je ne voyais toujours pas où l’auteur voulait en venir. Un peu agacé, j’ai refermé le livre et je l’ai posé sur ma table de chevet où il est resté depuis décembre (oui, je sais, je devrais faire plus souvent le ménage sur ma table de chevet). Après ces quelques mois de pause, j’ai décidé de reprendre ma lecture des œuvres de Christopher Priest et de m’attaquer à nouveau à cette femme sans histoires. Malheureusement, la lecture du livre dans sa totalité a confirmé le sentiment négatif qui m’avait saisi à mi chemin.

priest

Alice Stockton est une écrivaine spécialisée dans les biographies littéraires. Après son divorce, elle a quitté Londres pour s’installer à la campagne. Depuis, les déconvenues s’accumulent : sa nouvelle maison a perdu toute valeur depuis un incident nucléaire qui a contaminé le sud de l’Angleterre. Et puis le manuscrit de son nouveau livre a été saisi par le gouvernement, sans qu’elle en connaisse la raison. Enfin, sa voisine Eleanor, une vieille dame en laquelle elle a trouvé une âme sœur, vient de se faire assassiner. Eleanor était une activiste de gauche, c’était également une ancienne romancière. Alice avait commencé une série d’entretiens avec son amie, en ayant derrière la tête l’idée d’en tirer un futur livre. Après sa mort, elle fait la connaissance de Gordon, un homme frustre qui prétend être le fils d’Eleanor, bien que celle-ci n’ait jamais mentionné son existence.

Comme à son habitude, Priest se plait à brouiller les cartes. Les chapitres alternent entre le point de vue d’Alice, d’Eleanor (à travers des lettres rédigées avant sa mort) et de Gordon. Les chapitres de Gordon sont les plus perturbants : ils sont émaillés de visions mystérieuses, cataclysmiques ou scabreuses, qui contredisent littéralement le reste du récit et font basculer le thriller mollasson de l’intrigue principale dans une autre dimension (le fantastique, la science-fiction, l’horreur). Peu à peu, se dessinent les contours d’une société britannique uchronique, inspirée de l’ère Thatcherienne : l’État a délégué un grand nombre de ses prérogatives auprès de sociétés privées, la liberté d’expression est muselée, les catastrophes environnementales sont passées sous silence, les scandales politiques étouffés, etc.

La question de la vérité occultée est au centre du récit puisque chacun des personnages du roman a bâti sa vie sur une vérité cachée, un point aveugle ou refoulé : ce fils dont Eleanor n’avait jamais mentionné l’existence par exemple, ou bien la situation politique en Angleterre, sur laquelle Alice semble fermer complètement les yeux. Les arrangements avec la vérité sont au cœur du métier des deux femmes écrivains (« J’ai la fiction dans l’âme. Détourner la vérité, voilà ce qui m’a toujours plu […] un livre doit avoir l’air de révéler quelque chose de son auteur […] Mais il faut également qu’il contienne des détails contradictoires qui manipulent la vérité, par exemple un roman écrit par une femme et qui semble authentique, vécu, alors que son personnage central est un homme« ). On retrouve cette idée chère à Christopher Priest d’après laquelle la littérature consiste à recouvrir la réalité d’un voile d’inventions, qui ne sont pas de simples mensonges car un livre peut « se lire à deux niveaux, explicite et implicite » : il suffit de savoir lire entre les lignes pour découvrir une vérité enfouie. Le personnage mutique et violent de Gordon – qui n’est pas écrivain mais qui a l’habitude lui aussi de jouer avec la vérité dans sa vie personnelle et professionnelle – représente toute la part sombre de ce processus d’affabulation : le fantasme, l’autisme, la mauvaise foi, la mégalomanie….

Ces digressions sur la littérature et le mensonge, les déboires et les manies d’écrivain d’Alice, les chapitres hallucinés consacrés à Gordon (qui baignent dans une ambiance toute lynchienne), sont loin d’être inintéressants, mais ils sont engoncés dans un thriller médiocre et inutilement compliqué (par exemple, tous les personnages ont différents pseudonymes ou des noms de plume. C’est un moyen un peu trop facile de semer la confusion chez le lecteur). Sur ces mêmes thèmes, La Fontaine pétrifiante est infiniment plus réussi (les connexions qu’établit Priest entre les deux textes, qui ont des personnages en commun, me semblent d’autant plus maladroites).

Vers la fin du roman, dans un passage particulièrement culotté, un personnage donne à Alice son avis sur le manuscrit qui lui a été confisqué :

Le livre est trop long par rapport au sujet choisi. Les personnages sont à peine esquissés et leurs motivations on ne peut plus floues. Vous n’êtes pas très douée pour la narration. Vous changez d’orientation sans préambule […] Vous semblez avoir laissé de côté certains épisodes. On note quelques coïncidences peu plausibles. On vous sent désireuse d’expliquer beaucoup de choses, et pourtant, on reste sur sa faim […] À la fin du livre on garde un sentiment d’insatisfaction, l’impression qu’il n’aboutit nulle part, qu’il s’agit d’une construction artificielle dépourvue de propos réel.

C’est culotté de la part de Priest parce qu’il est impossible de ne pas penser à certains défauts d’Une Femme sans histoires ! Malheureusement, je n’ai pas été sensible à la vérité secrète cachée sous cette couche de défauts un peu trop voyante.

priestCITRIQ

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6 réponses à Marathon Priest 6 : Une Femme sans histoires

  1. Moon dit :

    En même temps, le titre aurait du t’alerter ! « Un femme sans histoire » pouvait être l’indice d’un livre sans histoire, et donc inintéressant…

  2. Nicolas dit :

    Oui, peut-être… Ce qui est très étrange dans ce livre c’est que l’auteur donne plus d’une fois l’impression d’être lui-même conscient d’avoir écrit un livre un peu raté. Par exemple, vers la fin du roman, il y a un autre passage où le personnage principal raconte à une amie tous les évenements précédents et le livre qu’elle compte en tirer (qui pourrait donc être le livre que le lecteur tient lui-même entre les mains). Au final, son amie est un peu embarassée et lui répond : « tout cela est très intéressant mais je ne suis pas sûre d’avoir tout compris » !

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  4. Cachou dit :

    Bon, je dois aimer me contredire. Je n’ai plus assez ce livre en tête pour le défendre (lu à sa sortie en poche, en 2007, après « Le prestige »), j’ai quasiment tout oublié, sauf l’ambiance post-apocalyptique discrète mais présente, mais je me souviens avoir adoré ce roman. Pas trop envie de le relire parce que j’ai bien envie de rester sur cette impression plus que positive.

  5. Nicolas dit :

    En fait, je fais un peu la même critique que celle que tu fais au Glamour, puisque finalement, la majeure partie des bizarreries s’expliquent par une variante du « tout ceci n’était qu’un rêve » et l’autre partie repose sur une intrigue quand même bien faiblarde… Il me reste encore La Séparation à lire, pour l’instant c’est le livre de Priest qui m’a le moins plu.

    • Cachou dit :

      Oui, d’où l’art de la contradiction chez moi. Mais de ce livre-ci, je n’ai (absolument) pas retenu la pirouette, dont je ne me souviens même plus, mais l’ambiance de cette Angleterre qui n’était plus viable partout. C’est ça qui m’a plu, dans mon souvenir très flou (pourtant ça ne fait que 6 ans O_O). « La séparation » est similaire et différent à la fois, la fin, plus frustrante, est beaucoup plus « amusante ».

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