Rock Poster Art : affiches de concerts et renouveau de la sérigraphie

La sérigraphie est depuis quelque temps un domaine de création en pleine effervescence : de nombreux artistes impriment leurs œuvres, les diffusent et les vendent, que ce soit sur le web, par l’intermédiaire de galeries spécialisées ou de conventions. Parallèlement, des collectionneurs ou de simples amateurs se retrouvent sur des sites spécialisés, des forums ou des blogs. En quelques années, c’est un véritable milieu, une scène, qui se sont constitués. L’affiche de concert (ou gig poster en anglais) a joué un rôle essentiel de catalyseur dans ce phénomène. Tout l’intérêt du beau livre de Didier Maiffredy, Rock Poster Art, est de fournir un panorama de la sérigraphie de concert contemporaine, mais également de retracer la genèse de ce vaste mouvement.

La convention Flatstock 33. Source : sxsw.com, photpgraphie de Merrick Ales (merrickales.com)

Un raz-de-marée d’images à la convention FLATSTOCK 33 (Austin, 2012) Source : sxsw.com Photo de Merrick Ales

L’art de l’assemblage

Alors qu’en anglais, on parle uniquement de « posters », Maiffredy préfère parler de sérigraphies de concert, afin de distinguer celles-ci des simples posters (souvent des impressions offset bas de gamme un peu kitsch) aussi bien que des affiches (dont le rôle, publicitaire ou informatif, est étroitement circonscrit). Une fois exclues ces deux catégories, il reste encore une production colossale que le livre s’attache à explorer sous tous les angles, s’efforçant de fournir un panorama de la création mondiale, et en particulier nord américaine.

Au delà du foisonnement de styles, une constante saute particulièrement aux yeux : l’omniprésence de la citation graphique sous toutes ses formes, depuis le collage en passant par la parodie ou le clin d’œil. Il peut s’agir d’emprunts à la tradition de l’affiche issue de l’Art Nouveau, de montages réalisés à l’aide de photocopies, de détournements dans la veine situationniste ou de collages inspirés de Marx Ernst (comme chez Rob Jones). Le remix d’images a une place si importante qu’un artiste comme Art Chantry peut littéralement qualifier son travail « d’assemblage » :

Je ne dessine pas, je ne vois pas le graphic design comme du dessin, c’est plus de l’assemblage. Je mets des trucs ensemble dans un ordre intéressant. Ça peut être des trucs à moi, à toi, de n’importe où. Mon boulot c’est d’utiliser ce mode d’expression commun […], de mettre tous ces trucs ensemble de façon à ce que cela change la façon de voir les choses. (source)

3 genre de citations

3 genres de citations graphiques : la référence à l’Art Nouveau chez Malleus (affiche pour Sleep, 2008), la reprise quasi-littérale d’une photo de Jodie Foster dans Taxi Driver chez Stainboy / Graig Reinel (affiche pour New York Dolls, 2008), et le détournement potache du Cri de Munch par Mike King (affiche pour Mudhoney, 1998)

Si les nombreuses reproductions présentes dans le livre sont de bonne qualité et judicieusement choisies, on peut toutefois regretter leur taille généralement trop modeste pour apprécier pleinement leurs qualités graphiques (c’est récurrent dans ce genre d’ouvrage. Je disais déjà la même chose du livre de D. Dupuis sur les pochettes de vinyles). Maiffredy a le fair-play de renvoyer vers un autre livre qui accorde un peu plus de place aux images – The Art of Modern Rock, de Paul Grushkin et Dennis King – qui est censé être la bible sur le sujet. De toute façon, à l’heure d’Internet, moyennant quelques minutes de recherches, il est facile de retrouver sur le web les images les plus intéressantes dans une résolution acceptable. A cet égard, le livre remplit bien sa fonction d’aiguillon et donne envie d’en savoir plus sur tel ou tel créateur croisé au détour d’une page. La principale critique qu’on peut lui adresser tient plutôt à son style ampoulé, un peu pénible à suivre à la longue (l’auteur est un ancien prof de philo, ce qui se ressent douloureusement dans sa syntaxe).

Rock

Didier Maiffredy, Rock Poster Art, Eyrolles, 2012

Une brève histoire de l’affiche de rock

Avec Internet en guise de réserve presque inépuisable d’images, il y a deux stratégies possibles pour une monographie illustrée comme Rock Poster Art : jouer la carte du livre-objet, du beau livre dans toute sa splendeur, ou bien proposer une véritable plus-value documentaire. A mes yeux, c’est là que réside le point fort du livre : fournir au lecteur le point de vue d’un collectionneur averti, non seulement sur le paysage contemporain mais aussi sur la généalogie du poster de rock.

A l’origine, il y a le boxing style posterCalqués sur les annonces de combats de boxes, ces placards composés en larges caractères tape-à-l’oeil remplissent parfaitement leur rôle : transmettre une information simple (qui ? où ? quand ?) tout en attirant l’œil. En simplifiant grandement les choses, on pourrait dire que toute l’histoire du poster de rock s’est construite par opposition à ce rôle premier, étroitement fonctionnel, la dimension plastique et esthétique prenant lentement le dessus sur la finalité promotionnelle.

Dès la fin des années 60, le mouvement psychédélique impose une patte nouvelle, en mixant les influences de l’Art Nouveau et du Pop Art, et surtout en développant une esthétique de l’illisible : les typos psychédéliques sont étirées, gondolées, aplaties, vaporisées, déformées de toutes les manières possibles. L’idée n’est plus tant d’informer que de fédérer une communauté. Didier Maiffredy parle d’une véritable « cryptographie visuelle […] à finalité communautaire, identitaire et artistique. » Malgré ces torsions, l’affiche reste encore étroitement liée à sa fonction première : faire de la publicité. Le tournant décisif a lieu à la fin des années 70, avec l’apparition du « poster commémoratif. » C’est à cette époque que l’affiche déserte progressivement l’espace public. Vendu à l’entrée d’un club ou d’une salle de concert, le poster n’annonce plus un événement, il le commémore. Il est devenu un souvenir, un objet de collection ou d’idolâtrie, une icône, un mémorial.

bla

Trois productions graphiques antérieures à l’avènement de la scène poster contemporaine : une affiche « boxing style » du sudio Hatch Show Print pour Johnny Cash (1967), une affiche de Gilbert Shelton pour Shiva’s Headband typique du psychédélisme  (fin des années 60), un flyer punk de  Winston Smith réalisé à la photocopieuse pour The Dead Kennedys (1985).

Au début des années 80, alors qu’il est presque entièrement débarrassé de son caractère éphémère et fonctionnel, le poster est prêt à devenir un domaine de création à part entière. Mais il reste encore une condition cruciale à satisfaire : que des artistes puissent en vivre. On doit à Frank Kozik – considéré unanimement comme le parrain de la scène poster – la mise au point d’un business model pérenne.

Dans le système Kozik, la production de l’affiche donne lieu à deux tirages : le premier est destiné aux musiciens, manageurs ou tourneurs qui donnent l’autorisation d’exploiter le nom du groupe et les informations relatives à un évènement (on parle de « show » ou de « band edition« ), le second est réservé à l’artiste, il est signé et numéroté (« artist edition »). L’illustrateur ou le designer prend à sa charge le coût de la création, mais il est également libre de mettre en vente ses productions parallèlement au show, ce qui lui permettra d’amortir ses coûts, de faire quelques bénéfices, et de se faire connaitre. L’artiste acquiert à la fois une visibilité inédite et une source de revenus supplémentaire. C’est également avec Kozik que la technique noble de la sérigraphie s’impose définitivement, par opposition à l’impression offset ou à la simple photocopie qu’affectionnaient les punks (la sérigraphie est une technique d’impression qui repose en gros sur le principe du pochoir).

dada

Frank Kozik : flyer offset pour Sonic Youth (1987), sérigraphies pour Pearl Jam (1992) et pour Steel Pole Bath Tub (1996)

Avant d’en arriver à la situation contemporaine, il reste une dernière marche d’importance à franchir : l’institutionnalisation. C’est à nouveau l’incontournable Kozik qui va jouer un rôle moteur, en participant en 2002 à la création de l’American Poster Institute qui organise deux fois par an les gigantesques conventions FLATSTOCK. Le développement d’Internet à la même période a lui aussi favorisé l’émergence d’une véritable communauté, en apportant une vitrine sans pareil aux artistes et en permettant à de nombreux amateurs de se fédérer autour de sites comme Gigposters ou OMGposters, le blog de Mitch Putnam (un pilier du milieu).

La sérigraphie au delà du rock…

L’histoire de Didier Maiffredy s’arrête là. Mais le lecteur peut la prolonger mentalement, en constatant que le renouveau de la sérigraphie qui a son origine dans la culture rock s’étend aujourd’hui bien au delà.

Sur un blog comme OMGposters, on trouve de tout : des affiches de concert bien sûr, mais aussi des tirages limités de toutes sortes, des cartes postales, et, à l’occasion, des livres, des t-shirts et des figurines (depuis une dizaine d’année Kozik lui-même se consacre essentiellement à la réalisation de toys en vinyle). C’est que l’écosystème qui s’est mis en place dans un premier temps autour des affiches de concert s’est étendu bien au delà de sa zone culturelle d’origine. Via Internet, des jeunes artistes de tous bords ont sous la main un vaste marché sur lequel ils n’ont qu’à se greffer, tandis que du côté des amateurs, l’œil et le jugement se sont affutés jusqu’à forger une véritable culture graphique alternative.

Quelques exemples de tirages limités présentés récemment sur le blog de Mitch Putnam : Landland, »Souvenir » ; Mike Mitchell, « Super » ; Aaron Horkei, « To Harrow a Naif » ; Casey Weldon, « It’s in the Air »

D’autres domaines que la musique sont peu à peu touchés par la mode de la sérigraphie d’artiste. C’est le cas des affiches de film. Alors que les affiches qui ornent les salles de cinéma oscillent de plus en plus souvent entre le marketing paresseux et l’amateurisme à la limite du photoshop disaster, les affiches sérigraphiées fleurissent dans les circuits parallèles. Il peut s’agir de revisiter de façon totalement gratuite de grands classiques, ou bien de proposer un point de vue graphique original sur une sortie récente. Les producteurs de documentaires indépendants commissionnent fréquemment des illustrateurs. Les grands studios eux-mêmes semblent jouer le jeu et encourager ces initiatives lorsqu’ils ont dans le collimateur une cible geek et branchée.

Affiches alternatives pour Psychose (Daniel Danger), Les Goonies (Jorsh Pena), Kill Bill (Tyler Stout), et une sérigraphie réalisée à l’occasion de la sortie d’un documentaire sur le Dune de Jodorowsky (Killian Eng)

Bref, en suivant le fil du poster de rock on aboutit au vaste écheveau de la création graphique indépendante, qui a trouvé sur Internet un territoire idéal. C’est une conclusion aussi logique que paradoxale : si l’histoire de la sérigraphie de concert est celle d’une autonomie croissante vis-à-vis de ses fonctions initiales, l’aboutissement naturel du processus est son émancipation pur et simple du monde de la musique. Finalement, bon nombre de sérigraphies contemporaines sont vraiment, dans l’esprit, des affiches de rock, mais où on aurait gommé le nom du groupe, la date et le lieu du concert !

Ce contenu a été publié dans Beaux livres, Images, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Rock Poster Art : affiches de concerts et renouveau de la sérigraphie

  1. Ping : Teaser décembre | L'armurerie de Tchekhov

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *