Cannes 2013 – Jodorowsky’s Dune (Frank Pavich)

jodorowsky-dune-kilian-engEn 1974, suite au succès de La Montagne sacrée dans le circuit des midnight movies, le producteur français Michel Seydoux propose à Jodorowsky de financer le projet de son choix. Ce sera Dune, une adaptation du roman de Frank Herbert. Jodorowsky prétend avoir eu cette idée de génie sans même avoir lu le livre : « ça aurait aussi bien pu être le Quichotte » dit-il. Jodorowsky souhaite créer un film prophétique qui métamorphosera l’esprit des spectateurs et repoussera toutes les limites connues du cinéma (à l’époque, 2001 a déjà 6 ans, mais Star Wars ne verra le jour que 3 ans après). Au fur et à mesure que la production se met en place, les ambitions du réalisateur gonflent démesurément (le film doit durer 12 heures et coûter des milliers de dollars). Finalement, le projet aboutit à une impasse après deux ans de travail. Le documentaire de Frank Pavich retrace l’histoire du plus célèbre film de science-fiction à ne pas avoir été tourné.

Il n’y a pas de révélations ou de secrets exhumés dans le film de Pavich : les faits qu’il relate sont bien connus des amateurs de SF et ces derniers n’apprendront pas grand chose de neuf. En revanche, il donne la parole aux protagonistes eux-mêmes et en premier lieu à Jodorowsky. Une grande partie du film repose sur ses talents de conteur et son pouvoir d’évocation assez sidérant. A travers sa bouche, la production de Dune devient une aventure mystique, une épopée métaphysique et picaresque qui rappelle ses propres films.

Jodorowsky commence par constituer une équipe de « guerriers. » Moebius est recruté en premier. Le dessinateur virtuose devient l’œil du réalisateur. Ensemble, ils dessinent des centaines de pages de story-board, soit l’intégralité du film. Moebius dessine également les costumes. Pour les effets spéciaux, Douglas Trumbull (qui a travaillé sur 2001) est contacté, mais le courant ne passe pas avec le technicien qui, aux yeux de Jodorowsky, est insuffisamment doté « sur le plan spirituel. » C’est finalement Dan O’Bannon qui est choisi. Dans un passage hilarant, O’Bannon raconte comment il a été littéralement hypnotisé par Jodorowsky, qui lui apparait au cours de leur première rencontre comme entouré de rayons de lumière (tout cela se passe après une bonne séance de fumette). Avec Chriss Foss et H.R. Giger pour la conception des décors, l’équipe est désormais au complet.

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Le palais de l’empereur par Chris Foss. Le château Harkonnen par Giger.

Tous les « guerriers » de Jodorowsky lui reconnaissent une qualité : la capacité à tirer le meilleur d’eux-mêmes en les poussant dans leurs retranchements. Souvent, une idée en apparence absurde de Jodorowsky sera traduite de façon remarquable par l’un de ses collaborateurs (le château anthropomorphique des Harkonnen de Giger par exemple). Ce n’est que dans un deuxième temps, avec la constitution du casting, que l’on entre dans une autre dimension. Dans les anecdotes relatées par Jodorowsky, le surréalisme atteint un degré tel qu’on ne parvient plus à distinguer le vrai du faux. Pour incarner Paul Atréides, Jodorowsky choisit naturellement son propre fils, Brontis, qui pendant deux ans va passer 6 jours sur 7 à apprendre le karaté ! L’empereur sera interprété par Salvador Dali. Celui-ci exige toutefois 100.000 dollars de l’heure. Jodorowsky et Seydoux s’en sortent en lui proposant un forfait à la minute et trois minutes de présence à l’écran. Le reste du temps, un robot hyper-réaliste prendra la place de Dali ! Orson Welles accepte le rôle du baron Harkonnen, mais à condition que la cantine soit confiée au chef de son restaurant trois étoiles préféré ! Mick Jagger et Amanda Lear complètent le casting. Pink Floyd et Magma se chargeront de la bande originale.

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Le mythique story-board de Dune

Alors que le projet est entièrement couché sur le papier, une somptueuse et épaisse bible du film est produite et envoyée à l’ensemble des studios américains. Elle contient tout le storyboard, des notes techniques et de nombreux dessins préliminaires. Ce document est aujourd’hui rarissime. A partir de l’exemplaire de Jodorowsky, Pavich a eu la bonne idée de reconstituer en images animées certains décors et des scènes du film, comme la séquence d’introduction ou la mort du duc Letho. Si les studios sont impressionnés par le travail réalisé, Jodorowsky leur semble ingérable et tous refusent de lui confier la responsabilité d’une pareille production. Le budget ne parvient pas à être bouclé à temps et finalement les droits d’adaptation sont récupérés par la famille De Laurentiis qui produira sa propre version de Dune quelques années plus tard. C’est un terrible échec pour Jodorowsky et ses comparses. Dan O’Bannon, qui a tout abandonné aux Etats-Unis pour venir vivre et travailler en France, sombre même dans la dépression.

Mais ce n’est pas la fin de l’histoire. D’une certaine manière, Jodorowsky a bien révolutionné l’histoire du cinéma, même si ce n’est pas de la façon dont il l’aurait souhaité : on dit souvent que son travail a été pillé par Hollywood, et que son influence est perceptible dans la vague de films de science-fiction du tournant des années 80, auxquels les anciens de Dune eux-mêmes participent parfois (Star Wars, Alien, Blade Runner, Tron…) Ce passage du film de Pavich est étrangement l’un des moins convaincants, comme s’il avait craint de céder à l’aigreur ou au ressentiment en s’attardant sur la question. De son côté, Jodorowsky recyclera certaines idées issues de Dune dans des bandes-dessinées comme L’Incal et La Caste des méta-barons. 

Jodorowsky’s Dune est une plongée dans un autre âge du cinéma, où les meilleurs artistes du moment pouvaient se lancer à corps perdu dans un projet totalement fou. C’est un documentaire quasi-uchronique sur un film qui n’existe pas mais que n’importe quel cinéphile connait, à l’instar du Napoléon de Kubrick. Tout comme le film dont il relate l’histoire, le documentaire de Pavich accomplit une destinée qui le dépasse : il a en effet permis à Jodorowsky et au producteur Michel Seydoux de renouer des liens après de nombreuses années où ils s’étaient perdus de vue. Jodorowsky n’avait rien tourné depuis Santa Sangre en 1989, tous ses projets tombant à l’eau les uns après les autres. Après presque 25 ans d’absence sur le grand écran, Seydoux a produit son nouveau film, La Danse de la réalité, qui est présenté lui aussi à la Quinzaine des Réalisateurs cette année. Il s’agit d’une pépite formidable dont je ne vais pas tarder à reparler.

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3 réponses à Cannes 2013 – Jodorowsky’s Dune (Frank Pavich)

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  2. guillaume44 dit :

    Ouaip un chouette documentaire, pourvu qu’il sorte en salles une fois les déboires réglés…

  3. Nicolas dit :

    Oui, apparemment la sortie en salle est bloquée parce que la veuve de Moebius a porté plainte pour contrefaçon.

    Lorsque j’avais assisté à la projection, il y a quelqu’un dans la salle qui avait demandé (sur un ton un peu scandalisé) pourquoi Moebius était complètement absent du documentaire, mis à part à travers ses dessins et l’évocation de son nom. Il y a peut-être des ressorts qui nous échappent dans cette histoire et des questions d’amour propre ? Aucune idée en fait….

    Ce jour là, Jodorowsky avait dit qu’il verrait bien le film se faire finalement, mais sous la forme d’un dessin animé, dans l’esprit de ce qui a été fait dans le documentaire à partir du storyboard. Vu les déboires de Pavich, ce souhait est loin de se réaliser ! Ce serait vraiment ironique (et un peu triste) qu’un documentaire sur un film qui n’a jamais pu être filmé, ne sorte lui-même jamais en salle.

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