Angoulême 2013 : Où en est la bande dessinée anglaise ?

Il y a un paradoxe dans la bande dessinée outre-manche : des auteurs anglais comme Alan Moore, Grant Morrison, Warren Ellis, Dave McKean ou Neil Gaiman occupent une place très importante dans la bande dessinée mondiale, et plus particulièrement américaine ; en même temps, la scène britannique en tant que telle est très peu développée, à tel point qu’on peut se demander s’il existe vraiment une bande-dessinée anglaise…

Cela n’a pas toujours été le cas : dans l’une de ses deux conférences au festival d’Angoulême, Paul Gravett évoquait avec humour et nostalgie les « trente glorieuses » de la bande dessinée britannique, les années 50 à 70, au cours desquelles elle a fait preuve à la fois de vitalité et d’une grande créativité. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui : on peut dire que le marché anglais a raté le virage vers le public adulte que l’on a connu en France dès les années 70. Mais les choses sont peut-être en train de changer, comme l’illustre le cas très original de l’éditeur Nobrow, dont le directeur artistique Alex Spiro retraçait la genèse et les projets dans son intervention au marché des droits et licences.

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Le personnage d’Union Jack, dessin de Paul D. (statman71 sur deviantart)

Les trente glorieuses de la bande dessinée anglaise

Dans les années 50, la Grande-Bretagne connaît, comme la France et les Etats-Unis, une vague de panique morale suscitée par les comic books américains. La plupart des intellectuels considèrent alors la bande dessinée comme un médium encourageant la bêtise et condamné définitivement à la médiocrité. Quelques uns y voient au contraire un instrument sans pareil pour communiquer avec les jeunes générations. C’est le cas du prêtre anglican Marcus Morris, qui fonde en 1950 la revue Eagle (en s’inspirant peut-être du modèle de Tintin) pour promouvoir les valeurs chrétiennes à travers la bande dessinée.

Les récits publiés dans Eagle, comme les aventures de Dan Dare (le « pilote du futur »), se caractérisent par leur vision optimiste de l’avenir, mais aussi par un dessin et une impression en photogravure soignée qui les distinguent nettement des comics américains bien plus rustres. Des dessinateurs talentueux comme Frank Bellamy (qui reprendra les aventures de Dan Dare après Frank Hampson) ou Jim Holdaway (l’auteur de Modesty Blaise) travaillent souvent en couleur directe sur de grandes planches publiées au format tabloïd.

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Une page de Thunderbirds (1966), adapté de la série télé (comme plusieurs bandes dessinées de l’époque qui doivent rivaliser avec la télévision) par Frank Bellamy. La composition en double page est assez typique.

Si la bande dessinée britannique d’après-guerre parvient rapidement à trouver un ton et un format qui la distinguent des productions américaines, elle se différencie également de la bande dessinée franco-belge. Le point peut-être le plus notable est l’absence d’albums cartonnés. Les récits publiés dans des périodiques sont regroupés dans des annuals, d’épaisses anthologies de plus de cent pages, qui sortent peu de temps avant noël.

Eagle propose des récits d’aventure, mais l’humour n’est pas en reste, avec des revues comme Beano (publié sans interruption depuis 1938) ou Wham, dans lesquelles sévissent des personnages pittoresques comme Andy Capp, Roger the Dodger ou Korky the Cat. Créée en 1977, la revue de science-fiction 2000 AD, propose quant à elle une vision cynique et désabusée du futur, incarnée par le Judge Dredd, à la fois juge, policier et bourreau. De nombreux auteurs issus de la revue feront ensuite carrière aux Etats-Unis.

P. Gravett, P. Stanburry, Great British Comics, Aurum, 2006

Beano et 2000 AD constituent aujourd’hui encore les deux polarités essentielles de la bande dessinée anglaise. Celle-ci n’est pas parvenue, comme en France, à acquérir ses lettres de noblesse auprès du public cultivé, ou à renouveler son lectorat au fil des ans. A quelques exceptions près, le marché britannique reste  limité au public enfantin, aux adolescent et aux adultes saisis par une crise de nostalgie. C’est d’ailleurs cet angle qu’a adopté Paul Gravett dans son livre Great British Comics (rédigé en collaboration avec Peter Stanburry) ainsi que dans sa conférence à Angoulême : sa présentation s’ouvrait sur une photo de lui enfant, affalé dans un transat et plongé dans la lecture d’une bd.

Un commentateur de ce billet m’a fait remarquer a posteriori un point qui a son importance dans l’histoire de la bande dessinée anglaise, mais qui n’a pas été abordé dans la conférence de Gravett (peut-être par modestie) : dans les années 80, ce dernier a essayé de promouvoir auprès de ses compatriotes une approche plus adulte de la bande dessinée. De 1983 à 1989, il co-édite avec Stanburry la revue Escape, largement inspirée par la bande-dessinée française et par la revue RAW publiée aux Etats-Unis par Art Spiegelman et Françoise Mouly. Il y avait deux idées directrices dans Escape : 1) s’adresser à un public adulte, 2) s’ouvrir à la création internationale, en particulier américaine et européenne. Il s’agit de deux mots d’ordre qui sont repris aujourd’hui à la lettre par Nobrow Press.

Nobrow : la nouvelle scène britannique ?

Lorsque Alex Spiro et Sam Arthur fondent Nobrow en 2008, l’expérience Escape est close depuis longtemps, ils sont donc face à un vaste territoire à défricher. Leurs modèles dans le monde anglo-saxon s’appellent Fantagraphics ou Kitchen Sink Press. A l’origine, leur maison d’édition et sa revue éponyme sont pensées comme des plateformes de création pour une génération d’illustrateurs qui ne se reconnaissent pas forcément dans les modèles dominants (par exemple la mouvance Juxtapoz, très typée street art et culture skate).

Nobrow, numéro 1 à 5

Nobrow, numéro 1 à 5

Dès le premier numéro de Nobrow, la bichromie s’impose. Il s’agissait initialement d’une contrainte budgétaire qui est devenue peu à peu un style à part entière : le recours systématique à l’impression en ton direct plutôt qu’en quadrichromie donne aux livres de Nobrow un aspect caractéristique qui rappelle la sérigraphie ou certaines réalisations des éditions Cornelius en France (ce n’est pas un hasard si BlexBolex, l’un des deux piliers de Cornelius, a vite rejoint leur catalogue).

Maison d’illustrateurs plutôt que d’auteurs de bande dessinée, Nobrow se propose avant tout de fabriquer de beaux objets imprimés (non seulement des livres mais aussi des lithographies, du papier cadeau ou des leporellos – de grandes frises à déplier). Pour dépoussiérer la scène bd britannique, ils font appel à des auteurs issus d’autres horizons, comme Luke Pearson (un auteur jeunesse) ou John McNaught (un technicien lithographe dont le travail minutieux rappelle parfois Chris Ware).

Tom Clohosy Cole, Space Race

Il est particulièrement intéressant de noter qu’en Grande Bretagne où il n’existe pas de tradition de l’album, Nobrow a choisi ce format comme fer de lance de sa stratégie d’anoblissement de la bande dessinée. C’est l’exact opposé de la situation française, où la bande dessinée indépendante s’est imposée dans les années 90 en brisant le format de l’album de 48 pages cartonné couleur (le fameux « 48cc »), perçu comme un carcan dépassé.

Luke Pearson, Hilda et le géant de la nuit, Nobrow, 2011

Luke Pearson, Hilda et le géant de la nuit, Nobrow, 2011

Du coup,  Nobrow a mis un moment avant de se faire remarquer en France, où leur démarche ne semblait pas vraiment novatrice. Parce que Nobrow publie en France – et en français ! Voilà décidément une maison paradoxale : pourquoi un éditeur qui n’a pas de site en français, et qui est basé en Angleterre, édite-t-il des livres en France ? La raison est simple : le marché anglais est encore très limité et la France constitue une véritable bouffée d’oxygène. Et puis pour Alex Spiro, qui est né en Grèce, a grandi en Suisse et parle couramment français, il est naturel de se jouer des frontières. Hilda et le géant de la nuit de Luke Pearson est en 2011 le premier livre édité en France par Nobrow. Cette année, Automne de Jon McNaught figure dans la sélection officielle d’Angoulême et récolte même le prix « révélation » à l’issue du festival.

Deux pages de Pebble Island, un autre livre de MacNaught. Avec une économie de moyen remarquable, le dessinateur parvient à évoquer des paysages subtils et mélancoliques. (source)

Akissi, de Abouet et Sapin

Les échanges avec la France se font dans les deux sens : Nobrow publiera bientôt dans son pays natal la série Akissi, de Mathieu Sapin et Marguerite Abouet, qui met en scène une petite fille ivoirienne (malgré le multiculturalisme, il n’existe pas en Angleterre de bande dessinée pour enfant susceptible de parler aux communautés africaines). La France n’est pas le seul débouché étranger visé par l’éditeur : en 2013, il lancera en Angleterre et aux Etats-Unis une collection de livres pour enfant – Flying Eye Book. En Grande Bretagne, à l’inverse de la bande dessinée, l’édition jeunesse est très développée. L’idée est d’initier le plus tôt possible les jeunes à la bd afin de former de nouveaux lecteurs adultes (les enfants, mais aussi leurs parents).

Ce qui frappe le plus dans le discours de Spiro, c’est de voir l’exigence artistique associée à un certain sens des affaires et à beaucoup de pragmatisme. « Nous voulons développer simultanément une culture de création et une culture de consommation » dit-il. Le succès de Nobrow n’est pas le seul signe que la bande dessinée d’auteur britannique est en train de reprendre du poil de la bête : Paul Gravett a récemment décidé de ressusciter Escape en créant une maison d’édition indépendante du même nom. Son premier livre, The Great Unwashed a été publié en 2011.

Billet mis à jour le 21/11/2013 suite au commentaire de G. Pinos (voir ci-dessous)

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4 réponses à Angoulême 2013 : Où en est la bande dessinée anglaise ?

  1. Li-An dit :

    Presque pire que le cinéma anglais selon Truffaut…

  2. Nicolas dit :

    Même si ils ont l’air de se sentir seuls, je trouve ce que fait Nobrow remarquable, leurs livres sont vraiment très beaux et ont une touche un peu particulière bien à eux (peut-être anglaise ?)

  3. G. Pinos dit :

    Drôle de conclusion car il y a bel et bien eu une scène de la bande dessinée d’auteur en Angleterre. Ça se passait dans les années 80, lorsqu’Eddie Campbell, Hunt Emerson, Chris Reynolds, Carol Swain et bien d’autres gravitaient autour de la revue « Escape » dirigée par Paul Gravett, justement… Beaucoup de choses remarquables ont été publiées en Angleterre à cette époque (avec une approche nettement moins décorative que Nobrow) mais cela n’a jamais tellement intéressé les éditeurs français.

    • Nicolas dit :

      En effet, il y a sans doute de grosses insuffisances dans le tableau dressé dans ce billet.

      J’avoue que je n’ai pas une connaissance approfondie de la bande dessinée britannique. En revanche, il me semblait intéressant de faire un lien entre la conférence de Nobrow où Spiro expliquait qu’il essayait d’importer en Angleterre le rapport à la bande dessinée qui existe en France (où elle est loin de se limiter aux adolescents et aux enfants) et celle de Paul Gravett, qui expliquait en gros que la bande-dessinée anglaise n’avait globalement jamais réussi à dépasser ce stade.

      Dans sa conférence, Gravett n’a pas fait référence à Escape. Il est intéressant de noter que sur wikipedia, le projet éditorial de la revue est défini exactement dans les mêmes termes que Nobrow :

      « BD became the ideological anchor for Escape. Gravett wanted to apply the values of and respect attributed to French comics to his new breed of British artists. »

      Du coup, la conférence de Gravett se colore après coup d’une certaine amertume. Vu son discours, on peut conclure qu’Escape n’a pas réussi à populariser cette conception de la bande dessinée outre manche.

      Je vais retoucher dès que j’aurai un petit moment le texte de ce billet et la conclusion qui laisse entendre qu’il n’y a jamais eu de bande dessinée « d’auteur » en grande Bretagne. Merci d’avoir relevé ce contresens.

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