Progressive Rock Vinyls

Il y a plusieurs manières de définir le rock progressif. Chronologique : 10 années d’un âge d’or, entre les années 1967-77. Généalogique : l’héritage du psychédélisme des années 60. Sociologique : une musique créée par des jeunes gens issus des colleges britanniques plutôt que de la classe ouvrière. Polémique : un rock supposé prétentieux et pompeux, balayé par la vague punk au début des années 80. On peut, plus simplement, citer pêle-mêle quelques groupes mémorables : Soft Machine, Van Der Graff Generator, Pink Floyd, King Crimson, Magma, Yes, Genesis, ou plus récemment : Marillion, Porcupine Tree, Dream Theater… Avec Progressive Rock Vinyls Dominique Dupuis opte pour un autre angle d’attaque – l’approche graphique – et prend pour fil conducteur les pochettes de disques vinyles. Mais pourquoi passer par le détour de l’image pour parler de rock ?

kingcrimson

Mort aux chansons !

Un petit préambule musicologique s’impose. S’il y a un dénominateur commun à l’ensemble du rock que l’on qualifie de progressif, c’est sans doute le rejet de la chanson pop de 3 ou 4 minutes, formatée pour les radios, enchainant couplets et refrains, éventuellement entrecoupés d’un pont musical. On doit à Matching Mole un très joli pastiche du prototype de la bluette pop, à l’opposé des compositions progressives :

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« C’est le premier couplet… Premier couplet… Et c’est le refrain… ou peut-être est-ce un pont ?… ou simplement une autre partie de ma chanson… Et c’est le deuxième couplet… »

La pirouette finale de Signed Curtain évite à l’exercice de style de tomber dans la parodie cynique. « Peu importe… J’ai perdu foi dans cette chanson » conclut Robert Wyatt de sa voix de fausset – mais peut-être faut-il entendre simplement « dans LA chanson » ? Quoi qu’il en soit, une fois débarrassé des oripeaux de la ritournelle pop, les traits distinctifs du prog coulent de source : les morceaux sont souvent longs (voire très longs). Ils sont moins destinés à la danse ou à la consommation instantanée qu’à l’écoute studieuse, autour d’un tourne-disque ou dans une salle de concert enfumée. Dans leur construction, ils lorgnent du côté du classique ou du jazz, auxquels ils empruntent également le goût pour l’improvisation et l’expérimentation, ainsi que la virtuosité instrumentale. Les formations se diversifient, le concerto pour groupe et orchestre symphonique jouit d’une certaine popularité (on lui devra d’ailleurs le pire du prog). De façon générale, le trio guitare/basse/batterie laisse place à de nouveaux instruments, qui peuvent appartenir à la tradition classique (« Le rock progressif c’est la seule variété de rock où on trouve des solo de flute à bec » dit-on parfois en pouffant) ou sont au contraire complètement atypiques et avant-gardistes – en tout cas dans les années 60-70 – comme les échantillonneurs et les synthétiseurs, le minimoog ou le célèbre mellotron, auquel Porcupine Tree rend hommage dans The Mellotron Scratch.

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Concept albums et cover art

Moins la chanson a d’importance en tant que telle, plus l’album en a inversement : une seule composition peut couvrir toute la surface d’un vinyle. Au minimum, les chansons doivent s’enchainer sans solution de continuité, ou être unies par une même thématique, qui se reflètera également dans les textes et les illustrations de la pochette. Les plus ambitieux parlent carrément de Gesamtkunstwerk (d’œuvre d’art totale), les autres de concept-album. On cite souvent Sergent Peppers des Beatles comme le premier exemple du genre. Mais si sur le papier, tout est déjà là (un graphisme reconnaissable, le double album qui s’ouvre comme un livre renfermant le texte des chansons, des goodies présents dans certaines éditions), il manque l’essentiel : l’intention. En fait, les morceaux des Beatles ont été juxtaposés un peu au hasard et l’idée directrice de l’album reste vague. Ce sont les Moody Blues qui, la même année 67, produiront le premier vrai concept de l’histoire du rock avec Days of Future Passed (qui relate le déroulement d’une journée, de l’aube à la nuit).

On en arrive aux pochettes d’albums ! Jusqu’au milieu des années 60, la pochette de disque était un simple emballage qui se limitait au mieux à une photo du groupe. Les 45-tours n’étaient pas toujours illustrés. Avec le rock progressif, il s’agit désormais de mettre en scène un concept, de développer un univers, une idée ou une ambiance, de raconter une histoire, de transmettre un message (parfois crypté). Dans certains cas, la collaboration entre musiciens et illustrateur est si étroite que celui-ci devient presque un membre à part entière du groupe, comme Roger Dean avec Yes (Dean, comme le studio Hipgnosis, s’amuseront à insérer des liens plus ou moins discrets entre différents albums de leur conception, créant une sorte de monde graphique parallèle à l’univers musical). Et tout cela découle de partis-pris musicaux.

Les différentes illustrations de Roger Dean pour Yes semblent retracer l'histoire d'une planète imaginaire, de sa période de luxuriance jusqu'à son atomisation (images extraites de l'album Yessongs de 1973)

Les différentes illustrations de Roger Dean pour Yes semblent retracer l’histoire d’une planète imaginaire, de sa période de luxuriance jusqu’à son atomisation (images extraites de l’album Yessongs de 1973)

Certaines images parmi les plus mémorables produites à cette époque atteignent le statut de véritable icône : le prisme de Dark Side of The Moon, la griffe stylisée de Magma, ou le « Schizoid Man » de King Crimson, qui fait même une apparition surprise au Japon dans « Hair » (1979), une œuvre de jeunesse dessinée par Katsuhiro Otomo, l’auteur d’Akira.

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K. Otomo, « Hair », Anthology, Kana, 2008 (lecture de droite à gauche)

Dans ce récit humoristique d’une douzaine de pages qui tourne en dérision le Japon des années 70, Otomo imagine un futur aseptisé où n’existe plus ni guerre, ni privation, ni maladie… ni rock’n’roll. A la marge de la société, les « chevelus » mènent une guérilla souterraine pour abattre cet ordre idéal mais complètement fade. L’histoire gravite autour d’une relique sacrée qui renferme « le souffle des anciens temps » et qui va permettre aux chevelus de renverser l’ordre établi d’une façon totalement inattendue. Il s’agit en fait de l’album In the Court of the King Crimson, considéré unanimement comme le premier grand chef d’œuvre du rock progressif.

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Progressive Rock Vinyls

Avec Progressive Rock Vinyls, Dominique Dupuis se propose de retracer « une histoire subjective du rock progressif à travers 40 ans de vinyles. » Il n’y a pas énormément de livres disponibles sur le rock progressif et il s’agit d’abord d’un bon ouvrage d’introduction, très accessible. Dupuis balaie toute l’histoire du genre depuis la fin des années 60 jusqu’à aujourd’hui.

Progressive Rock Vinyls, de Dominique Dupuis

Progressive Rock Vinyls, de Dominique Dupuis

Il s’attarde d’abord sur les précurseurs (Sergent Peppers des Beatles ou Pet Sounds des Beach Boys), avant de braquer son projecteur sur quelques artistes phares (on reste en terrain connu : l’école de Canterbury, King Crimson, Van Der Graff Generator, Yes et Genesis – en revanche, la nécessité du chapitre consacré à Brian Eno ne m’a pas sauté aux yeux). L’ouvrage s’attarde ensuite sur les branches continentales du mouvement (le zeuhl français, le krautrock allemand, le rock symphonique italien et nordique) puis sur ses avatars plus récents (le néoprog et le métal progressif des années 80 à 2000).

Progressive Rock Vinyls, de Dominique Dupuis

Progressive Rock Vinyls, de Dominique Dupuis

Des passages plus généraux sont consacrés aux affinités du rock progressif avec la musique classique, le jazz et même la pop ou les musiques traditionnelles (qui connaissent un renouveau à peu près à la même époque). Dupuis évoque enfin les diverses influences culturelles qui s’entrecroisent dans les années 60-70 (la musique répétitive, l’héritage hippie, la fantasy et la science-fiction…) Paradoxalement, la question de la création graphique est sans doute la moins développée : à peine quelques pages, d’où ressortent surtout les noms de Roger Dean, Paul Whitehead, H.R. Giger, et du studio Hipgnosis.

C’est donc au lecteur qu’il revient de chercher une cohérence dans les quelques 500 pochettes d’albums reproduites. Quelques tendances se détachent. On reconnait souvent la marque du surréalisme, saupoudré d’une pincée de folklore New Age, que ce soit dans les collages ou les photo-montages, ou bien dans les dessins et les peintures qui rappellent souvent Magritte, Dali ou bien Escher. Les réalisations les plus typiques sont souvent un peu datées, ce ne sont pas forcément les plus réussies. Mais ce qui prédomine, c’est tout de même l’éclectisme et la grande variété de l’ensemble, ce qui confirme le constat de Christophe Pirenne dans un autre ouvrage consacré au rock progressif : « il n’est pas possible de déterminer le style d’un disque à partir de sa seule illustration […] Lorsqu’on examine les pochettes des disques des groupes de rock progressif d’une manière chronologique, on peut même affirmer que les formes iconographiques relevant du surréalisme, de l’heroic fantasy ou de la science fiction sont proportionnellement peu nombreuses et tardives  […] La codification du langage visuel du rock progressif, ou en tout cas du langage qui fut plébiscité par les amateurs, est donc relativement tardive. Plus tardive en tout cas que la codification musicale. » (C. Pirenne, Le Rock progressif anglais, Honoré Champion, 2005 p. 312)

Allez, en vrac, quelques images qui me plaisent (et qui sont plutôt très connues) :

King Crimson, Lizard, 1970. Illustration : Gini Barris

King Crimson, Lizard, 1970. Illustration : Gini Barris

Emerson, Lake and Palmer, Tarkus, 1971. Illustration : William Neal

Emerson, Lake and Palmer, Tarkus, 1971. Illustration : William Neal

Matching Mole, Little Red Record, 1972

Matching Mole, Little Red Record, 1972

Pink Floyd, Wish You Were Here, 1975. Conception : Hipgnosis

Pink Floyd, Wish You Were Here, 1975. Conception : Hipgnosis

Yes, Going for the One, 1977. Xonception : Hipgnosis

Yes, Going for the One, 1977. Conception : Hipgnosis

Peter Hammill, The Future Now, 1978. Photo : Brian Giffin

Peter Hammill, The Future Now, 1978. Photo : Brian Giffin

Il y a une dimension qui échappe souvent au livre, c’est le côté « objet à manipuler » des albums, qui sont pensés comme des livres, ou bien qui se déplient pour former une vaste fresque. Si un effort de mise en contexte est fait dans certains cas, il faut se contenter la plupart du temps d’une unique vignette. Ces reproduction ne sont pas toujours très soignées (elles sont parfois floues, souvent jaunies ou abîmées) et généralement trop petites pour faire honneur au travail du designer ou de l’illustrateur. Comme je l’ai dit, il n’y a pas non plus de hiérarchie manifeste dans les 500 albums recensés : on croise de vraies pépites visuelles aussi bien que des pochettes proprement hideuses qu’il aurait mieux fallu oublier. L’ouvrage pâtit sans doute d’avoir été conçu initialement dans le cadre d’une collection passant différentes thématiques au prisme du Vinyle (« Rock Vinyls », « Comics Vinyls », « Vinyls yéyé », « Une histoire de la chanson française en vinyls »…). Les liens extrêmement étroits qui existent entre pochettes d’albums et rock progressif auraient mérité de dépasser cette approche générique…

D’autres lectures progressives

progAu final, Progressive Rock Vinyls est un bon ouvrage de découverte du rock progressif – sans doute le plus général, le plus accessible et le plus attrayant qui soit, mais il passe à côté du beau livre qu’il aurait pu être. Malgré les très nombreuses illustrations, ce n’est pas l’ouvrage de référence sur l’art de l’album. Le livre a connu une première édition en 2009 chez Ereme avant d’être réédité par les éditions Stéphane Bachès cette année. Je ne suis pas certain qu’on ait beaucoup gagné au change : j’aimais bien la simplicité de la précédente mise en page, le prix a également augmenté de 6 euros et la nouvelle couverture cartonnée est particulièrement vilaine.

Pour le lecteur qui souhaite aller plus loin, il existe une poignée d’autres ouvrages consacrés au rock progressif. Tous sont intéressants et méritent le coup d’œil :

chroniquesFrédéric Delage, Chroniques du Rock progressif 1967-1979, La Lauze, 2002
Frédéric Delage va droit au but puisqu’il se propose de commenter 100 disques pour 51 groupes. Chaque album fait l’objet d’une analyse, courte mais dense, sur une double page. L’avant-propos d’Aymeric Leroy (rédac-chef de la revue de musiques progressives Big Bang) ainsi que le prélude de l’auteur plantent le décor : on est en territoire fan. C’est le gros point fort du livre, qui transpire la sincérité (à l’inverse de Progressive Rock Vinyls dont certaines pages fleurent bon le tirage à la ligne). Idéal pour se concocter des playlists.

pirenneChristophe Pirenne, Le Rock Progressif Anglais (1967-1977), Honoré Champion, 2005
Publié par les austères éditions Champion, Le Rock progressif anglais est un excellent ouvrage d’analyse, rédigé dans un style universitaire précis et documenté. Christophe Pirenne se concentre sur le cœur historique et géographique du mouvement pour mieux mettre à jour ses principales caractéristiques ainsi que ses conditions d’apparition (historiques, sociologiques, musicales et artistiques). Certains passages d’analyse musicologique sont un peu ardus (et me sont largement passés au dessus de la tête) mais le reste est parfaitement limpide et très instructif.

leroy1Aymeric Leroy, Rock Progressif, Le Mot et le reste, 2010
Pour finir, on retrouve encore une fois Aymeric Leroy. Son livre se propose de retracer l’épopée du rock progressif d’hier à aujourd’hui. Les années 69 à 79 ont chacune droit à leur chapitre, tandis que les années 80, 90 et 2000 sont balayées plus rapidement. Le livre est d’une certaine manière à mi-chemin entre les deux précédents, mêlant l’ampleur historique, le goût pour l’anecdote et la subjectivité du chroniqueur. Le ton est épique et captivant, dans le style fleuri des journalistes rock. J’ai simplement trouvé dommage que l’auteur ne s’attarde pas plus longuement sur les aspects extra-musicaux – en particulier graphiques. Il est possible qu’il s’agisse d’un véritable parti-pris : j’ai cru reconnaitre au détour de certaines phrases un certain scepticisme vis-à-vis des embardées les plus « conceptuelles » du Rock Progressif.

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