Marathon Priest 5 : L’Archipel du rêve

Dans ma critique de La Fontaine pétrifiante de Christopher Priest, je disais que le livre avait des airs d’inventaire. C’est également le cas de L’Archipel du rêve pour une raison simple : c’en est un ! Il s’agit d’un recueil de nouvelles, la plupart écrites à la fin des années 70, ayant pour point commun de se situer dans le monde imaginaire de l’archipel. Le livre a connu une première ébauche, sous la forme d’une anthologie publiée en 1981 par Jean-Claude Lattès. On imaginait alors que Priest allait se consacrer à un vaste cycle, ce qui n’a jamais été le cas. L’idée de réunir ces nouvelles, dispersées ici et là, avait tout de même plu à l’auteur, mais il souhaitait retravailler l’ensemble de ses textes avant d’en proposer une édition définitive. Ce projet a finalement été mené à bien près de 20 ans plus tard, en 1999. Chaque nouvelle du recueil est, selon les mots de Priest, une tentative de mettre en scène ses obsessions et ses phobies1. La sexualité y est très présente, ainsi que ses thèmes de prédilection : la fuite du monde, les traces du passé, la figure du double. Dans ses récits les plus marquants, la littérature, la mémoire et le désir apparaissent comme autant de miroirs déformants, qui multiplient et brouillent les réalités, jusqu’à changer parfois une chose en son contraire.

Une image ambivalente : le « canard-lapin » popularisé par le psychologue J. Jastrow. Les dédoublements et les glissements d’une réalité à l’autre sont la règle sur l’archipel du rêve.

Commençons par planter le décor, qui est le dénominateur commun de tous les textes. L’archipel du rêve est situé dans un monde imaginaire déchiré par la guerre. Entre les deux hémisphères où s’affrontent les puissances continentales, la mer centrale et son archipel délimitent une vaste zone neutre. Ses îles innombrables, peut-être infinies, rappellent tantôt Saïgon, tantôt les îles grecques ou britanniques. Elles représentent un espoir de liberté pour quiconque cherche à fuir la guerre ou un quotidien morose, mais elles renferment également de nombreux dangers. L’Instant équatorial, un préambule écrit en 1999, ajoute un élément supplémentaire à cette description, tout en donnant une unité aux nouvelles qui suivent. La plupart des révisions apportées par Priest à ses textes plus anciens consistent en effet en de fugaces allusions au Vortex décrit dans cette introduction. Il s’agit d’un phénomène de distorsion temporelle qui parcourt l’équateur. Utilisé par les nations continentales comme un couloir aérien, il permet de parcourir la planète en quelques instants. C’est à lui que l’archipel doit sa neutralité. La coupure entre les îles et le reste du monde n’est donc pas seulement politique et géographique, l’archipel est d’une certaine manière hors du temps.

La Cavité miraculeuse évoque une autre forme de voyage dans le temps, un voyage à travers la mémoire. C’est incontestablement la pépite du recueil, qui justifie à elle seule son existence. Lenden Cros est de retour sur l’île qui l’a vu grandir pour régler certaines formalités suite à un décès. Comme beaucoup des personnages de Priest, Lenden a occulté une partie de son passé et les souvenirs lointains de son enfance vont se heurter à la réalité de l’île. Contrairement à Peter Sinclair (le héros de La Fontaine pétrifiante) qui est un individu capricieux ayant tendance à ignorer toute réalité embarrassante, Lenden doit faire face à un grave traumatisme. Sa véritable identité a été refoulée et c’est là que réside le tour de force du texte : aux deux tiers de la nouvelle, une révélation anodine chamboule complètement l’image mentale que l’on s’est construit du narrateur. Il s’agit d’un simple tour de passe-passe, mais qui joue habilement de nos préjugés. L’effet sur le lecteur est tout à fait comparable aux images ambivalentes que l’on trouve dans les ouvrages de psychologie ou les recueils d’illusions d’optique, comme le célèbre canard-lapin de Jastrow : un étrange sentiment de glissement ou de superposition de deux réalités.

La Négation met également en scène un personnage déchiré intérieurement. Dik est un jeune soldat, garde-frontière dans une région glaciale. La guerre l’a contraint à abandonner ses ambitions de poète, nées à la lecture de L’Affirmation2, un roman écrit par la mystérieuse Moylita Kaine. Rongé par le regret, Dik a l’occasion de rencontrer son auteur fétiche alors qu’elle est accueillie en résidence dans la ville-frontière. La nouvelle est avant tout un beau portrait de la relation entre un écrivain et son lecteur. Moylita Kaine est un auteur engagé qui cherche à transmettre des messages sous une couche épaisse de symboles à déchiffrer. Après avoir discuté avec elle, Dik se rend compte que toute cette dimension a échappé à sa lecture, pourtant attentive et passionnée. Il en prend ombrage dans un premier temps, avant de conclure que le lecteur est tout puissant face à l’auteur puisque c’est lui qui décide du sens de ce qu’il lit3). La fin du récit, qui superpose à nouveau deux réalités distinctes sous prétexte d’une hallucination due à des gaz toxiques, me semble ouverte à l’interprétation. Priest valide ainsi la théorie de Dik en laissant le lecteur libre de choisir sa conclusion (la désertion du soldat ou la résignation du poète).

Le bref texte intitulé Le Vestige évoque encore une fois les relents du passé, mais en adoptant un angle fantastique plus traditionnel : une jeune femme y est confrontée à la matérialisation physique d’un souvenir – autrement dit, à un fantôme. A l’instar du Vestige, plusieurs textes sont imprégnés d’un érotisme inquiétant. Sur l’archipel, l’amour est un phénomène étrange à la limite de l’ensorcellement, le sexe est une chose dangereuse et les femmes des appâts. Les Putains et La Crémation mêlent toutes les deux l’érotisme et l’horreur. Le narrateur de La Crémation est séduit par une belle insulaire, avant d’être piégé par des signes, des traditions, des coutumes qui le dépassent. Si sa chute est prévisible, j’ai beaucoup aimé l’ambiance délicieusement kafkaïenne de ce court récit. Dans Les Putains, un soldat en convalescence est atteint de crises de synesthésie. Il perçoit le monde comme un mélange étourdissant de sons, de couleurs et de sensations qui se répondent. Son état de confusion est tel qu’il finit par confondre un sentiment et son contraire : l’amour et la haine, la jouissance et la douleur…

Le thème érotique atteint son paroxysme avec Le Regard, un texte particulièrement énigmatique qui traite du voyeurisme. L’île de Tumo abrite les qataari, une peuplade sophistiquée qui excelle dans les arts mais se dérobe à tout contact. Si un étranger s’introduit chez eux, ils cessent immédiatement toute activité, en se figeant comme des statues. Les anthropologues protagonistes du récit espèrent parvenir à percer leur secret grâce à une nuée de microscopiques caméras d’observation. Mais il existe également une étroite fissure dans la muraille entourant le territoire qataari… Le texte regorge d’images frappantes et ses significations sont multiples. L’idée que la vérité des êtres se dérobe à une observation directe, scientifique, contrôlée, mais peut s’offrir au regard oblique et concupiscent du voyeur me semble assez typique des conceptions romanesques de Priest qui accorde une grande place aux métaphores ou au symboles comme moyen détourné d’accéder à la vérité.

La Libération enfin, est un texte de 2000 ajouté lors de la réédition du livre en Folio SF. Il conclut le recueil sur une note plus optimiste, en reprenant ses motifs récurrents (la per en les faisant glisser lentement sous un jour plus positif (par exemple, les prostituées qui se jouent du narrateur dans un premier temps, apparaissent plus tard comme un vaste réseau d’entre-aide qui relie les îles). Ce texte m’a franchement ennuyé. Arrivé à ce stade de ma lecture, la répétition des mêmes thèmes (la eprte de la mémoire, le personnage de edserteur…) a fini par épuiser mon intérêt.

C’est le défaut principal du livre : verser parfois dans le ressassement ou la redite (3 nouvelles ont pour cadre un enterrement ou des obsèques, 3 autres mettent en scène un soldat déserteur). Au final, L’Archipel du rêve m’a laissé une impression mitigée. Les dénouements abrupts, s’ils donnent à penser, sont parfois agaçants (En particulier dans Le Regard où, à quelques pages de la fin, Priest dresse la liste des questions posées par le texte auxquelles le lecteur ne trouvera pas de réponse. Insupportable !!). Il y a de nombreux passages qui nécessitent d’être relus deux ou trois fois avant d’être compris. Ce n’est donc pas un livre facile d’accès, et à l’exception de quelques éclairs de génie comme La Cavité Miraculeuse, il m’a rarement emballé. Je ne le conseillerai pas à un nouveau lecteur de Priest, mais plutôt comme un prolongement de La Fontaine pétrifiante.

CITRIQ

 

  1. « The Dream Archipelago stories are an attempt to deal with various odd obsessions and phobias that seem to haunt or interest me. », The Interrogation – an interview with Christopher Priest by Nick Gevers []
  2. L’Affirmation est également le titre original de La Fontaine pétrifiante. On retrouve dans la nouvelle certaines idées clés du roman : le personnage a la vocation d’écrivain contrariée, la notion de symbole (qui deviendra métaphore dans le roman), la mise en abyme (Moylita Kaine offre à Dik une nouvelle écrite à son intention et intitulée La Négation, on peut imaginer qu’il s’agit du texte même que l’on est en train de lire). []
  3. « L’acte de lecture était aussi important et créatif que celui d’écriture. Par certains côtés, la réaction du lecteur constituait la seule mesure réellement fiable d’un livre. Ce que le lecteur faisait du texte en devenait la véritable estimation qu’elle qu’eussent été les intentions de l’auteur. » (p. 31 []
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