Manga et images de références

Comme la plupart des dessinateurs plus ou moins ratés, les manuels de technique artistique me passionnent. Je me rappelle, enfant, avoir suivi minutieusement les étapes des guides édités par Parramon. J’ai également recopié avec application les physiques athlétiques et les mâchoires carrées d’Andrew Loomis. Aujourd’hui encore, je parcours ou je relis volontiers des classiques, comme le livre d’Arthur Guptill sur le dessin à l’encre, ou la méthode de dessin d’après nature de Charles Bargue (qui a fait fureur dans les académies du XIXe siècle). Au sein de cette littérature abondante, il existe une sous-catégorie particulièrement pointue, qui est destinée aux auteurs de manga, et qui exerce sur moi une véritable fascination : il s’agit des catalogues d’images de référence, qui fournissent aux dessinateurs japonais toute la documentation utile à leur travail.

pose1

Avant le développement d’Internet, qui permet maintenant en 2 secondes d’avoir n’importe quelle image sous les yeux, un auteur de bandes dessinées réalistes devait forcément se constituer sa propre documentation. On peut dessiner un grand nombre de choses de mémoire ou d’imagination, mais il arrive toujours un moment où il est nécessaire d’avoir sous les yeux un modèle – qu’il s’agisse de dessiner un robinet, une position du coude ou les rues de San Francisco.

Dans la bande dessinée franco-belge, il existe une véritable tradition du dessin documenté, basé sur des repérages sur site, des photographies, des documents historiques, etc. (à ce sujet, voir cet article de T. Groensteen) Au Japon, les auteurs de manga  peuvent recourir à une documentation toute prête, compilée dans des catalogues d’images de référence. Il s’agit de répertoires d’images photographiques, souvent prêtes à être intégrées telles quelles dans une bande dessinée (par exemple en les décalquant à l’aide d’une table lumineuse). Ces épais recueils permettent d’épargner au dessinateur un laborieux travail de recherche.

Décors

S’il y a quelque chose qui doit être réaliste dans un manga, ce sont avant tout les décors. La plupart des bandes dessinées japonaises se caractérisent en effet – je cite Scott McCloud – par « des graphismes hybrides, aux personnage schématiques et aux décors d’une précision quasi photographiques. » (L’Art invisible, Delcourt, 2007, p. 51) Logiquement, un grand nombre de catalogues de référence sont des compilations d’arrière-plans : immeubles, intérieurs, paysages. Il peut s’agir de villes japonaises ou occidentales, d’environnements scolaires, de bureaux en open space, etc.

decors-1

Quelques images de référence prêtes à l’emploi

Ces ouvrages ressemblent à première vue à des recueils de photographies ordinaires, mais à y regarder de plus près, on est vite frappé par certains détails : la banalité des images, la neutralité des points de vue, la saturation des pages où il ne reste pas un centimètre carré d’espace vierge. Il y a également quelque chose de troublant dans ces bâtiments vides, dans ces rues et ces paysages déserts ou peuplés de figures anonymes – une inquiétante étrangeté qui rappelle la scène finale de L’Eclipse. A la fin du film d’Antonioni, les personnages ont déserté le récit, mais des images continuent de défiler sous nos yeux : la ville et ses rues, des passants, un autobus, la nuit qui tombe… parce qu’il n’y a plus rien à raconter, tout semble lointain, automatique, et comme privé de vie. Il y a un peu de ça dans les catalogues de décors destinés aux mangakas, sauf qu’en l’occurrence, les paysages dépeuplés attendent d’être remplis de personnages, mis en mouvement par une histoire ou un scénario.

Scènes

Il y a un autre type de catalogue, où les décors photographiés ne sont pas vides, mais occupés par des personnages, des scènettes ou des événements stéréotypés : une étudiante rêveuse affalée sur sa table de classe, des jeunes branchés en virée dans les rues de Shibuya, une ménagère qui fait ses courses dans un supermarché, etc.

shojo

Un catalogue de scènes pour shojo (des histoires de filles)

Le manga est structuré en genres précis et relativement bien codifiés, qui mobilisent chacun un certain nombre de clichés visuels, qui sont répertoriés dans ces catalogues. Il y a par exemple de nombreux volumes où on retrouve tous les passages obligés du Yaoi (= les romances homosexuelles) : le couple de garçons est représenté flânant sur un lit, se chamaillant, flirtant, etc.

yaoi

Un catalogue de scènes consacré au genre « Yaoi » (les romances entre garçons)

Ces recueils de scènes sont comme des romans photo abstraits : ils ne racontent rien, ce sont plutôt des petites machines à fabriquer des histoires. Plus que de simples recueils d’images, il s’agit de véritables « banques de clichés », au sens où J. C. Dunyach utilise cette expression pour la littérature :

Parfois, et, je le constate, de plus en plus fréquemment, le livre s’appuie sur une espèce de banque de clichés partagés par le plus grand nombre. Le terme cliché n’est pas à prendre de façon péjorative, c’est un terme commode pour caractériser quelque chose dont notre environnement culturel – cinéma, télé, jeux vidéos, etc. – fournit une représentation standard largement adoptée. Beaucoup de best-sellers ont été écrits ainsi – citons l’exemple de Mary Higgins Clarke dont chaque personnage, chaque décor, semble sorti d’une représentation des Sims et n’est caractérisé que par quelques mots-clés (le marin est buriné et fume la pipe, le héros est brun, bien découplé et étrangement attirant, le pompiste est souriant, avec des muscles qui gonflent sa salopette, etc.).

Poses

Il existe une dernière catégorie d’ouvrages : les catalogues de poses où sont photographiés sous tous les angles des modèles – adolescents, geishas, salary men ou samouraïs. Ces photographies évitent d’avoir recours à un modèle ou de sécher sur une posture ou un angle de vue un peu complexe. On se rapproche des manuels d’anatomie occidentaux, mais avec un sens du détail poussé à son paroxysme. Parfois, il y a un focus sur un geste précis : des mains tenant des baguettes, un personnage nouant une cravate, des personnages qui se battent, etc. Une ou deux pages entières peuvent être consacrées – à grand renfort de schémas – à la façon dont les plis s’organisent sur un jean ou sur les manches d’un duffel coat.

fff

La descente des poubelles, le nouage d’une cravate ou les replis d’une mini-jupe élevés au rang de science

Il y a certains sujets récurrents, par exemple les lycéennes. Dans la très bonne collection How to draw manga, on trouve deux volumes de 260 pages chacun, consacrés à l’anatomie, aux postures, à la biomécanique et à l’aérodynamique d’une japonaise de 17 ans. Dans cette somme, il y a pas moins de 16 pages consacrées au simple fait de pointer du doigt, et à ses différentes implications en terme de posture, d’articulation, de pli des vêtements (je suppose que ce geste revêt une importance culturelle cruciale au Japon !).

htdm

Un recueil de poses sur le thème de la lycéenne. Le même type de livre existe pour les enfants, les vieillards, etc.

En générale, ces demoiselles sont nues ou en culotte sur la plupart des pages. Je suis toujours un peu embarrassé lorsque je feuillette ce genre de livre à la librairie Junku à Paris ! Même lorsque ces images n’ont pas un caractère érotique manifeste, on peut aisément imaginer qu’elles font l’objet d’un usage pornographique détourné (un peu comme les pages lingerie du catalogue de la Redoute). C’est assez évident dans certains cas (la racoleuse collection Super Pose Book). J’imagine qu’avec un peu d’imagination ces pin-up photographiées sous tous les angles sont un substitut bon marché des poupées hyper-réalistes que certains japonais affectionnent.

superposebook

La série Super Pose Book qui met en scène des japonaises à gros seins sous tous les angles permet surtout de se rincer l’oeil (je ne sais pas pourquoi mais je sens que ce billet va faire monter mon page rank dans Google)

Les êtres humains ne sont pas le seul sujet d’étude possible : il existe des ouvrages consacrés exclusivement à un type d’objet, à des vêtements, à des véhicules ou à des armes. On peut imaginer des combinaisons complexes, comme par exemple des étudiantes en tenues affriolantes portant des armes.

La beauté des catalogues

Pour être franc, je ne sais pas exactement si les professionnels utilisent sérieusement ces outils au Japon, si leur usage se limite aux dessinateurs amateurs, ou aux fétichistes un peu timbrés. Les mangakas célèbres revendiquent souvent le fait d’avoir élaboré eux-mêmes leur documentation (Urasawa par exemple : « Pour Monster, j’ai effectué un voyage d’une semaine [en Europe], en partant de Francfort, en passant par Dresden, jusqu’à Prague, tout en imaginant l’histoire, les drames qui vont s’y passer et j’y ai pris beaucoup de photos. J’ai déjà une image précise de ce que je veux faire, et je vais rechercher ce que j’ai déjà dans la tête. » ) Grâce à l’informatique, l’utilité des catalogues de référence est de moins en moins évidente. Pour les décors, il y a Google Images ou des bases de données professionnelles. De plus en plus de dessinateurs ont recours à des logiciels de modélisation en 3d simples d’accès (comme Google SketchUp) pour les assister dans la construction de dessins en perspective. Enfin, il existe des logiciels (comme Pose Studio) qui permettent de manipuler des mannequins en images de synthèse qui tiennent lieu de modèles.

1336919410-2882947971

L’interface du logiciel Pose Studio

Peu importe, en fait : je trouve ces catalogues fascinants en tant quels, indépendamment de leur utilité pratique. Ils font preuve d’un goût pour l’exhaustivité et d’un systématisme impressionnants. On pourrait faire un parallèle avec certains ouvrages encyclopédiques bien connus en France, comme Les costumes et les armes de Liliane et Fred Funcken, mais à condition de les débarrasser de tout pretexte historique, de leur didactisme et de leur esprit de sérieux.

costumes

Les Costumes et les armes, la série de Liliane et Fred Funcken

L’utilisation compulsive de la photo à des fins documentaires rappelle également les premières expérimentations photographiques du XIXe siècle. Dans un ouvrage comme Action pose collection, on peut reconnaitre, avec plus d’un siècle de distance, de nettes similitudes avec les chronophotographies de Muybridge.

Une chronophotographie de Muybridge et un extrait de Action Pose Collection vol. 2

Une chronophotographie de Muybridge et un extrait de Action Pose Collection vol. 2

Et puis les catalogues d’images de référence ont un illustre prédécesseur que je me dois de mentionner pour conclure : les Mangas d’Hokusai (qui ont justement donné leur nom aux mangas contemporains). Il s’agit de recueils de croquis de toutes natures (êtres humains, faune, flore, paysages, démons…). La préface du  premier volume, publié en 1815, précise qu’il est destiné à « servir de manuel d’initiation à ceux qui veulent s’adonner réellement à l’étude du dessin » (cité par Christophe Marquet, Hokusai Manga, Seuil/Bnf, 2007).

hokusai

Des images extraites des mangas d’Hokusai

En fait, les livres d’Hokusai sont fortement inspirés des manuels de peinture chinoise, comme le Jiezihuan Huazhuan, qui permettaient aux artistes en formation d’accéder à un repertoire codifié de formes et de motifs. Dès le XIXe siècle, le peintre et amateur d’art Ary Renan perçoit cette filiation :

La Mangua est une encyclopédie. Les japonais, à l’imitation des chinois, semblent avoir toujours aimé les repertoires. Leur esprit methodique se plait aux classifications, aux renseignements rangés avec ordre. C’est ainsi qu’ils ont fait de véritables index de la nature elle-même. Le mangua n’est pas le premier ni le seul dictionnaire de ce genre.

Un amateur de mangas qui connait les catalogues d’images de référence contemporains pourrait ajouter que ce n’est pas le dernier non plus.

Ce contenu a été publié dans Bandes dessinées, Images, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Manga et images de références

  1. Guy dit :

    En effet c’est assez fascinant, ça mériterai même une belle expo. Avec un catalogue.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *