Le klingon sans peine

Les langues imaginaires sont cette année le fil conducteur du Nouveau Festival du Centre Pompidou. Le thème est décliné sous plusieurs formes (projections, expositions, lectures, performances, conférences). A chacun de faire son choix dans des propositions variées et abondantes. Pour ma part, j’ai assisté hier soir à la visioconférence de Mark Okrand, l’inventeur du langage klingon utilisé dans Star Trek. Le klingon, qui s’est d’abord limité à une poignée de répliques dans un film, est devenu aujourd’hui une langue à part entière, avec sa grammaire, ses dictionnaires et ses guides de prononciation. Hamlet, L’Epopée de Gilgamesh, Kafka, ont été traduits en klingon. L’invention d’Okrand s’inscrit dans le prolongement du langage elfique de Tolkien, et préfigure d’autres langues construites pour des œuvres de fictions (le na’avi du film Avatar, le dothraki des livres et de la série télévisée Le Trône de Fer). Comment un linguiste, spécialiste des langues amérindiennes, s’est-il retrouvé embarqué dans cette aventure ?

klingon hamlet

« taH pagh taHbe’! » (« être ou ne pas être » en Klingon)

C’est en 1982 qu’Okrand est recruté pour travailler sur Star Trek II. La production le sollicite pour inventer quelques mots en vulcain. Un an et demi plus tard, l’épisode suivant de la saga va lui demander un travail bien plus important : les Klingons sont les méchants dans Star Trek III, et il faut leur fabriquer une langue digne de ce nom.

Okrand ne part pas de rien : les Klingons sont des extraterrestres guerriers, le scénario précise que leur langue est gutturale, et, dans le tout premier film, on entend 4 répliques en klingon, inventées à la volée par l’acteur James Doohan. Pour Star Trek III, Okrand se contente encore de créer les lignes de dialogues nécessaires pour le film, sans aller beaucoup plus loin : « Il fallait donner le sentiment que c’était une langue à part entière mais elle n’avait pas forcément à l’être… C’est comme pour les scénaristes ou les accessoiristes, l’essentiel est que ça rende bien sur la pellicule, mais si vous allez voir ce qui se passe en coulisse, tout est en carton pâte. »

Avec la succession des films, des livres, des jeux vidéos, et la pression des fans, Okrand va être de plus en plus sollicité, et se piquer au jeu jusqu’à faire du klingon une véritable langue. Sur les films et les séries où il est coach et consultant, le linguiste est chargé de vérifier si les répliques sont prononcées correctement. Dans le cas contraire, la scène est retournée. En fait, bien souvent, lorsqu’un acteur se trompe, Okrand révise sa grammaire, ou crée un nouveau mot ad hoc. En 1985, il sort un dictionnaire dans lequel figurent de nombreuses expressions qui n’apparaissent pas dans les films. Okrand est un personnage plutôt jovial, et il ne manque pas d’anecdotes sur les péripéties de la langue qu’il a créée.

Cette langue, il a décidé de la rendre la plus étrange possible, la plus dérangeante, au moins pour une oreille anglophone (c’est un paradoxe quand on sait qu’Okrand à commencé à travailler pour le cinéma à la fin des années 70, en améliorant le sous-titrage à l’attention des malentendants !) Une seule contrainte : il faut que le klingon soit prononçable et mémorisable par des acteurs bien humains. Ses différents éléments constitutifs, qu’ils soient phonétiques ou grammaticaux, se retrouvent donc dans plusieurs langues existantes, mais c’est leur réunion qui est unique et déconcertante.

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Marc Okrand en visioconférence. L’entretien était conduit par Judith Revault d’Allones, programmatrice cinéma

Malheureusement, le temps imparti aux échanges avec la salle était assez limité, et je n’ai pas eu le temps de poser la question qui me titillait : le klingon est-il la possession de Paramount ? fait-il l’objet d’un copyright ou bien est-il libre ? (comme toutes les langues humaines). Je n’ai pas trouvé la réponse sur Internet, mais j’ai découvert que beaucoup de gens se posaient la même question. Je suppose qu’il n’y a pas vraiment de réponse et que Paramount ne tient pas à clarifier les choses.

Les textes non-officiels écrits en Klingon se situent probablement dans cette même zone grise où échouent d’autres créations amateurs, comme les fanfictions (ces récits écrits par des fans, qui mettent en scène leurs personnages de fiction favoris). Les majors des industries culturelles ont fini par comprendre que, même lorsque le public empiète sur leur propriété intellectuelle, ils n’ont pas forcément intérêt à aller au conflit, tant que ces créations restent dans un circuit non commercial. Paramount connait bien le sujet puisque Star Trek est l’une des toutes premières œuvres à avoir fait l’objet de ce type d’appropriation ou de détournement. C’est dans les fanzines consacrés à Star Trek à la fin des années 60, que les premières fanfictions apparaissent. Henry Jenkins, qui a écrit plusieurs ouvrages de référence sur ce sujet, estime que la série de Gene Roddenberry est un peu le « Ur-fandom », « le modèle sur lequel les autres se sont alignés »

Il y a une autre question qu’on pourrait se poser, et qui a été effleurée brièvement : Okrand se considère-t-il toujours comme un simple accessoiriste (comme à l’époque de Star Trek III) ou comme l’un des co-créateur de l’univers Star Trek ? Dans le dictionnaire qu’il a écrit en 85, Okrand s’est bien gardé d’évoquer l’histoire, la géographie ou la culture klingon : « Je n’étais ni scénariste ni écrivain… Je ne voulais pas inventer quelque chose de toute pièce pour être ensuite contredit par une nouvelle série télé… Si un script contenait un nouvel élément culturel, je pouvais toujours venir après coup pour le baptiser, mais je n’allais pas inventer de moi même des armes ou des cérémonies klingons. » Sauf qu’avec les années, Okrand a changé d’avis ! Il a fini par incorporer dans certains de ses livres des morceaux de culture klingon inventés de toutes pièces, comme une tradition musicale par exemple. En 2010, ‘u’, un opéra en klingon, a même été créé à La Hague ! Il a été composé par Eef Van Breen conformément aux principes musicologiques klingons. Le livret est co-écrit par Marc Okrand et Kees Ligtelijn…

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Une interprétation du monologue d’Hamlet en Klingon

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2 réponses à Le klingon sans peine

  1. Guillaume44 dit :

    Funky ! Merci pour cet article :p

  2. Nicolas dit :

    qatlho’ Guillaume ! (qatlho’ = merci en klingon) :-)

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