Real Humans (100% humains), bientôt sur Arte

Arte a mis les petits plats dans les grands pour promouvoir Real Humans, la nouvelle série télévisée qu’elle diffusera à partir du 4 avril prochain : affiches à flancs de bus et dans le métro, spots cinéma, minisite… Pourtant, dans son pays d’origine (la Suède), la série n’a pas rencontré un succès foudroyant lors de sa première diffusion en 2012 sur la chaine publique SVT1. En revanche, Äkta Mäniskor (c’est le titre original, les trémas sont offerts) a bénéficié d’un buzz très favorable sur le Web, à tel point qu’une saison 2 est actuellement en cours de tournage suite à cet engouement. Si la série n’est pas exempte de défauts, on peut aisément comprendre l’enthousiasme qu’elle a suscité auprès des geeks de toutes nationalités, car elle ravive une veine de la science fiction rarement exploitée à la télévision.

real humans

Le point de départ de Real Humans est familier de n’importe quel lecteur de SF. Dans un futur proche, les robots à forme humaine (ou « hubots ») sont devenus réalité ; denrées de luxe rutilantes vendues chez des concessionnaires ou travailleurs à la chaîne dans des usines, ils remplacent les humains dans un certain nombre de tâches ingrates.

Comme dans toute série feuilletonnante qui se respecte, plusieurs lignes narratives s’entrecroisent avant de finalement se rejoindre. Nous suivons d’abord la famille Engman, famille suédoise idéale qui vit dans une banlieue résidentielle, et qui se retrouve, un peu malgré elle, avec Mimi sur les bras, un hubot d’occasion offert lors de l’achat d’un robot-ménagère destiné à tenir compagnie à Lennart, le grand père veuf qui vit seul. Roger est un voisin de la famille Engman dont le couple bat de l’aile, il est fondamentalement hostile aux robots qui occupent, à ses yeux, une place de plus en plus envahissante dans sa vie privée et dans l’usine où il travaille. Les derniers protagonistes sont une bande de robots fugitifs en cavale poursuivis par une unité spéciale de la police.

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La famille Engman déballe Mimi

Tout cela est très référencé. On a bien entendu droit à un clin d’œil aux lois de la robotique d’Asimov, qui sont citées. Plusieurs passages m’ont également fait penser à une œuvre plus récente, Pluto, le manga de Naoki Urasawa : dans la série comme dans le manga, on retrouve une faction anti-robot inspirée de groupuscules racistes malheureusement bien réels (ce sont eux les « Real Humans », les « Vrais Humains »). Les fugitifs rappellent inévitablement Blade Runner. La comparaison avec le film de Ridley Scott n’est pas forcément avantageuse pour la série car cet arc narratif est le plus faible : alors qu’il ouvre le premier épisode avec éclat, il patine complètement par la suite – la bande de robots passant la plupart de son temps cachée dans un grenier puis dans une cave.

akra manniskor

Les Vrais Humains, une groupuscule politique un peu minable qui va rapidement être débordé par sa base.

Contrairement à Blade Runner, où Ridley Scott n’avait pas essayé de déguiser ses acteurs en machines, les hubots de Real Humans ressemblent à des robots, en particulier les modèles les moins sophistiqués qui ont un physique standardisé à la Barbie et Ken. De toute évidence, les maquilleurs ont essayé de reproduire le phénomène psychologique que le spécialiste des robots Masahiro Mori a nommé la vallée dérangeante. Pour le dire brièvement, plus la ressemblance entre un simulacre et un véritable être humain est grande, plus les imperfections de l’imitation nous sautent aux yeux, créant un sentiment désagréable d’étrangeté. Dans la série, le phénomène est elevé au carré puisque les acteurs sont de véritables personnes, qui jouent des robots, qui imitent des êtres humains. Le résultat est plus ou moins réussi en fonction des acteurs. Personnellement, j’ai été souvent horripilé par les performances d’Eva Röse (Niska, le leader des robots fugitifs) ou de Johanes Kunke (Rick, un entraineur sportif un peu benêt qui ressemble à un Big Jim king size).

eva rose

Eva Röse joue Niska, un robot doué de langage, de rationalité, et de libre arbitre, mais incapable de cligner des yeux de façon naturelle…

Mis à part ces détails, la série réussit le challenge de rendre son postulat de départ vraisemblable, ce qui n’était pas gagné d’avance. L’univers parallèle où se déroule l’action est très proche du nôtre. Les créateurs de la série ont manifestement veillé à ne pas en faire trop sur le plan technologique. Par rapport à notre monde, on peut même supposer un léger retard dans certains domaines (les robots se rechargent sur des prises usb comme de vulgaires smartphones, personne n’a l’air de connaitre Internet, et les les ipads sont étrangement obèses). Le problème d’un environnement réaliste comme celui-là c’est que la question de la vraisemblance des éléments fantastiques se pose avec bien plus de force que dans un univers flamboyant. Personne ne s’étonne de voir des robots humanoïdes déambuler dans les couloirs de la Guerre des Étoiles. Par contre, en tant que spectateur, j’ai tout de suite tiqué en voyant les hubots magasiniers en bleu de travail : pourquoi dépenser de l’argent pour habiller des machines ? pourquoi s’embêter à leur donner forme humaine ? pourquoi introduire un dimorphisme sexuel ? pourquoi produire des machines polyvalentes pour remplir des tâches spécialisées de manutention ? Quelle économie ce type de machine représente-il vraiment par rapport à un être humain ? Mais la série arrive très habilement à faire passer la pilule. Si les robots, même les plus bêtes, ont tous forme humaine, ce n’est pas forcément pour des motifs rationnels ou même avouables. Par exemple, il sont fréquemment détournés de leur fonctions initiales, et utilisés comme des jouets sexuels.

ipad du futur

Imaginez un monde où l’homme a réussi à créer des machines pensantes mais où la branche design d’Apple a étrangement stagné.

L’originalité de la série se situe là, dans l’utilisation de l’artifice du robot pour explorer l’impensé de cette société bien proche de la nôtre. Le personnage du robot a souvent été exploité en SF pour poser la question de la conscience (le robot a-t-il une âme ? En avons nous une nous-mêmes ?). Si cet aspect est également présent, dans Real Humans, le robot interroge surtout des sujets de société : la marchandisation des rapports humains, la sexualité, l’aliénation, le racisme ou l’accès aux droits (dans l’une des intrigues parallèles, un personnage qui a une relation amoureuse avec son robot – ce qui est considéré comme une déviance malsaine – se voit refuser l’entrée dans une boite de nuit avec son compagnon. Il engage alors un avocat avec l’intention de porter plainte pour discrimination). C’est quand la série joue cette carte « sociétale » qu’elle est la plus réjouissante.

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Au Hubot Market, il y a le hubot qu’il vous faut

D’autres thèmes sont traités – comme la religion – mais avec moins de bonheur. Du côté des points faibles, il faut mentionner de réels problèmes d’écriture et de rythme : les différentes intrigues présentent un intérêt inégal, la psychologie de certains personnages connait de brusques revirements peu convaincants et, à partir d’un certain moment, les coïncidences et les deus ex machina deviennent un peu trop nombreux. Vu les points forts de la série et ses points faibles, le format « anthologie » (des épisodes indépendants mais reliés par un même univers ou une même thématique) aurait peut-être été plus approprié que le feuilleton.

Mais il ne faut pas bouder son plaisir. Real Humans s’aventure dans un registre trop rare à la télévision. On est loin de la SF bling bling ou les éléments science-fictifs relèvent du pur gadget, du concept ou du décorum. Real Humans est une vraie série de SF entendue comme un art du « What if… ? » du « que se passerait-il si… ? »1) et rien que pour ça, elle vaut le coup d’œil.

Real Humans, saison 1, sur Arte, du 4 avril au 2 mai 2013, les jeudi à 20h50

  1. C’est un peu comme ça que Philip K. Dick définissait la SF : « Si nous séparons la S.-F. du futur, comme de la technologie ultra-avancée, qu’avons nous qui puisse mériter le nom de science-fiction ? nous avons un monde fictif ; voilà un premier pas : une société qui n’existe pas dans les faits, mais qui est fondée sur celle que nous connaissons ; autrement dit, la société que nous connaissons fait office de tremplin pour l’autre […] C’est notre monde disloqué par une espèce d’effort mental de la part de l’auteur, transformé en ce qu’il n’est pas encore. Ce monde doit différer du nôtre sur au moins un point, et ce seul point doit suffire à engendrer des événements qui ne pourraient se produire dans notre société. Il doit y avoir une idée cohérente au centre de cette dislocation […] Là est l’essence de la science-fiction, dans cette dislocation conceptuelle à l’intérieur de la société qui fait qu’une nouvelle société se crée dans l’esprit de l’auteur  […] le vrai protagoniste d’une nouvelle ou d’un roman de science-fiction, c’est l’idée et non le personnage. » (Philip K. Dick, Nouvelles (1947-1952), Denoël, 1995, « lettre à John Bettancourt, 14 mai 1981 », p. 15-17 []
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8 réponses à Real Humans (100% humains), bientôt sur Arte

  1. Guillaume44 dit :

    J’attends cette série avec impatience, pour une fois qu’il y a de la SF quand même intéressante à la TV…

  2. Lorhkan dit :

    Ça m’a l’air pas mal ! De la SF sur une chaîne grand public, espérons que cette série soit à la hauteur ! Je suivrai cela avec intérêt, merci pour ce bel article !

  3. Nicolas dit :

    Je pense que ça va au moins vous intéresser, ça c’est sûr et certain. Après, il y a aussi ces problèmes de rythme et de narration dont je parle. Personnellement, j’ai un peu décroché sur les derniers épisodes. Je suis bien curieux de connaitre votre avis à l’issue de cette saison 1.

  4. Cachou dit :

    Cette série me donne envie mais je n’ai pas la télédistribution et je ne trouve (pour l’instant) pas d’autre moyen de la voir. Comment as-tu fait pour pouvoir la regarder?

  5. Nicolas dit :

    Je l’ai vue sur Internet il y a quelques semaines, avant de savoir qu’arte la diffuserait bientôt. Si tu n’as pas la télé, tu peux la regarder en replay sur arte+7 (gratuit) et en vidéo à la demande sur artevod (payant).

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