Cannes 2013 – All is Lost (J.C. Chandor)

All-Is-Lost-poster-hi-res.jpgAu cours d’une traversée de l’Océan Indien en voilier, un homme anonyme (Robert Redford) heurte un container à la dérive. La coque de son navire est transpercée et ses appareils sont endommagés. C’est alors qu’une tempête éclate. Le bateau est rapidement emporté par les flots, balloté, puis détruit avant de couler définitivement. Malgré les catastrophes successives qui s’abattent sur lui, le navigateur ne se défait à aucun moment de son sang froid et de son sens pratique. Il se réfugie à bord d’un canot de sauvetage pneumatique qui est entrainé par le courant.
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Dans All is Lost, il n’est question que de survie à très court terme. Il n’y a aucune histoire, aucun flashback pour éclairer la personnalité de cet homme embarqué en mer, aucune référence à une réalité extérieure au naufrage, aucun autre personnage, aucun dialogue si ce n’est un bref et laconique monologue introductif. Le film est tout entier concentré sur un unique antagonisme : celui qui oppose les gestes précis et assurés du navigateur aux éléments et à la nature déchainée. Lorsqu’on réduit de cette manière une aventure à son squelette le plus élémentaire, on fait un pari qui implique deux contreparties. On s’engage d’abord à produire un film de pure mise-en-scène, où la réalisation se doit d’être éclatante, puisque, d’une certaine manière, elle est seule à l’écran. D’autre part, le propos du film étant réduit à sa plus simple expression, il doit être distillé, concentré et raffiné, jusqu’à atteindre une vérité fondamentale sur le monde ou la nature humaine, que le spectateur recevra comme un uppercut en plein ventre.

Sur le plan de la mise-en-scène, Chandor parvient à produire quelques images mémorables. La caméra reste généralement collée au plus près de Redford, y compris lorsqu’il est emporté par une lame de fond, ou lorsqu’il est prisonnier de son bateau qui tourne sur lui-même comme une gigantesque roue de hamster. On devine que derrière ces différents plans, il doit y avoir pas mal de prouesses techniques accomplies en coulisse. Le défi principal pour le réalisateur est de maintenir d’un bout à l’autre la radicalité de son projet, de ne jamais céder à la psychologie, à la narration ou au sentimentalisme, mais il peine à y parvenir. Il ne se passe finalement pas grand chose sur un radeau, et au bout d’un moment, pour remplir 1h45 de péripéties, quelques clichés de films de naufrage font surface (la bouteille à la mer, la ronde des requins, la tentation du suicide…). Ils contaminent la mise-en-scène en introduisant des embryons d’histoire là où il ne devrait y avoir que de l’action à l’état pur. Il y a également la musique, pompeuse et douceâtre, qui se fait de plus en plus présente à partir du milieu du film environ, et qui ajoute une note de sentimentalité malvenue.

Chandor est bon lorsqu’il se concentre sur les gestes précis et techniques de son héros. Dans la littérature maritime, il y a une vraie poésie qui vient du langage technique opaque et mystérieux qui est employé sur les bateaux, Chandor en fournit l’équivalent cinématographique en filmant ces objets improbables que sont un foc de tempête, une bouée flottante ou un sextant sorti d’un kit de survie. All is Lost est une ode à l’ingéniosité technique et au savoir-faire manuel. En cela, il rappelle beaucoup Un Condamné à mort s’est échappé, le chef d’œuvre de Robert Bresson. Mais tandis que Bresson parvient à raconter l’histoire d’une libération spirituelle à travers la description d’une évasion minutieusement préparée, Chandor se contente de glorifier la détermination et le courage de son héros, de façon finalement assez banale, malgré le plaisir un peu sadique qu’il prend en réduisant Robert Redford à l’état de serpillère humaine. Il y a bien une note d’ironie dans ces cargos surchargés de containers que le naufragé croise sur sa route, seule trace d’humanité dans l’océan, dont il est incapable d’attirer l’attention alors qu’ils sont à l’origine de ses déboires. Mais ce n’est guère plus qu’un gimmick, un cliché de plus.

Le canot sur lequel Redford dérive est un cocon jaune et circulaire. Pour traduire la solitude de son personnage, Chandor opte pour un plan récurrent : une contre-plongée filmée depuis le fond de la mer. Sous cet angle, la modeste embarcation ressemble à une bactérie, un plancton, ou un ovule qui attendrait d’être fécondé. Mais le film n’aboutit à aucune renaissance, il n’a pas grand chose d’autre à nous livrer que l’enregistrement détaillé d’une performance physique et mentale. Pour cette raison, le film lui-même ne parvient pas à se hisser au delà de la performance technique, admirable certes mais au fond barbante.

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