Brôôôm (une généalogie de l’Inception sound)

Autrefois, il y avait un cliché qu’on retrouvait dans toutes les bandes-annonces de film : la grosse voix qui commentait les images en commençant par un « In a place… » , « In a world… » ou « In a town… » guttural. Aux États-Unis, c’est le comédien Don LaFontaine qui a popularisé ce procédé, désormais usé jusqu’à la corde. LaFontaine est mort en 2008 et, aujourd’hui, ce genre de voix-off a disparu. Les temps changent et les clichés succèdent aux clichés. Désormais, il n’y a plus une bande-annonce de blockbuster qui n’est pas ponctuée par de grands coups de corne de brume, un Brôôôm caractéristique que certains s’amusent déjà à parodier, ou même simplement à répertorier, non seulement au cinéma mais aussi dans les jeux-vidéo (on pourrait faire la même chose avec les pubs et les émissions télé). Je parle de « corne de brume » mais en fait, d’un trailer à l’autre, les instruments varient pour produire toujours le même effet : il peut s’agir de cuivres, de cordes, de guitares saturées, d’effets électroniques, etc. En générale, ce son de basse inquiétant est répété deux, trois fois, voire plus. Il est suivi d’un silence tout aussi dramatique, ou bien il se mêle à des sons de tôle froissée, aux rugissement d’une bête gigantesque, à des explosions colossales ou à des hurlements paniqués. Sur Internet, on parle d’Inception sound, car c’est le trailer d’Inception qui a lancé cette mode en 2010 (pour les accros, il y a même un Inception Button). En fait, ce type de son a une origine bien plus ancienne.

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Le son d’Inception, répété trois fois

1. The Inception Sound

Commençons pas Inception. Le Brôôôm que tout le monde connait figure dans la bande originale du trailer, composée par Zack Hemsey – mais ce dernier s’est largement inspiré du travail de Hans Zimmer pour le long métrage.

« Mind Heist » de Zack Hemsey, la musique du trailer d’Inception

Zimmer, à son tour, a basé sa composition sur un élément diégétique du film. Inception met en scène une série de rêves emboités les uns dans les autres. Pour sortir d’un rêve, un choc puissant (appelé « kick ») doit éveiller le personnage qui dort. Pour atteindre les strates de rêves les plus profondes, une série de kicks successifs doit être synchronisée à l’aide d’un compte à rebours sonore qui se propage de rêve en rêve. Dans le film, c’est la chanson de Piaf « Non, je ne regrette rien » qui joue ce rôle. A chaque niveau de rêve, le temps s’écoule plus lentement. La B.O. de Zimmer est en fait une réorchestration de la chanson de Piaf, ralentie à 60% de sa vitesse environ. D’une certaine façon, c’est donc Piaf qui est à l’origine du son d’Inception.

De Piaf à Inception (un extrait de Piaf, puis le même extrait ralenti qui se fond progressivement dans la musique de Zimmer)

2. Quelques sons voisins

La corne de brume était dans l’air du temps en 2010. C’était l’année de la coupe du monde de football en Afrique du sud, avec ses vuvuzelas tonitruantes. Quelques mois avant Inception, un autre film faisait retentir des sirènes inquiétantes dans sa B.O. : Shutter Island de Martin Scorcese (on notera que dans les deux films, c’est Leonardo DiCaprio qui tient le rôle principal). Encore avant cela, en 2009, le fameux son de basse figurait dans les bandes annonces de District 9 et Transformers 2, mais sans marquer suffisamment les esprit pour lui laisser un nom de baptême.

Krzysztof Penderecki, Symphony No. 3 – Passacaglia (B.O. de Shutter Island)

La symphonie de Penderecki utilisée dans le film de Scorcese a été écrite entre 1988 et 1995. Si on joue au jeu des ressemblances, il est facile de retrouver des sonorités similaires dans l’histoire de la musique – une note de basse soutenue jouée fortissimo ou sforzatto et répétée plusieurs fois de façon théâtrale. On pourrait citer les premières notes des funérailles de Siegfried chez Wagner par exemple.

Un extrait de La Marche Funèbre de Siegfried, de Wagner

Sans remonter aussi loin dans le temps, le son d’Inception peut éveiller des souvenirs latents dans la mémoire du spectateur, généralement associés à des scènes grandioses ou terrifiantes. Personnellement, il me rappelle le grincement des tripodes dans La Guerre des Mondes (2005) de Spielberg ; le grognement de la grosse bête à la fin de The Mist (2007) ; ou, de façon plus oblique, l’inquiétante arrivée du T-rex dans Jurassic Park, qui fait vibrer l’eau contenue dans un gobelet (1993, et encore Spielberg).

Le bruit des Tripodes dans La Guerre des Mondes

Les pas du dinosaure ou le son d’Inception sont un peu comme les trois coups de bâton au théâtre. Tous ces sons sont issus d’une même galaxie. Toutefois, le son d’Inception est d’avantage qu’une simple note ou une sonorité familière. Ce qui le caractérise, c’est son utilisation systématique pour ponctuer et dramatiser l’action représentée à l’écran. Sous cet angle, si on joue le jeu des généalogies, il y a deux antécédents qui me viennent à l’esprit : le premier issu de l’âge d’or Hollywoodien, le second du fond des âges.

3. Les Stinger chords de Max Steiner

Une note soutenue, gorgée de pathos et qui souligne une action, c’est exactement la définition de ce que l’on appelle dans le jargon du cinéma un stinger (un dard, un aiguillon). En musique, on donne le même nom à l’accord final, joué à l’unisson, qui clôt une marche. Ce type d’effet musical est un classique du cinéma américain. Max Steiner, le compositeur prolifique auquel on doit notamment la musique de King Kong ou de Casablanca, est connu pour son utilisation des stingers. Claudia Gorbman observe que « bien plus que les autres compositeurs majeurs d’Hollywood, Steiner synchronisait étroitement ses effets musicaux avec les événements à l’écran […] Une partition de Steiner peut ressembler à un véritable salmigondis […] à cause de sa tendance à fournir une illustration musicale hyperexplicite, instant après instant. » (Unheard Melodies, Indiana University Press, 1987, p. 87) Dans un film comme Mildred Pierce (1945), des stingers mélodramatiques ponctuent presque chaque action ou rebondissement, comme dans cette discussion agitée entre Mildred (Joan Crawford) et sa fille Veda (Ann Blyth) :

[youtube http://www.youtube.com/watch?edit=vd&v=oqpCQPImFPc?rel=0&w=638&h=240]

On peut trouver dans le travail de Steiner bien d’autres exemples de stingers, plus poignants ou plus subtils, par exemple dans la scène du piano de Casablanca (1942), au moment où Rick (Humphrey Bogart) réalise que son ancien amour Ilsa (Ingrid Bergman) est présente dans son night-club :

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=M5ufPKVX7DE?rel=0&w=638&h=240]

Tout effet utilisé de façon systématique s’expose non seulement à une usure inévitable mais aussi à la parodie. Steiner s’est donné énormément de mal pour synchroniser musique et images. Dès les année 30, il adopte la technique du click track, utilisée également par Disney pour ses dessins animés (la bobine de film est perforée, ce qui produit un « clic » qui est utilisé comme un métronome par le chef d’orchestre qui enregistre la bande son). Ironiquement c’est cette concordance un peu trop littérale entre le son et l’image qui nous fait considérer les stingers de Steiner comme des effets dépassés et ringards : la simplicité du procédé donne l’impression d’une action elle-même simpliste, soit l’inverse du but recherché. Ce sont probablement les Monty Python qui ont porté le coup de grâce aux stingers trop voyants dans Sacré Graal (1975) où ils retentissent de façon absurde dès qu’on parle de jardinets (« shrubbery ») …ou de harengs :

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=69iB-xy0u4A?rel=0&w=638&h=240]

Notons en passant qu’il y a une variante française du gag des Monty Python dans La Cité de la peur (1994) d’Alain Berbérian.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=xt_IalOQrJw?rel=0&w=638&h=240]

Il me semble qu’on peut considérer la corne de brume d’Inception comme un stinger dans la plus pure tradition Steinerienne. On peut aisément prédire sa ringardisation à court terme : il y a trente ans d’écart entre l’âge d’or du stinger chez Max Steiner et la parodie des Monthy Pythons. Pour le son d’Inception, à peine deux ans séparent l’émergence du procédé de sa reprise parodique.

4. Le Bruit Sacré

Il y a un dernier ancêtre que l’on pourrait mentionner dans cette brève généalogie de l’Inception sound, un type de son qui est bien antérieur à l’invention du cinéma et que Raymond Murray Schaffer nomme « Bruit Sacré » dans son ouvrage classique sur les paysages sonores.

Pour le musicologue, les sons intenses comme celui qui nous intéresse ont toujours été perçus comme l’expression du pouvoir ou de la puissance divine. Du point de vue du monde moderne, dont le quotidien est saturé de bruit, il peut sembler étrange d’associer le bruit au sacré et le silence au monde profane mais, comme l’observe Murray Schaffer à la suite de Lévi-Strauss, « [dans le passé] le monde profane était, sinon silencieux, du moins paisible […] un certain type de bruit […], non seulement ne figurait pas sur les listes des bruits proscrits que dressaient parfois les sociétés, mais intervenait en fait comme une rupture dans une vie ennuyeuse à force d’être calme […] dans la chrétienté, le divin était annoncé par la cloche de l’église […] L’intérieur de l’église résonnait lui aussi de la façon la plus spectaculaire [car l’homme y] avait introduit l’instrument le plus puissant qu’il ait produit jusqu’alors, l’orgue. Tout cela pour se faire entendre de Dieu […] Le pouvoir conféré aux bruits de la nature (tonnerre, volcans, orages) est passé à la cloche de l’église et aux tuyaux de son orgue. J’appelle ce bruit le « Bruit Sacré » pour le distinguer de l’autre (celui que j’écris avec une minuscule), auteur de nuisances et tombant sous le coup de la loi. »

Murray Schaffer dresse une rapide histoire du Bruit Sacré à l’époque moderne. Alors que l’industrie prend le pouvoir et que l’ascendant de la religion sur les esprits s’amenuise, le Bruit Sacré quitte peu à peu le territoire religieux en tant que tel pour devenir l’expression pure et simple du pouvoir :

Avec la révolution industrielle, le Bruit sacré pénètre le monde profane. les industriels prennent le pouvoir et sont autorisés à faire du bruit avec la machine à vapeur et les haut-fourneaux […] Bruit et pouvoir ont presque toujours été liés dans l’esprit de l’homme. Ils passent de Dieu au prêtre, puis à l’industriel, et plus récemment au commentateur de radio et à l’aviateur. (Le Paysage Sonore, JC Lattès, 1991, p. 114)

Celui qui fait tonner les éclairs, sonner la cloche des églises ou vrombir les machines inspire crainte et respect. Le Brôôôm d‘Inception n’est pas seulement la réactualisation d’un effet sonore issu de l’âge d’or des mélodrames hollywoodiens et transposé à l’ère des blockbusters explosifs, c’est également une tentative de raviver la crainte et le respect suscité par le Bruit Sacré.

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5 réponses à Brôôôm (une généalogie de l’Inception sound)

  1. Nicolas dit :

    Il faut que je mentionne en complément cet article de Music Lodge sur le même thème. Outre les cornes de brume et Wagner que nous avons en commun, l’auteur de l’article fait une analogie biologique intéressante : « Pour tout animal, plus le son qu’il entend est grave (foulée, bruit de pas, craquement de branches, grognements), plus il a de chances d’être face à un prédateur, et d’être lui-même une proie… Ce que semble ainsi nous dire ce « son d’Inception », c’est « plus grave que ce à quoi vous allez être confronté dans ce film, y a pas ». Si ce son est celui d’une créature, c’est celui d’une créature monstrueuse, gigantesque, et la temporalité lente – l’espace entre la répétition du son – ne fait que le confirmer, tel l’espace entre ses pas, ou le fait qu’elle n’a à fuir ni pourchasser personne puisqu’elle écrase tout sur son passage. »

  2. Cachou dit :

    Un truc qui revient souvent disparaît parfois quand on a droit à l’overdose, la « surutilisation ». Je ne sais pas si tu as vu « Oblivion », mais la bande originale du film use et abuse (à un point risible) de la chose, qui sert à marquer l’apparition du titre sur écran ainsi que divers moments de tension. Signe de la fin d’une mode par utilisation excessive?

  3. Nicolas dit :

    Je n’ai pas encore vu Oblivion mais c’est au programme, sans doute ce week-end. Par contre, j’ai noté en voyant le trailer définitif de Man of Steel hier que le fameux Brôôm n’était pas au rendez-vous. Ca faisait longtemps dans une bande-annonce de blockbuster « explosif ».

  4. Cachou dit :

    J’ai parlé de ton article à des amis en voyant la bande-annonce de « Iron Man 3 », si je ne m’abuse, qui en comportait deux ou trois. C’est amusant comme le fait de soulever un détail fait qu’on le remarque à peu près partout après… (j’avais lu ton article tout juste avant d’aller voir « Oblivion » en fait, donc ça m’a vraiment fait sourire, tu verras pourquoi ce week-end ^_^).

  5. Nicolas dit :

    Exact pour Ironman, je viens de vérifier, le quota réglementaire est respecté :-)
    Bon, bah du coup, j’espère que ça ne va pas complètement détourner mon attention du film ce week-end cette histoire !

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