Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie

 Il y a un moment que je voulais participer à un challenge de lecture. Justement, Traqueur Stellaire et Russkaya Fantastika proposent actuellement un défi intéressant : « SFFF (Science-Fiction, Fantasy et Fantastique) venue de l’est ». Mais que lire ? Cette question me trottait dans la tête lorsque j’ai découvert que Ari Folman (le réalisateur de Valse avec Bachir) préparait depuis 5 ans une adaptation du Congres de futurologie. Ce roman de Stanislas Lem paru en Pologne en 1971 n’est sans doute pas son plus connu, mais c’est le premier à mettre en scène Ijon Tichy, son personnage fétiche. Il y a des chances que le film soit projeté au prochain festival de Cannes. Comme je vais tous les ans à Cannes, c’est l’occasion de faire d’une pierre deux coups… Je n’avais jamais rien lu de Lem jusqu’à présent. Je savais juste qu’il était l’auteur du fameux Solaris, adapté au cinéma par Tarkovski puis par Soderbergh. Dans la lignée de ces films, j’imaginais un livre de science-fiction intellectuel et poétique. En fait, le récit de Lem est humoristique, satyrique, et parfois même franchement absurde.

Le roman est relativement bref et les péripéties se succèdent à un rythme rapide. Il est difficile d’en exposer l’argument sans éventer toute l’intrigue. Je vais essayer de ne pas en dire beaucoup plus que la 4e de couverture. Donc, le monde est au bord de la surpopulation, la crise alimentaire sévit, des attentats éclatent partout sur le globe. Bref, c’est le moment idéal pour un grand congrès de futurologie qui se penchera sur l’avenir de la planète. Malheureusement, en plein milieu des débats, la guerre civile éclate pour de bon. Le gouvernement saisit cette occasion pour expérimenter un nouvel arsenal chimique : des doses de félicitol (une drogue suscitant un amour immodéré de son prochain) sont déversées dans les réservoirs d’eau de la ville, tandis que des « bombes de mutuelle bienveillance » éclatent dans les airs…

Une quarantaine d’années plus tard, la société s’est radicalement transformée : la paix et l’abondance règnent, tous les affects sont désormais régulés par la chimie (l’herculidine donne du courage, le séraphinol rend optimiste, le freudax guérit le complexe d’Œdipe), et d’innombrables activités se réduisent maintenant à l’absorption de pilules ou de sirops divers (les rêves se programment en gobant des rêvules ; on ne lit plus de livres, on les absorbe sous forme de gouttes, vendue dans des ivrairies). Mais il y a un revers à la médaille, que Ijon Tichy – surgi tout droit du passé (comme le lecteur) par la grâce d’un artifice narratif – va peu à peu découvrir.

Une image de promotion pour The Congress de Ari Folman, qui mêlera animation et prises de vue réelles. A l’arrière plan, on devine les effets du felicitol.

Le roman de Lem est assez déstabilisant. Tout le début est écrit sur un ton humoristique et presque potache. Ensuite, le long détour dans la société pharmacocratique est un récit utopique finalement des plus classiques, avec un côté « catalogue des merveilles » qu’on peut juger lassant, malgré quelques bonnes idées ici et là, et surtout d’innombrables inventions linguistiques, qui rappellent un peu Boris Vian (Je suppose d’ailleurs que le roman perd beaucoup de ses qualités originelles à la traduction). En approchant de sa conclusion, le récit vire une dernière fois de ton pour devenir franchement inquiétant, ce qui laisse un arrière goût assez intéressant à la lecture.

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Ari Folman, The Congress

J’ai été un peu déçu en voyant que l’idée d’un gouvernement pharmacologique n’était pas totalement prise au sérieux par Lem, qui se contente d’inventer toutes sortes de substances fantaisistes en restant relativement obscur sur les rouages de ce pouvoir inquiétant. L’écrivain préfère s’attarder sur les illusions suscitées par les hallucinogènes (sur son blog, Cachou voit dans le Congrès un précurseur de Matrix). Personnellement, c’est un thème de science-fiction vis-à-vis duquel j’éprouve une lassitude croissante (j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire). La satyre des discours utopiques sur l’avenir m’a d’avantage interpelé. Les experts – urbanistes, sociologues, ingénieurs – qui interviennent au congrès qui ouvre le roman sont manifestement une bande de charlatans (l’un d’entre eux, qui a imaginé une cité idéale basée sur le recyclage intégral des sécrétions humaines, propose littéralement à son auditoire de manger du kloug). Aux discours des futurologues, Lem oppose la futurologie linguistique professée par le Pr Trottelreiner :

Les futurologues font des profuts (ou pronostics), alors que moi je m’occupe de la partie théorique. C’est une méthode tout à fait nouvelle, encore inconnue de notre temps. On pourrait la définir comme la prévision du futur au moyen du langage. La pronostique linguistique ! […] La futurologie linguistique explore l’avenir d’après les potentialités évolutives du langage […] L’homme n’est capable de maitriser que ce qu’il peut concevoir. D’autre part, il n’est capable de concevoir que ce qu’il est possible d’exprimer ; tout ce qui est inexprimable est également inconcevable. En explorant les étapes successives de l’évolution d’une langue, nous arrivons à anticiper les découvertes, transformations et révolution des mœurs dont celle-ci pourrait être un jour le reflet […] Au XVe siècle le mot « robot » ne voulait rien dire […] Pourtant, si l’on avait connu en ce temps-là la futurologie linguistique on aurait pu déjà prévoir l’existence des automates.

Concrètement, cette science étrange consiste à forger des mots-valises ou des néologismes à partir d’étymologies fantaisistes et de calembours, puis à leur chercher un sens profond. Ces mots qui « ne veul[ent] rien dire aujourd’hui, mais [dont] on peut déjà deviner quelle […] sera la signification« , sont des « possibilité[s] qui s’ouvre[nt] aux générations à venir » plutôt que des prophéties hasardeuses. Tout cela ressemble beaucoup à la science-fiction telle que la pratique Lem dans le roman! Bien sûr, la futurologie et la pronostique linguistique sont deux sciences aussi absurdes l’une que l’autre, mais à l’inverse de la première qui n’est que poudre aux yeux, la seconde touche parfois juste, puisque Trottelreiner est l’un des rares a avoir percé la véritable nature du monde futur. Cela signifie-t-il que Lem a d’avantage confiance dans la poésie et les littératures de l’imaginaire que dans la science pour percer les secrets des sociétés humaines ? Peut-être…

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Ari Folman, The Congress

Au fait, et le film de Ari Folman ? Quelques images (que j’ai reproduites ici) circulent sur Internet. Voici le pitch qu’on peut trouver sur allociné :

Quand une femme est une mère et une actrice célèbre, Quand son fils est malade, que sa beauté se fane, Dans un monde qui peut la scanner et la garder jeune pour toujours, Quels sont ses choix ?

J’en conclus, soit que nous n’avons pas lu le même livre, soit que le réalisateur a pris de grandes libertés avec le roman de Stanislas Lem.

Mise à jour : Mon billet sur le film de Folman, après sa projection à Cannes

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11 réponses à Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie

  1. Cachou dit :

    Je découvre le projet d’adaptation de ce livre (je pense, si ça se trouve, je l’ai su et oublié, du coup je suis contente qu’on me rappelle la chose)(ou pas, au vu du pitch…). Avec Robin Wright qui plus est. Je me demande si c’est la technique de RIchard Linklater a utilisée sur « A Scanner Darly » qui est reprise ici…

    • Nicolas dit :

      Je n’ai pas vu d’images en mouvement mais visuellement je pense que ce sera proche de Valse avec Bachir (ça ressemble un peu à des animations flash, c’est assez différent du rotoscoping de Linklater). Il y aura aussi des prises de vue avec des acteurs en chair en et os.

  2. Guillaume44 dit :

    Un livre vraiment très prenant, j’ignorais qu’Ari Folman en préparait l’adaptation. J’espère que nous n’aurons pas le droit aux comparaisons abusives avec Matrix, une erreur à mon humble avis, que j’ai pourtant véhiculé par le passé. Je le regrette aujourd’hui.

  3. Cachou dit :

    Rôh, Guillaume, je vois que tu tiens toujours aussi bien les traits d’humour (les « ^_^ » étaient un indice pourtant… ;-p). Tant pis, quand la feinte est prise au sérieux, il n’y a rien à faire que se retirer…

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