Angoulême 2013 : Le lianhuanhua, l’autre bande dessinée chinoise

Je suis drôlement à la bourre ! Voici mon ultime note consacrée au dernier FIBD… Cette année, la Corée était incontestablement le pays asiatique à l’honneur à Angoulême, avec notamment une belle et grande exposition dans le pavillon de la place St Martial. A peine quelques mètres plus loin, un peu à l’écart, il était possible de s’initier à la bande dessinée du voisin chinois : les éditions Fei exposaient sous leur yourte des reproductions du Juge Bao, issu de la collaboration entre un scénariste français et un dessinateur chinois, et d’Au bord de l’eau, un classique de la littérature chinoise adapté en bande dessinée au début des années 80 à Pékin et réédité l’année dernière par Fei. Au bord de l’eau est un « lianhuanhua » – la bande dessinée traditionnelle chinoise, à distinguer du « manhua », le manga japonais revisité par la Chine que l’on commence à bien connaître en France. Lors de son intervention au musée de la bd, Laurent Mélikian, qui a rédigé le livret d’introduction d’Au bord de l’eau, retraçait brièvement l’histoire du Lianhuanhua, aux côtés de l’éditrice Xu Ge Fei et du dessinateur Nie Chongrui.

Une version pirate de Tintin au format lianhuanhua

Une version pirate de Tintin au Tibet au format lianhuanhua

Le Lianhuanhua nait dans les années 20, le petit format rectangulaire qui s’impose alors tient dans la poche d’une chemise de travail. Le mot signifie « images enchainées ». Dans un lianhuanhua, il y a un dessin par page, souvent en noir et blanc, qui comporte parfois des phylactères, et est généralement accompagné d’une légende.

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Voilà à quoi ressemblent des lianhuanhua (photo Aurélie Champagne pour rue89)

Ces petits livres sont vendus dans les rues ou diffusés dans des librairies de prêt, comme les mangas japonais. Leur succès populaire interpelle les intellectuels du Parti Communiste Chinois qui y voient une forme de lecture accessible aux masses. Dès l’arrivée du Parti au pouvoir, des maisons d’édition sont chargées d’en produire. Dans les années 50, le pays est peu électrifié, le cinéma et la télévision sont peu répandus, le lianhuanhua est un vrai divertissement populaire, rapidement absorbé par la culture officielle : des artistes, formés dans les académies des beaux-arts, sont chargés de produire des récits édifiants, souvent adaptés de classiques de la littérature chinoise. Outre les formats de poche, il existe également des magazines de bd comme Lianhuanhua Bao.

Graphiquement, on peut distinguer deux grandes tendances : l’école de Shanghai développe une ligne claire, où le dessin et les zones vides s’équilibrent mutuellement pour guider l’œil du lecteur. Le style de l’école de Pékin est plus chargé, avec des à-plats et des effets de textures plus fréquents (malheureusement, je n’ai pas retrouvé d’images pour illustrer ce second style).

En France, on connaît un petit peu l’œuvre de He Youzhi (né en 1922) – représentant virtuose de la ligne claire chinoise – dont les Années de jeunesse et Les Cent métiers du vieux Shanghai ont été publiés par les éditions de l’An 2 au milieu des années 2000. Jusqu’à récemment, c’était à peu près tout ce que le lecteur français pouvait se mettre sous la dent. Toujours dans cette tradition de la ligne claire, les éditions Fei projettent de traduire prochainement les œuvres de Wang Shuhui (1912-1985), une femme artiste qui s’est entièrement dévouée au dessin et à la peinture, et dont les œuvres sont particulièrement minutieuses et raffinées.

Des illustration de He Youzhi pour Les cent métiers du vieux Shangai. He Youzhi a un talent assez incroyable pour illustrer des scènes fourmillant de détails et en même parfaitement lisibles (source : Coconino)

Des illustration de He Youzhi pour Les cent métiers du vieux Shangai. He Youzhi a un talent remarquable pour les scènes fourmillant de détails et en même temps parfaitement lisibles. La 2e image représente un vendeur de lianhuanhua (source : Coconino)

Pendant la Révolution Culturelle (1966-1976), la censure est sévère et seuls 7 récits sont autorisés, il s’agit d’adaptations des « opéras révolutionnaires » du Théâtre de Pékin. Les poses figées et hiératiques des personnages sont un peu grotesques. Avec la libéralisation des années 80, l’art du lianhuanhua reprend de plus belle, avec 4000 titres publiés par an. Les sujets se diversifient, et s’ouvrent notamment à la littérature étrangère. Certains artistes comme Luo Zhongli naviguent entre le lianhuanhua et le monde de l’art (la peinture contemporaine devient alors incroyablement rémunératrice pour les artistes chinois).

Le coffret d'Au Bord de l'eau, publié apr Fei

Le coffret Au Bord de l’eau, publié par Fei

La version d’Au bord de l’eau rééditée par Fei date de 1981. L’œuvre littéraire originale fait partie des quatre romans classiques de littérature chinoise (avec Le Voyage en Occident, L’Histoire des trois Royaumes et Le Rêve dans le pavillon rouge). Le récit est intéressant sur le plan idéologique : il relate les aventures d’une bande de brigands révoltés face à un empereur tyrannique. Un certain nombre d’entre eux sont des militaires ou des fonctionnaires intègres qui fuient un système corrompu. Après une dernière bataille victorieuse contre les troupes impériales, les brigands sont finalement amnistiés, ils s’allient à l’empereur et partent combattre rebelles et envahisseurs. Intéressant retournement de veste… Comme on peut s’en douter, le PCC n’aimait pas trop les derniers chapitres !

L’Editeur des Beaux-arts de Pékin s’était déjà lancé dans une première tentative d’adaptation graphique dans les années 60 mais le résultat avait déplu aux autorités et les dessins originaux avaient été perdus. Le travail a donc été repris à partir de zéro presque 20 ans plus tard avec une écurie d’une trentaine de dessinateurs issus de plusieurs générations d’artistes. Plutôt que de rééditer chacun des 30 livrets un par un, Fei a opté pour un coffret luxueux un peu onéreux qui a été rapidement épuisé et qui se revend déjà à prix d’or sur Ebay.

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Quelques images extraites d’Au bord de l’eau (sources : bodoi, rue89, éditions Fei)

C’est également dans les années 80 que Nie Chongrui – le dessinateur du Juge Bao – commence à travailler. Le système éditorial tel qu’il le décrit est le suivant : pour la réalisation d’un série, un éditeur sollicite un scénario auprès d’un auteur, qui est ensuite confié à un pool de dessinateurs qui peuvent être entre un et dix. Dans les années 90, le manga arrive en Chine par le biais de Hong-Kong et Taiwan. Pour Nie Chongrui, les mangas ont signé l’arrêt de mort de la bande dessinée traditionnelle. C’est d’autant plus injuste à ses yeux que le lianhuanhua sortait à peine de la dure répression de la révolution culturelle lorsque la vague du manga a étouffé son renouveau dans l’œuf. Apparemment, il y a toujours un petit vivier créatif (200 nouveautés par an), mais beaucoup de publications actuelles sont des rééditions des années 50. Les lecteurs sont plutôt des nostalgiques. Il y a un vrai marché de la collection, qui crève parfois des plafonds en salle des ventes (le manuscrit original du Ruban Rouge de la Terre réalisé entre 1988 et 1993 par Shen Yaoyi s’est vendu pour près de 4 millions d’euros).

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Une formidable page du juge Bao, à mi-chemin entre la tradition du lianhuanhua et la bande dessinée moderne (Patrick Marty, Chongrui Nie, Juge Bao T.1 – Le Phoenix de Jade, Fei, 2010)

C’est assez sidérant de réaliser qu’il y a encore des pans entiers de la bande dessinée mondiale dont nous ignorons presque tout. Les exposés et les interventions de Laurent Mélikian, Xu Ge Fei et Nie Chongrui était passionnants mais je garde surtout en mémoire le souvenir des petits fascicules exposés sous la yourte de Fei. C’est une expérience curieuse d’être confronté à un fragment totalement inconnu de la culture de masse d’un pays éloigné, qui suscite un sentiment mêlé de familiarité et de dépaysement… Les fumetti italiens les plus typiques font un peu résonner la même fibre chez moi.

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Quelques Lianhuanhua feuilletés dans la yourte de Fei : un Tintin pirate…

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… Un opéra ou un film adapté en lianhuanhua-photo…

jeunesse

… Une version jeunesse, et en couleurs…

euro

… Et un récit plus européen, une adaptation de la Dame aux camélias apparement. On est clairement dans de la littérature populaire franchement kitsch.

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