Sous les bulles, de Maiana Bidegain

Sous les bulles, le film de Maiana Bidegain consacré à l’économie de la bande dessinée, débute un peu comme un reportage de Capital, avec ses chiffres attendus et sa ribambelle de clichés (les auteurs en dédicace, le festival d’Angoulême…). Et puis rapidement, la réalisatrice trouve un ton bien à elle. Peut-être parce qu’elle partage sa vie avec un auteur de bd (le scénariste Joël Callède, qui co-signe avec elle le documentaire), elle est particulièrement sensible aux paradoxes et aux contradictions d’une industrie que les auteurs subissent de plein fouet, bien plus violemment sans doute que les autres acteurs de la chaîne du livre. L’un des intérêts du film est de donner la parole à une grande variété d’intervenants : éditeurs, libraires, diffuseurs, distributeurs, imprimeurs, petits et grands auteurs. On se rend compte que la bande dessinée est loin d’être une « grande famille » comme on le dit parfois, car sur certains sujets les opinions exprimées divergent du tout au tout en fonction de la personne interrogée.

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Vous avez dit surproduction ?

La question de la surproduction (sur laquelle le film s’attarde longuement) est assez révélatrice. Les libraires se désolent du rythme frénétique imposé par les éditeurs et ils constatent que leur travail se résume de plus en plus à déballer des nouveautés et à remballer des cartons d’invendus. Au contraire, les diffuseurs, qui sont chargés de la logistique des flux et qui ont donc tout intérêt à ce que ceux-ci soient en mouvement perpétuel, sont pleinement satisfaits de la situation.

Du côté des éditeurs, le discours est plus mitigé, et parfois un peu hypocrite. Claude de Saint Vincent (le directeur général de Média participation et pdg de Dargaud) admet qu’il y a un problème de saturation de l’offre, mais il rejette la faute sur les autres éditeurs, voire même sur les libraires qui « par manque de temps, par manque de volonté » joueraient de moins en moins leur rôle de sélectionneurs. La boucle est bouclée ! Quant à Guy Delcourt (qui a publié pas moins de 906 titres en 2012), il assume pleinement son rôle de chien de garde du système :

Ce système qui, effectivement, est un constant flux aller d’une part, flux retour d’autre part, ce mouvement de va et vient perpétuel, c’est ce qui donne une visibilité aux nouveaux auteurs […] Quand j’ai démarré [en 1983], on n’était pas dans la surabondance, on était dans la disette […] A chaque fois qu’on parle de surproduction, moi, je parle de diversité, de richesse, de multiplicité des talents.

Et les « talents » justement, quel est leur point de vue ? Pour les auteurs interviewés, la surproduction est à la fois une aubaine et un piège. S’il n’a jamais été aussi facile d’être publié, il est également de plus en plus difficile pour un livre de trouver ses lecteurs. Le dessinateur Marko (Agence Barbare, Les Godillots) constate qu’il est pris dans un véritable cercle vicieux : la quantité de nouveautés est telle qu’il faut produire d’avantage d’albums pour gagner sa vie, ce qui alimente d’autant la surproduction, et ainsi de suite.

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Quelques étapes dans la fabrication d’une bande dessinée : l’auteur Marko Armspach à sa table à dessin, l’imprimeur, le distributeur, le libraire (librairie Gribouille à Bayonne)

La précarisation des auteurs

La compétition impitoyable qu’impose un marché saturé est d’autant plus cruelle que les artistes ont longtemps bénéficié de la relative sécurité procurée par des éditeurs de presse réputés pour leur paternalisme. Jean-Louis Bocquet (qui est directeur éditorial chez Dupuis, une de ces maisons historiques) rappelle que, jusque dans les années 70, la bande dessinée était étroitement liée au monde de la presse. C’est à partir des années 80 que le format de l’album, la forme livre, s’impose peu à peu. Dans l’opération, les auteurs de bd ont certes gagné une reconnaissance accrue, mais ils ont également été touchés par une forme nouvelle de précarité  :

Les auteurs des années 70 étaient payés à la page, ce qui était normal : on remplit un journal, on paie à la page […] Dans les années 2000, les auteurs de bande dessinée se retrouvent dans le même système économique que la littérature : tu fais un livre, tu es payé pour ce livre, tu es payé non pas en fonction de ton temps de travail (et dieu sait si la bande dessinée c’est du temps), tu es payé en fonction de ta valeur sur le marché.

C’est le métier même d’auteur – d’auteur professionnel – qui est peu à peu remis en question. Delcourt me semble particulièrement gonflé lorsqu’il laisse entendre que les artistes devraient essayer de diversifier leurs activités s’ils souhaitent vraiment gagner leur vie :

Évidemment notre rôle c’est de faire en sorte que les auteurs puissent vivre aussi correctement que possible. Mais le rôle des auteurs, il est aussi de savoir s’adapter. J’en vois quand même pas mal qui diversifient leur travail vers l’animation, le jeu vidéo, la publicité, ou qui ont des agents publicitaires. C’est pas mauvais pour eux non plus de penser les choses comme ça, c’est à dire d’avoir une vision un peu plus large de leur métier.

Dans une chaine du livre où tous les maillons sont des professionnels, ce serait l’artiste qui serait le seul à ne pas pouvoir vivre de son activité ? On comprend aisément la colère du scénariste Olivier Jouvray (Lincoln, Kia Ora, Majipoor) :

On te dit en permanence : « mais tu fais un métier passion ! »… Ca veut dire quoi ? Seuls les métiers pourris devraient gagner de l’argent ? Et les beaux métiers qu’on aime faire par passion, il faudrait accepter qu’on le fasse gratuitement pour le bien-être de la société ? Il y a un côté surréaliste à dire ce genre de choses. C’est comme si ceux qui font un métier de merde nous reprochaient de faire un métier sympa en nous interdisant d’en vivre, donc en nous interdisant d’avoir une protection sociale, une protection contre le chômage, ou des choses comme ça. Bref, on a queue dalle mais on est « auteurs ».

Les coups de gueule d’auteurs ne manquent pas ces derniers temps. Lors du dernier festival d’Angoulême, la ministre de la culture a eu des mots malheureux sur la santé resplendissante de la bande dessinée, ce qui a suscité de violents contre-feux. Maiana Bidegain, qui débutait alors la promotion de son film, s’est piquée d’une lettre ouverte à Aurélie Filippetti, ainsi que la scénariste Isabelle Bauthian (qui intervient dans le documentaire), ou encore la dessinatrice Tanxxx – D’une certaine façon, l’exaspération des auteurs de bd rejoint celle d’autres métiers créatifs : un graphiste anonyme a récemment ouvert un Tumblr ou il s’amuse à transposer dans la maçonnerie les réflexions quotidiennes et les commandes de clients qui laissent entendre qu’il n’a pas « un vrai métier ».

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Les auteurs menacés par la précarité ne se contentent pas de réagir par la colère ou par l’humour : depuis 2007, ils se sont réunis dans un syndicat (le groupement bande dessinée du syndicat national des auteurs compositeurs, pour être précis) qui s’efforce de développer des outils communs (pour la négociation des contrats d’édition ou des droits numériques par exemple). En soi, c’est déjà un petit miracle dans un monde de solitaires comme celui-là.

Maiana Bidegain conclut son documentaire en évoquant les bouleversements actuels liés au numérique et les nouvelles revues en ligne auxquelles j’avais déjà consacré un billet il y a quelques mois (Le Professeur Cyclope, La Revue dessinée…). On comprend mieux, à l’issue de son film, le véritable enjeu de ces initiatives d’auteurs : il ne s’agit pas seulement d’investir le numérique, sur un plan à la fois économique, créatif et éditorial, c’est aussi une tentative de reconstruire des dynamiques collectives, et de faire renaitre de leurs cendres les défuntes revues de bande dessinée, qui garantissaient à la fois un certain professionnalisme et une forme de sécurité pour les auteurs.

Où voir le film ?

Sous les bulles a été financé en partie de façon collaborative grâce à Ulule. Après avoir été présenté à Angoulême puis dans d’autres festivals, le film est disponible depuis mai en DVD (en vente ici). On ne peut qu’espérer prochainement une diffusion télévisée ou en VoD qui permettrait à ce film, qui le mérite largement, de toucher une audience moins confidentielle.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=Iv3VQqMiJMo?rel=0&w=638]

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3 réponses à Sous les bulles, de Maiana Bidegain

  1. Guy dit :

    Je serai très curieux d’avoir enfin une vue un peu surplombante de la situation, ce documentaire est vraiment bienvenu. Et Van Hamme à l’air assez imbuvable… pour le dire gentiment.

  2. Nicolas dit :

    Pour un point de vue surplombant, le rapport annuel de Xavier Gulbert sur le site Du9 est vraiment très bien aussi : http://www.du9.org/dossier/numerologie-edition-2012/
    Sinon, dans le film Van Hamme n’est pas aussi cassant que le trailer le laisse supposer.

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