L’art du tatouage – Forever : The New Tattoo

710aTm8xM-L._SL1324_De temps en temps j’ai des lubies. Ma dernière lubie en date c’est l’art du tatouage. En générale, quand j’ai une obsession de ce genre, je finis par acheter un livre. Là, je séchais. J’ai feuilleté pas mal de bouquins en librairie mais aucun ne me convenait. D’abord, je cherchais un livre qui sorte un peu des stéréotypes (les dauphins, les maman pour toujours, les motifs tribaux ou les crânes enflammés). Ensuite, j’ai remarqué que, d’un livre à l’autre, on retrouvait souvent les mêmes photos, issues sans doute des mêmes books d’artistes – or, j’aime bien l’idée qu’un livre (même un livre d’images) est un projet éditorial cohérent plutôt qu’une resucée de mille autres déjà écrits. Finalement, j’ai jeté mon dévolu sur Forever : the New Tatoo dans lequel on ne trouve (presque) pas de crânes enflammés.

Le livre, conçu par Robert Klanten, Mark E. Schulze et Nicholas Schonberger, est divisé en deux parties. La première est consacrée à 16 personnalités qui représentent la crème de la crème du monde du tatouage. Chaque artiste est présenté brièvement en 6 ou 8 pages qui mêlent textes (en anglais) et images. Les illustrations occupent une place importante et sont relativement variées. Il s’agit généralement de gros plans, mais il y a aussi quelques photos posées ou mises en scène, des dessins et des illustrations. La deuxième partie, consacrée plus généralement à la création contemporaine (soit une soixantaine d’artistes environ) est plus hétéroclite, exclusivement visuelle, et d’avantage fourre-tout, avec quelques vignettes façon timbre poste dont on se serait bien passé. Au final, Forever est tout de même un beau livre.

forever

Dans sa préface, l’historien Matt Lodder pose la question de la reconnaissance artistique du tatouage. Depuis le XIXe siècle et la professionnalisation du métier de tatoueur, le tatouage a connu des hauts et des bas en Europe. Dans les premières décennies du XXe siècle, il est prisé par certains esthètes, par les aristocrates ou par les voyageurs de commerce qui reviennent du Japon le corps recouvert de vastes motifs. Au contraire, à partir de la seconde guerre mondiale et jusqu’aux années 60, le tatouage est stigmatisé et considéré comme un signe de déviance. L’air du temps a lentement et subtilement changé depuis les années 70, jusqu’à aujourd’hui où le tatouage est coincé dans une niche étroite, à mi-chemin entre le monde de la mode et les cultures alternatives.

Mike Giant : une illustration pour un t-shirt de la marque REBEL8 ; une photo de la série Las Chicas de SF

Pourtant, le tatouage est une forme d’art à part entière. Chez plusieurs tatoueurs, on perçoit un véritable amour du dessin, quelque chose qui relève du plaisir tout simple qui consiste à tracer des traits et gribouiller sur une surface vierge. C’est particulièrement perceptible chez Mike Giant, non seulement dans ses tatouages, mais aussi dans ses dessins, ses illustrations à l’encre surchargées de motifs, ou ses « tatouages imaginaires » dessinés sur des photos. Alex Binnie qui pratique à la fois le tatouage et la gravure sur bois voit de nombreux points communs entre ses deux activités. D’autres tatoueurs sont de véritables virtuoses, comme Scott Campbell, qui passe son temps libre à décorer au crayon l’intérieur d’œufs d’autruche… Comment expliquer le déficit de reconnaissance de ces artistes ? Lodder avance un argument aussi basique que convaincant : « les tatouages ne peuvent manifestement pas être vendus, achetés, ou faire l’objet d’un commerce […] ils sont douloureux, sanglants, et laborieux à obtenir […] ils sont instables, changeants, ils vieillissent en même temps que le corps qui les porte […] ils ne peuvent tout simplement pas être exposés comme des tableaux. »

Un oeuf de Scott Campbell

Cette question de la valeur artistique du tatouage tient lieu de fil rouge dans le livre. Elle dessine également une ligne de démarcation entre tatoueurs. En gros, ceux qui exercent une autre activité artistique (comme le dessin, le graphisme, la gravure ou la peinture) se considèrent volontiers comme des artistes, tandis que le mot semble presque rebuter les autres, les purs et durs. Thomas Hooper « ne voit pas [ses] tatouages comme une forme d’art » : « Pour moi c’est un savoir-faire que j’offre aux gens. » Pour Guy le Tatooer « le tatouage c’est juste du tatouage et pas de l’art » :  « Je ne pense pas que le désir de se faire tatouer soit de nature artistique.« 

Des tatouages exceptionnels de Thomas Hooper, Guy le Tatooer, El Monga Sasturain

Certains tatoueurs, comme El Monga Sasturain, qui officie depuis 1992, se moquent un peu de ces « artistes » qui se veulent à la fois subversifs, follement originaux et novateurs :

« Récemment, j’ai demandé à un tatoueur débutant de me parler de son travail. Il m’a dit qu’il était satisfait parce que l’essentiel de ce qu’il fait correspond à son style personnel plutôt qu’à de la merde commerciale. Ce que ce brave homme ignorait, ou ce qu’il ne réalisait pas, c’est que ce qu’il considère comme son « style », ce n’est rien d’autre que le tatouage commercial d’aujourd’hui. »

La méfiance de Sasturain vis-à-vis du « style » supposé « personnel » de ce jeune tatoueur est loin d’être anecdotique : la déférence vis-à-vis de la tradition est un élément qui revient fréquemment dans la bouche des tatoueurs. Un autodidacte comme le suédois Jonas Nyberg semble même en concevoir certains complexes : « Je me considère comme quelqu’un d’extrêmement ignorant, je n’en sais pas assez sur les racines du tatouage. »

J’aime beaucoup le travail de Duke Riley qui rappelle à la fois la gravure sur cuivre et la tradition vénérable du tatouage de marin

De fait, si les différents artistes représentés dans le livre ont des styles très variés, la plupart d’entre eux se rattachent à des traditions graphiques clairement identifiées : la gravure sur cuivre et le tatouage de marins pour Duke Riley, les mandalas hindous pour Robert Ryan, l’esthétique punk pour Fergus Purcell, etc. A cela, il y a une raison qui me semble évidente : il y a sans doute peu de gens qui sont prêts à se faire tatouer à vie un dessin trop fortement marqué par la personnalité d’un autre individu. Le tatouage est peut-être la seule forme d’art qui nécessite un semblable consensus entre deux personnes – le tatoueur et le tatoué – et donc un langage, un imaginaire et des images communes. Il y a bien sûr quelques exceptions, mais je trouve que les créations des tatoueurs qui ont un style très personnel, comme Yann Black ou Amanda Wachob par exemple, fonctionnent moins bien que les autres.

Des tatouages de Yann Black et Amanda Wachob.

Dans cette relation intime entre tatoueur et tatoué, j’ai l’impression encore une fois qu’il y a quelque chose de fondamental qui se joue, qu’on trouve déjà en germe dans la pratique du dessin : lorsqu’on est enfant et qu’on dessine c’est souvent pour quelqu’un. Est-ce que tout dessin n’est pas d’abord un cadeau ou une offrande, une dédicace ou un ex-voto, avant d’être une œuvre autonome ? Au delà des éléments que souligne Matt Lodder dans sa préface, c’est sans doute cette dimension particulière qui fait du tatouage un art bâtard, impur et mal aimé. Mais c’est aussi ce qui le rend particulièrement fascinant.

PS : J’apprends pile en publiant ce billet que le Mondial du tatouage se déroule du 22 au 24 mars, soit ce week-end, au Cent Quatre à Paris, j’irai peut-être y faire un tour du coup

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4 réponses à L’art du tatouage – Forever : The New Tattoo

  1. Cachou dit :

    Les tatouages les plus intéressants que j’ai vus, je les ai vus sur Tumblr. J’apprécie particulièrement une forme de plus en plus répandue, celle des citations rendues de manière artistique. Quelques exemples: http://www.tumblr.com/tagged/quote+tatoo

  2. Nicolas dit :

    Se faire tatouer des mots… Je reconnais bien là LA lectrice :-) En effet c’est un genre à part entière et quand c’est réussi c’est assez joli

  3. Cachou dit :

    C’est marrant, j’avais complètement oublié cet article, j’y repense ce soir parce que demain je saute le pas, je vais me faire faire mon premier tatouage ^_^. Comme quoi il m’aura fallu du temps pour me décider. Ca sera un tatouage écrit même si pas tout à fait une citation (mais si celui-ci se passe bien, les prochains seront, eux, des citations).

    • Nicolas dit :

      Wow ! bravo de sauter le pas. Moi toujours pas (mais je veux qqch de gros sinon rien). A l’occasion, je veux bien voir le résultat ou connaitre la phrase que tu as choisie (si ce n’est pas perso/intime)

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