Les fanfictions

Ce billet a initialement été publié dans De Ligne en ligne, le magazine de la Bibliothèque publique d’information où je travaille. Il s’agit d’une version légèrement augmentée par rapport au texte imprimé.

Vous-êtes vous déjà demandé à quoi ressemblait la vie d’Harry Potter à l’âge adulte ? Peut-être vous interrogez-vous sur la nature exacte de la relation entre le capitaine Kirk et le lieutenant Spock ? Ou bien vous aimeriez que Lost finisse autrement ? Certains passionnés ont leur avis sur ces questions. Ils ne se privent pas pour réécrire à leur manière leurs œuvres favorites dans des textes où ils laissent libre cours à leur imagination. Les fanfictions (ou « fanfics » pour les initiés) sont ces récits écrits par des amateurs, créés à partir d’un matériau préexistant, issu généralement des médias de masse. Les auteurs de fanfictions n’ont pas inventé les personnages qu’ils mettent en scène, ni les mondes imaginaires dans lesquels ils évoluent. Leurs récits font rarement l’objet d’une diffusion dans les circuits éditoriaux traditionnels, on les trouve plutôt sur des sites spécialisés comme fanfiction.net, un répertoire aux dimensions impressionnantes qui héberge environ 3 millions d’histoires rédigées dans une trentaine de langues.

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« Besame Mucho », d’Isabel Samaras

Une brève histoire des fanfictions

Si l’écriture des fanfictions a explosé depuis l’apparition d’Internet, cette pratique est en fait bien plus ancienne. Chercher ses origines peut nous entrainer très loin dans le passé. Depuis la matière mythique originelle chantée par les aèdes et les bardes, il y a toujours eu des récits qui ont circulé et se sont transformés en passant de main en main. Plus proches de nous, les œuvres de Cervantès, Lewis Caroll, Dickens ou Lovecraft ont inspiré pastiches ou imitations.

Mais ces créations étaient généralement produites par des écrivains professionnels. Le propre d’une fanfiction est d’être rédigé par un amateur, dans le cadre d’une communauté de fans. Le Grand Jeu (« The Great Game »), inventé par les admirateurs de Conan Doyle dans les années 30, constitue un premier tournant important. Les aventures de Sherlock Holmes connaissent un grand nombre d’incohérences et de lacunes bien connues des lecteurs. Trois mystérieuses années séparent ainsi la mort supposée du détective dans les chutes de Reichenbach en Suisse en 1891 et sa réapparition en 1894. Le Grand Jeu est une tentative d’élucider ces zones d’ombres en partant du postulat que « Mr Holmes et le Dr Watson sont de véritables personnes et leurs 60 histoires le récit véridique de leurs enquêtes.» (source)

Des exemplaires du fanzines Spockanalia (1967-1970) où sont nées les fanfictions

Les spéculations des cercles holmésiens préfigurent les fanfictions contemporaines. Henry Jenkins est l’auteur d’un livre de référence sur ce sujet (Textual Poachers : Television Fans and Participatory Culture, Routledge, 1992). On estime souvent à sa suite que, stricto sensu, la pratique des fanfictions émerge à la fin des années 60 aux États-Unis chez les spectateurs de séries télévisées, en particulier Star Trek. A l’origine, le terme « fanfiction » désigne les textes originaux rédigés par des apprentis écrivains, publiés dans des fanzines de science-fiction. Les fans de Star Trek, qui avaient leurs propres revues, ont rapidement l’idée de publier à leur tour des textes de fiction, mais basés sur les personnages de la série ou son univers.

Prolonger un univers, détourner ses codes

Ce n’est pas un hasard si un show comme Star Trek a donné naissance aux premières fanfictions, car il présente certaines caractéristiques récurrentes des œuvres les plus fréquemment détournées. Star Trek (tout comme Le Seigneur des Anneaux, Star Wars ou Matrix) s’appuie sur un vaste univers, suffisamment solide pour exister par lui-même, mais qui laisse également de nombreuses prises à l’imagination.

Buffy, Spock et Xena la Guerrière en habits du dimanche sur la couverture de la réédition du livre de Jenkins, à l'occasion de ses 20 ans.

Buffy, Spock et Xena transposés dans le décor du Faucon Maltais, sur la couverture d’une réédition du livre de Jenkins à l’occasion de ses 20 ans.

Certains aspects de cet univers sont chroniqués dans le moindre détail, mais même dans le monde imaginaire le plus fouillé, il restera toujours des terra incognita à explorer, des béances comparables aux lacunes des aventures de Sherlock Holmes. Qui plus est, dans le cas d’une série télévisée, il y a entre chaque épisode une ellipse dans laquelle l’imagination peut s’insinuer. Pour Jenkins, les fanfictions « reflètent le désir des lecteurs de combler les vides qu’ils ont découvert dans des œuvres commerciales.» (source)

Ces « vides » sont autant de tickets d’entrée qui permettent de s’éloigner de la trame officielle du récit. Car les auteurs de fanfictions ne se contentent pas d’imaginer des suites aux péripéties de leurs héros, ils subvertissent souvent les codes du récit dont ils s’emparent. Le Slash compte parmi les sous-genres les plus populaires. Il consiste à imaginer une romance entre deux personnages en inversant si besoin leur orientation sexuelle (en anglais, le slash est la barre oblique utilisée dans le sigle « S/K » qui désigne les récits décrivant une relation ambiguë entre le lieutenant Spock et le capitaine Kirk).

Les fanfictions peuvent également être l’expression créative des frustrations ressenties par une partie du public. A la fin des années 80, une importante communauté s’était constituée autour de la série télévisée de CBS La Belle et la Bête (avec Linda Hamilton et Ron Perlman). Les fans se sont complètement désolidarisés de la troisième et dernière saison, moins romantique que les précédentes et d’avantage tournée vers l’action. Ces spectateurs mécontents se sont rabattus sur les fanfictions pour réécrire la série et inventer de nouvelles histoires qui répondaient d’avantage à leurs attentes.

Fan-frictions

Si certains auteurs de fanfictions ont une dent contre le producteur de leur série préférée, inversement, des créateurs originaux ont les fanfictions en horreur. Peu d’entre eux sont aussi bienveillants que J. K. Rowling (l’auteur d’Harry Potter). Dans ses déclarations, elle montre toujours beaucoup d’enthousiasme vis-à-vis de la créativité de ses lecteurs. En même temps, ses avocats attaquent systématiquement les textes ayant un contenu sexuel explicite – ce qui fait pourtant partie du jeu. D’autres écrivains ont exprimé leur franche opposition aux fanfictions. C’est le cas de George R. R. Martin (Le Trône de fer) qui estime que « chaque écrivain doit apprendre à créer les personnages, les mondes, et les décors qui lui sont propres. Utiliser l’univers créé par quelqu’un d’autre est la solution de facilité la plus paresseuse.» (source)

Les auteurs hostiles aux fanfictions citent souvent la mésaventure qui est arrivée à Marion Zimmer Bradley. Cet auteur de fantasy prolifique est surtout connu pour son cycle de Ténébreuse. Dans un premier temps, elle a vivement encouragé ses lecteurs à enrichir l’univers qu’elle avait créé : « Je ne me considère pas comme l’inventeur de Ténébreuse, mais comme son découvreur. Si d’autres souhaitent jouer dans mon monde imaginaire, qui suis-je pour claquer la porte et demander d’une voix revêche qu’ils construisent plutôt le leur ? » (source, traduction modifiée) Au début des années 90, elle découvre dans le récit d’une fan nommée Jean Lamb une intrigue similaire à celle qu’elle est en train de développer pour son nouveau roman. Après une tentative d’arrangement amiable, l’affaire tourne rapidement au vinaigre, Lamb exigeant d’être créditée comme co-auteur du livre. Afin d’éviter un imbroglio juridique à l’issue incertaine, le roman de Bradley n’a jamais été publié…

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J. K. Rowling, George R. R. Martin, Marion Zimmer Bradley : trois auteurs, trois approches des fanfictions

Sur le plan légal, les pratiques des fans se heurtent non seulement aux droits d’auteurs individuels, mais également à de puissantes industries culturelles. Lorsque la franchise Harry Potter est passée sous le contrôle de Warner Bros, le studio s’est montré beaucoup moins tolérant que Rowling. En décembre 2000, les avocats du studio s’attaquent au Daily Prophet, le journal fictif des étudiants d’Hogwart, publié en ligne par la jeune Heather Lawver. Heather est rapidement propulsée passionaria des fans d’Harry Potter : elle organise un boycott, diffuse des pétitions, et participe même à un débat télévisé face aux pontes de Warner. Du haut de ses 16 ans, Heather a l’intelligence de souligner la dimension créative et éducative de son projet et les bénéfices que pourrait en retirer Warner. Le studio fait finalement marche arrière, s’accommodant des créations d’amateurs tant qu’elles se limitent à un cadre non lucratif.

Les fanfictions et la culture du remix

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Le livre de Lessig est disponible en ligne sous licence CC.

Ces frictions (dont on pourrait donner d’autres exemples) dénotent un fossé grandissant entre deux conceptions de la culture. Dans son livre Remix – Making Art and Commerce Thrive in the Hybrid Economy (Penguin, 2008), le juriste Lawrence Lessig emprunte le jargon des informaticiens pour distinguer les cultures de « lecture seule » (Read Only Culture) et les cultures de « lecture/écriture » (Read/Write Culture). Dans le premier cas de figure, nous consommons de façon relativement passive les œuvres produites par des professionnels ; dans l’autre, les œuvres circulent librement et sont transformées par le public qui les reçoit. Pour Lessig, ces deux formes de culture ont longtemps coexisté mais le cadre juridique actuel favorise de façon démesurée la première, au risque de criminaliser des pratiques à la fois porteuses d’une grande créativité et devenues incontournables aujourd’hui.

En effet, les fanfictions, comme d’autres formes de remix, sont symptomatiques des mutations contemporaines des industries culturelles. Depuis une quinzaine d’années, on a souvent invoqué la notion de convergence technologique – les mêmes appareils permettant de lire un livre, de voir un film, de jouer, mais aussi de dessiner, d’écrire ou de monter des vidéos. Il s’agit d’un processus qui est tout autant technologique que culturel, et qui charrie avec lui de nouvelles formes de création et de consommation. De plus en plus, le public est encouragé à s’immerger activement dans des mondes imaginaires qui sont déclinés sur de nombreux supports (films, livres, jeux vidéo, etc.). Face à ces puzzles où la notion d’auteur est diffuse et qu’ils ont la possibilité de manipuler et de transformer à loisir, certains spectateurs ont le sentiment d’être partie prenante. Les Majors comme Warner sont souvent dépassées par leur fougue, mais elles s’efforcent également à tâtons de capitaliser ce désir de participation des fans.

On le voit, les fanfictions ne sont pas seulement des œuvres pittoresque, une sorte d’art brut de l’âge médiatique, elles soulèvent des questions essentielles, d’ordre à la fois artistique, éducatif, économique et juridique. D’autant plus qu’elles sont de moins en moins marginales : Cinquante nuances de Grey, le best-seller érotique de l’année 2012, qui s’est vendu à plus de 360,000 exemplaires dans le monde, est à l’origine une fanfiction de Twilight.

Article issu du dossier « Copier/créer », publié dans De Ligne en ligne n° 11 (avril 2013). Consultable en ligne.

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7 réponses à Les fanfictions

  1. Cachou dit :

    J’ai essayé une fois. Si le fond était amusant (surprenant même), j’ai buté sur la forme. Je ne doute pas que certains de ces textes soient agréables à lire mais il y en a tellement que ça devient fatiguant (pour les yeux) de chercher une histoire faite pour nous dans cette profusion d’écrits.

  2. Nicolas dit :

    Je t’avoue que je m’intéresse d’avantage au phénomène, que je trouve intéressant et sympathique, qu’au contenu des fanfictions en tant quel. Par contre, de fil en aiguille, cette histoire de fanfictions m’a donné envie de lire Le Diable est au piano de Léo Henry (dont tu parles sur ton blog). Quand Henry écrit des histoires qui mettent en scène Indiana Jones ou Corto Maltese, on pourrait presque parler de fanfiction (même si on est plutôt dans la tradition littéraire du pastiche). Le livre est acheté mais j’ai un peu de mal à rentrer dedans, j’en parlerai probablement ici…

    • Cachou dit :

      Ce n’est pas faux ^_^.
      J’ai eu du mal au début aussi, peut-être qu’en choisissant un ordre différent de celui proposé par l’éditeur, ça serait plus facile? Petit conseil: lit « Goudron mouillé, prière dérisoire » en dernier, la nouvelle ne permet pas d’aborder de la même manière les textes plus légers qui viennent par après…

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