Angoulême 2013 : Le numérique en revue

La question du numérique occupait une place de choix au dernier festival d’Angoulême. Près d’une quinzaine de tables rondes et de rencontres y étaient consacrées. Un premier constat s’impose d’emblée : alors que les plateformes d’éditeurs peu innovantes du type Iznéo peinent sans surprise à décoller, le modèle prépondérant du blog-bd commence enfin à laisser place à des expériences plus originales, comme Les Autres Gens (un feuilleton collectif qui date déjà de 2010) ou Mediaentity (un récit qui joue la carte du transmédia). Parmi les initiatives qui sortent du lot, les nouvelles revues de bande dessinée numériques se détachent particulièrement. Bdnag de Pierre-Yves Gabrion ou Mauvais Esprit, fondé par James et Boris Mirroir, ont été lancés respectivement début 2012 et début 2013 – leurs créneaux : les jeunes enfants pour le premier et l’humour pour le second. Quant au Professeur Cyclope et à La Revue Dessinée que j’attends personnellement avec beaucoup d’impatience – ils verront le jour dans les mois qui viennent (mars et septembre prochain). Dans tous les cas, on a affaire à une poignée d’auteurs qui, lassés de l’immobilisme des éditeurs traditionnels, sont bien décidés à investir le numérique et à ressusciter les magazines de bande dessinée qu’on croyait définitivement disparus.

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Professeur Cyclope – Illustration de Tangui Jossic

Des initiatives d’auteurs

A l’origine de ces différents projets, il y a un évènement déclencheur : le conflit sur les droits numériques qui oppose, au moins depuis 2010, éditeurs et auteurs de bande dessinée. Le groupement des auteurs de bd, créé en 2007 au sein du Syndicat National des Auteurs Compositeurs (SNAC), est alors confronté à plusieurs phénomènes qui semblent liés : la précarité croissante des auteurs de bande dessinée, l’enjeu de plus en plus évident du numérique, et l’incapacité des éditeurs à inventer un nouveau modèle économique dans le contexte d’un marché papier de plus en plus bouché.

Plusieurs auteurs que l’on retrouve dans les projets actuels de revues numériques (comme Kris ou Vehlmann) jouent un rôle actif au sein du SNAC. De leur propre aveu, il s’agit maintenant de faire évoluer les choses sur le plan créatif, avec ou sans les éditeurs, alors que les négociations collectives avec ces derniers ont largement échoué. Sur le site de Mauvais Esprit, on rappelle que l’histoire récente de la bande dessinée est jalonnée d’avancées et de révolutions qui ont été initiées par les auteurs eux-mêmes (« de l’Echo des Savanes à l’Association en passant par Fluide Glacial et Métal Hurlant« ). L’ambition des nouvelles revues numériques est clairement de s’inscrire dans cette tradition.

Vis-à-vis des éditeurs établis, le jugement porté varie en fonction des personnalités et des projets. Gabrion (Bdnag) est sans doute l’un des plus amers : il estime que l’édition est à la fois noyautée par le marketing et touchée par le « syndrome Kodak », incapable de remettre en question son cœur de métier. A l’inverse, Kris (pour la Revue Dessinée) ou Gwen de Bonneval (pour le Professeur Cyclope) sont plus nuancés, ils restent parfaitement ouverts à des collaborations ponctuelles avec des éditeurs. Gallimard est d’ailleurs actionnaire à 5% de la Revue Dessinée.

Réinventer le magazine de bande dessinée

Ce n’est pas un hasard si ces initiatives diverses, à partir d’un constat commun, aboutissent également à des propositions comparables. L’album ou la série apparaissent aux yeux de tous comme un cadre industriel et artistique sclérosé. A l’inverse, le format magazine (avec l’unité de ton qu’il suppose, les rendez-vous réguliers qu’il implique, mais aussi la possibilité d’y picorer librement) semble particulièrement adapté au contexte numérique. C’est également le moyen idéal pour mettre en place de véritables laboratoires de création, pour réinventer une dynamique de groupe entre auteurs, et instaurer une complicité nouvelle avec un public qui reste à conquérir. Pour les fondateurs du Professeur Cyclope, le journal Capsule Cosmique, dirigé par Gwen de Bonneval, distribué en kiosque et disparu prématurément en 2006, a constitué une première expérience collective, tout comme, sur le versant numérique, le site 8comix, lancé en 2011 par 8 auteurs dont Fabien Vehlmann.

De l’aveu même de ses créateurs, il manquait à 8comix une véritable ligne éditoriale qui puisse le distinguer d’un simple agrégateur. La leçon a bien été retenue. En termes de contenu, Professeur Cyclope se situera dans la lignée de Pilote : un mélange de bd grand public et de créations d’auteur plus pointues. Autre référence plus étonnante citée par Vehlmann : la chaîne HBO qui, avec des séries comme Oz, Les Sopranos, Six Feet Under, ou Game of Thrones, fabrique du divertissement à la fois intelligent et haletant.

La Revue Dessinée a choisi une voie différente puisqu’elle se consacrera exclusivement au reportage dessiné dans le style de Sacco, Davodeau ou Guibert. Le projet est né en septembre 2011 à l’instigation de Franck Bourgeron. La revue XXI fait bien sûr office de référence, dans la mesure où elle a contribué à populariser la bande dessinée de reportage. Mais le magazine de Patrick de Saint-Exupery est également pour Bourgeron un « phare aveuglant » dont il souhaite se démarquer, en sortant du format obligé de 30 pages, et en prenant ses distances à l’égard d’une vision romantique et romanesque du reportage à la Albert Londres, qui imprègne selon lui XXI. La Revue Dessinée n’hésitera pas à traiter des sujets a priori dépourvus de lyrisme et de glamour (comme les mécanismes de l’économie contemporaine) en recourant à tous les moyens de l’expression visuelle (comme la data visualisation et le data journalisme). Il faudra attendre le premier numéro pour juger sur pièce ce projet ambitieux.

Investir le numérique

Pour l’ensemble des équipes qui se lancent dans cette aventure des revues en ligne, le numérique apparait comme un territoire vierge que personne n’ose encore envisager comme un eldorado. C’est que les contours de ce nouveau marché potentiel sont encore très mal définis. Pour Gabrion, l’idéal serait de toucher le grand public au sens le plus large du terme. S’il fallait définir un lecteur type ce serait selon lui celui qui a lu de la bande dessinée dans le passé mais qui a progressivement laissé tomber face à l’offre pléthorique des librairies spécialisées.

Pour des auteurs qui sont avant tout des artistes, le numérique représente bien sûr un formidable terrain de jeu, mais il est évident que l’enjeu principal est d’inventer de nouveaux modèles économiques pour la bande dessinée. L’expérience 8comix, bien que tâtonnante, a été instructive : la diffusion gratuite de Portugal de Cyril Pedrosa – par ailleurs un succès de librairie – a permis de démontrer une nouvelle fois la complémentarité du papier et de l’électronique, du gratuit et du payant. Ces bases étant acquises, il s’agit maintenant de mettre en place un système économique qui permette aux dessinateurs de vivre de leur travail.

Du côté du Professeur Cyclope, un partenariat original a été conclu avec Arte (qui finance la moitié des coûts de fabrication) : une version gratuite du magazine sera diffusée sur le site Web de la chaîne, où l’on retrouvera 60 à 70% de son contenu en streaming. Parallèlement, un site payant plus complet permettra de tisser des relations plus étroites avec des lecteurs abonnés. La Revue Dessinée a fait d’autres choix : elle ne sera accessible que sur Ipad (c’est un choix pragmatique : la tablette d’Apple représente 60% du marché, et un développement multiplateforme a été jugé trop coûteux) mais elle sera diffusée simultanément en librairie et en kiosque. Une levée de fond a également été organisée sur un site de financement collaboratif.

On le voit, les différents projets de revues numériques qui s’exposaient à Angoulême balaient un spectre très large aussi bien du point de vue éditorial que dans leurs choix économiques et technologiques. Si l’issue de ces différentes aventures est encore imprévisible, il y a dans ce bouillonnement et cette inventivité une énergie qui fait réellement plaisir à voir… On ne peut que leur souhaiter un franc succès.

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